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De l'ombre à la lumière
Marie Rouanet
Carême 2008
(voir aussi
archive Carême) |
LE
MERCREDI DES CENDRES à Cournonterral dans l'Hérault se déroule une étonnante
fête qui pourrait paraître triviale, à base de lie de vin dont sont maculés
les murs, les rues, les trottoirs et les spectateurs imprudents.
Deux groupes d'hommes se
partagent l'espace du village. Les «paillasses» , énormes -un matelas de
paille étoffe leurs épaules et leurs torses- masqués d'une peau de blaireau,
coiffés de chapeaux ornés de plumes noires, vont poursuivre les «blancs»,
immaculés et tenter de les souiller en lançant sur eux une toile de jute
trempée dans la lie de vin. A tous les coins de rue, des comportes pleines,
permettant de recharger les projectiles. Le jeu, au sens médiéval de théâtre
sacré, consiste pour les uns à s'échapper, pour les autres, les sauvages, à
les atteindre. Le reste des habitants se calfeutre dans les maisons. Quant
aux imprudents restés dans les rues, ils recevront impitoyablement le
baptême de la lie. Le bas des maisons, les vitrines des magasins surtout ont
été protégés de grands plastiques transparents et la poursuite se déroule
dans une sorte de courant incertain et miroitant. A cinq heures précises,
tout s'arrête. Blancs et curieux s'approchent. Les habitants sortent de chez
eux avec de grands tuyaux d'arrosage et nettoient à grands jets murs, rues
et trottoirs. Pendant ce temps, les paillasses se déshabillent. La paille
tassée est si dure qu'ils doivent la fendre avec un couteau sur tout le
devant du corps et se hisser hors d'elle comme un insecte qui mue. On brûle
cette paille mouillée de lie dans d'âcres odeurs de vin cuit. Une fumée
amère monte dans le crépuscule. Demain commence le carême.
Est-il seulement besoin de
commenter ? Il s'agit bien ici de l'éternel combat de l'ombre et de la
lumière. Salissure, nettoyage, abandon de la dépouille du vieil homme, homme
nouveau tout blanc mais qui n'est pas à l'abri de la lie, baptême inverse,
nécessité d'être à l'intérieur de la maison, c'est-à-dire en soi-même,
tandis que se déroule la bataille, présence du feu et de l'eau lustrale.
Chaque élément de cette tradition, le plus souvent mal comprise, invite à
une méditation chrétienne. Car le carême c'est bien triompher des forces
obscures, brûler ses propres éléments sauvages, se tailler comme un arbre et
avancer vers ce point culminant de l'année liturgique, Pâques, dont la
lumière nous submergera.
Les habitants de Cournonterral ignorent le
sens de leur fête. Qu'importe. Elle leur parle en profondeur. Nous touchons
là à l'importance des rites. Ils font entrer, non pas de façon théorique,
mais par une pratique dans la complexité de l'homme et du monde, du bien et
du mal, sous le regard de Dieu. Beaucoup d'autres signes, moins évidents
mais forts aussi, participent, dans nos civilisations, de l'attente pascale
du renouveau.
La célébration de l'oeuf si lié à l'éternité que l'on en déposait un sur les
cendres de l'urne funéraire. Les nettoyages de printemps des maisons. Les
vêtements neufs. Les grandes lessives dont les draps sortent blancs de
neige. La consommation des nourritures dépuratives, pissenlits et jeunes
pousses vertes et surtout la présence sur les tables de l'agneau. Entrons
hardiment et joyeusement dans la quarantaine du carême, petit désert où le
paillasse en nous brûle son écorce, arrivons nus et fragiles, purs autant
que nous le pouvons dans la main du Père. Les anges, déjà, nous soutiennent
de leurs ailes.∎
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