De près, de loin...

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Eté 2010

Anonyme

Trouvé dans la petite église de Najac en Aveyron, sur la route de Saint-Jacques...
"Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, ils ont su bâtir au cours des siècles l'esprit du chemin.
"


"Tu es né pour la route.
Marche,
Tu as rendez-vous.
Où, Avec qui ?
Tu ne sais pas encore
Avec toi peut-être.
Marche.
Tes pas seront tes mots
Le chemin, ta chanson
La fatique, ta prière
Et ton silence, enfin
Te parlera.
Marche,
 

Seul, avec d'autres
Mais sors de chez toi.
Tu te fabriquais des rivaux
Tu trouveras des compagnons.
Tu te voyais des ennemis
Tu te feras des frères.
Marche,
Ta tête ne sait pas
Où tes pieds
Conduisent ton coeur.
Marche,
Tu es né pour la route
Celle de pèlerinage.
Un autre marche vers toi
Et te cherche.
Pour que tu puisses le trouver
Au sanctuaire du fond de ton coeur.
Il est ta paix
Il est ta joie
Va, déjà
Dieu marche avec toi".
 

 

Pâques 2010

Jean Debruynne

 

 

 

Le vide

C’est de grand matin, au premier jour d'une autre semaine que commence une humanité nouvelle Début du monde, acte de création de la lumière

Ces femmes venues vers la pénombre d'un tombeau, y trouvent une lumière éblouissante. L'abîme noir de la mort est remplacé par un éblouissement de clarté. Elles ne voient pas ce qu'elles cherchaient, mais elles voient autre chose. C'est le passage par le vide .qui désarçonne, déconcerte et fait peur : « Saisie. de crainte, elles baissèrent le visage vers le sol... »

La mort avait laissé un vide, mais c'est un autre vide dont elles font l'expérience.

Le vide créé par la disparition du corps de Jésus est source d'invraisemblable : « elles ne savaient .que. penser... ».

Ce n'est pas le vide laissé par la mort, c'est le vide .du début du monde (« La terre était informe et vide… »)

Ce n'est plus le vide laissé par l'impossible, c'est le vide qui appelle tous les possibles.

Le tombeau est vide, mais il est ouvert.

La résurrection du Christ s'éprouve plus qu'elle ne se prouve. Nul ne peut entrer dans la résurrection de Jésus, bardé de ses certitudes, appuyé sur ses sécurités, enfermé dans ses assurances. C'est par le vide qu'il faut entrer dans la foi. Le vide appelle le plein. C'est du vide que surgissent les « semaines nouvelles », les « premiers jours » et « les grands matins ». Jésus parti, c'est déjà un autre rendez-vous avec Jésus ailleurs. L'absence de Jésus devient ainsi la condition même de sa présence.

 
 

Carême2010

J.M. Chauveau

LES JEUX DE PRINTEMPS

 

Les Jeux Olympiques d'hiver n'existaient pas encore, mais déjà la passion des médailles ! En ces années 50 de l'ère chrétienne, se préparaient à Corinthe les "jeux de printemps" : course, boxe, lancer, saut. Corinthe, une ville neuve d'un demi-million d'habitants où le culte du corps atteint l'abnégation libératrice ou attise les débauches... St Paul, alors en Anatolie, s'inquiète de l'avenir de la communauté chrétienne qu'il y a fondée quelques années auparavant. Il écrit donc aux chrétiens de Corinthe pour les inviter -et nous inviter- à méditer la leçon de courage, de gratuité, de libération que comporte l'effort sportif, et la signification la plus haute et la plus profonde de l'abnégation qu'il implique nécessairement.

 

"Ne savez-vous pas que les coureurs dans le stade courent, mais qu'un seul gagne le prix ? Courez donc de manière à le remporter. Tous les athlètes s'imposent une ascèse (des exercices de maîtrise de soi) rigoureuse ; eux c'est pour une couronne périssable" (lère Lettre aux Corinthiens). C'est sans doute ce texte qui inspira aux chrétiens des premiers siècles le choix du mot 'ascèse" pour signifier la course du chrétien à la rencontre de son Créateur, ses efforts, son combat contre tout ce qui s'oppose en lui et autour de lui à l'amour : amour de Dieu et de sa justice, amour des hommes ses frères. Chaque année le Carême pour les chrétiens, le Ramadan pour les musulmans, rappellent au croyant l'urgence d'ouvrir leur vie à l'appel de Dieu.

 

Le jeûne est comme le résumé symbolique des "exercices" qui leur sont demandés. Il n'y a rien d'un mépris de la vie, encore moins d'une délectation morbide. C'est l'affirmation jusque dans la chair d'une option d'amour et de netteté. Qui de nous peut prétendre ignorer qu'il n'y a pas d'amour vrai, pas de don possible, sans une certaine déprise de soi ? Il faut bien oser de temps à autre affirmer, signifier corporellement que le dynamisme de notre désir de vivre dépasse la seule satisfaction de nos besoins. Ne nous laissons pas bafouer par la nonchalance de vivre, afin de gagner notre être, vaincre la dispersion de l'écume des jours.

 

Tout autant que les mystiques et les psychologues, nous savons par expérience que l'unité de l'homme est une unité de tensions, sans cesse menacée de conflits, et que chacun porte en soi des forces capables de le détruire. Magie des désirs, idolâtrie du corps, vertige de la matière... plus exactement que "libres", nous sommes nés "capables de liberté", et c'est le risque même de la liberté de pouvoir s'exercer en se trahissant. L'ascèse est alors une façon d'éduquer la liberté, de la libérer de la tentation de repli, de l'arracher à la fascination de la banalité définitivement close de la vie instinctive et désenchantée.

 

Mais le Carême, comme le Ramadan, comme le temps que le sage consacre à la conscience de soi, ne sont pas repli de la liberté vers une culture exclusive du moi. Pour les croyants, le jeûne ne prend tout son sens qu'associé au partage, à la méditation et à la prière. L'histoire de chacun de nous n'est pas une piste solitaire : c'est un carrefour de rencontres, d'appels et de solidarités. Et même à beaucoup d'égards, la conscience de soi s'inscrit dans une conscience d'époque. Sans doute ai-je à découvrir que le chemin de moi à moi-même fait le tour du monde, et qu'en aucun cas, je ne me "trouverai" en concluant une paix séparée qui me dispenserait des ardentes batailles de mon époque.

 

Jour de l'an 2010

Karl Barth

  Nous avons besoin de forces neuves

Seigneur, Dieu du ciel et de la terre,
en cette nouvelle année, nous voulons écouter
ce que tu ne te lasses pas de nous dire,
nous voulons te louer tant que nous pouvons
et nous t'implorons de nous donner
ce que Toi seul peux nous donner.

Nous avons besoin de pardon
pour tout ce que nous avons mal fait
tout au long de l'année passée,
nous avons besoin de lumière,
entourés que nous sommes par d'épaisses ténèbres.
Nous avons besoin d'un courage nouveau
et de forces neuves
pour parvenir au but que tu nous as fixé.
Nous avons besoin
d'une foi plus grande en tes promesses,
d’une espérance plus ferme en ta grâce,
d'un amour plus ardent pour toi
et pour notre prochain.

Sois donc au milieu de nous,
montre-nous que tu es tout près de chacun de nous,
accueille nos prières, tu peux les exaucer
bien mieux que nous ne l'imaginons.
Et pour tous les hommes
qui, sans toi, ne savent que faire,
sois le Dieu fidèle,
toi qui l'as été, qui l'es et qui le seras
pour le monde entier !

 

Noel 2009

M.D Chenu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maurice
Bellet

Dieu venu dans le monde

 

Le lieu de Dieu, c'est le Monde

Là où les hommes se rencontrent pour construire le monde et faire avancer l'histoire dans un projet toujours neuf, c'est là qu'est Dieu. Dans le monde qui se fait et non pas un autre monde dans lequel je devrais m'exiler de ma terre, le monde que je suis en train de faire. Il est donc insensé de se séparer des hommes pour atteindre Dieu.

 

Le monde est l'épíphaníe de Díeu

Mais ces événements dans lesquels je suis pris, cette Histoire que je suis en train de faire, moi et mes frères, ce monde que je suis en train de bâtir, ce n'est pas un monde tout fait, sur lequel je ne serais qu'un consommateur.

Je suis le partenaire de Dieu et co-créateur de ce monde en marche, et la preuve, c'est que dans la mesure où je construis le monde je m'humanise en même temps. Je deviens homme en construisant le monde, et là où il y a humanisation il y a, en possibilité du moins, divinisation.

Et chaque fois qu'il y a une transformation du monde dans la série des civilisations, à chaque fois il y a espoir, il y a une chance pour le Royaume de Dieu, pour l'épiphanie de Dieu.

 

Nous sommes l'historicité de Dieu

Et je comprends maintenant certains hommes qui aujourd'hui ne veulent pas de Dieu, parce qu'on leur a présenté un Dieu sans homme. Je n'en veux pas.

De sorte qu'être chrétien, c'est-à-dire croire que Dieu est venu dans l'Histoire, c'est donc se tenir là où naissent, où jaillissent des forces neuves qui construisent l'humanité. Et non pas dans les engagements pris il y a cinquante ans. Encore moins dans un retour au passé pour satisfaire mes nostalgies.

C'est donc, et c'est extraordinaire de dire cela, un Dieu qui vient, un Dieu qui est devant et non pas un Dieu rétro, que je devrais récupérer pour me rattraper, après. Dieu vient dans un monde, comme à sa rencontre. Il est devant et il appelle. Il bouscule, il envoie, il fait grandir, il libère.

Tout autre dieu est un faux dieu, une idole, un dieu mort, et il est temps que notre conscience moderne l'enterre. Ce dieu multiforme qui habite la vieille conscience de l'homme est en effet derrière, comme une cause. Il commande, il organise, fait régresser l'homme et finalement l'aliène. Il n'a rien de prophétique, au contraire. Il vient toujours après comme l'ultime recours des irresponsables.

Ce faux transcendant est vieux comme la mort

MARIE-DOMINIQUE CHENU

 

La parole dont ici nous venons annonçait le Royaume de Dieu. Elle ne proposait pas un chemin de sagesse, elle ne dissertait pas sur l'être et le non-être ; elle créait ou voulait créer la neuve humanité. C'est une parole dedans, non dehors ou dessus. Et son lieu, ce sont tous les humains.

Mais elle casse, implacablement, les places et le pouvoir acquis. En sorte que chacun s'y trouve renvoyé à lui-même. Elle est en ce paradoxe : de se tenir dans le plus grand pluriel et d'être une invite puissante à chaque être humain, le renvoyant sans mollesse à sa propre vie, hors toute sécurité, sinon la force de marcher sur ce grand chemin, soutenu par le souffle dont tu ne sais ni d'où il vient ni où il va et par l'étrange nourriture d'une présence qui se donne en chaque jour.

Il ne s'agit pas du salut de l'âme mais du salut du monde ; il ne s'agit pas de chacun pour soi mais de nous tous ensemble et, par priorité, des plus pauvres et des humiliés. … Et les deux sont un : le souci du monde et le souci de soi-même.

Dans les ténèbres de la préhistoire, le seuil a été franchi, qui fit advenir l'humanité. Nous ne pouvons le reconstituer ; nous savons seulement qu'il a eu lieu, puisque nous sommes.

L'énigme demeure. Elle est là quand vient entre les humains ce quelque chose en amont de tout, avant les mots eux-mêmes, qui leur donne d'être humains les uns aux autres.

Cela se donne par les gestes, par le corps, le regard, le toucher, l'oreille. C'est, à chaque fois, celui-ci, celle-ci, ceux-là, leur mutuelle et actuelle présence ; ici et maintenant.

C'est l'amour, le grand et primordial, qui passe tous les amours, et sans lequel l'être humain est en enfer.

Maurice Bellet "Je ne suis pas venu apporter la paix"

 

Noel 2009

JM Chauveau

 

Noël, c'est Noël !

La paix, la paix des hommes, la paix apparente consolidée par quelques opérations de pacification habilement graduées, s'étendait sur le monde méditerranéen. Et de savantes institutions cristallisaient en "droit" les acquis de la force. Décidément, ce monde romain n'était pas tellement différent du nôtre... Au terme d'une carrière politique réussie, Octave allait prendre le titre d'Auguste : "Dieu", ou presque. Et ce dieu qui veut estimer sa puissance ordonne un recensement général. Quelques pauvres qui veillent aux troupeaux semblent échapper au dénombrement : dérision des pauvres qui comptent si peu qu'on ne les compte même pas.

 

Et voici que dans la plus pauvre province de l'orgueilleux Empire, dans l'endroit le plus simple qui se puisse trouver, au creux d'une nuit disparue du temps où Quirinius gouvernait la Syrie, Dieu nous donne son Fils. Longuement préparé mais inattendu, quelque chose commence. Commencement petit, furtif, mais absolu, dont la vibration dure encore et partage à jamais le temps. Dieu devient notre compagnon d'humanité. Voici "Emmanuel" : Dieu avec nous, dérisoire comme un berger oublié et précieux comme ces secrets qui peuvent changer la vie, fruit royal d'une jeune fille juive attentive à l'aurore d'une très vieille promesse.

 

La naissance de Jésus signe un nouveau "vivre-ensemble" entre Dieu et l'humanité. "Dieu avec nous", Jésus va vivre chez nous les choses de la vie : l'eau, le pain, la tendresse et l'amitié, la trahison et l'agonie. Il va vivre une existence toujours habitée par l'espérance d'un avenir, et toujours ouverte sur les autres. Il ne consentira jamais à ce que la destinée humaine soit sous le signe de la fatalité, du désespoir ou de la haine définitive. Cet avenir s'appelle le Royaume de Dieu, et Noël en inaugure la croissance. Dès lors, célébrer Noël, ce n'est pas fêter un anniversaire, c'est prolonger la joie d'un commencement, c'est entrer dans la croissance actuelle du Royaume de Dieu parmi nous.

 

Le Royaume de Dieu s'approche, et c'est Noël, quand nous travaillons à délivrer l'homme de tout ce qui détruit son humanité : la misère, la faim, les ségrégations, les jugements sans coeur qui tuent tout avenir possible. Le Royaume de Dieu s'approche quand nous mettons notre compétence, notre autorité, notre parcelle de pouvoir, d'abord au service des plus pauvres et des exclus. Le Royaume de Dieu s'approche chaque fois que le pardon est découvert, chaque fois qu'il est fait mémoire de Jésus, pardon de Dieu offert à l'amour de l'homme. Le Royaume de Dieu s'approche quand la liturgie, les cloches et les chants de Noël nous aident à mieux explorer notre propre secret. Quand plus profondément que toute nostalgie passéiste, nous laissons retentir en nous une fidélité, un courage, qui nous arrachent à la fade continuité de l'égoïsme et à la peur de vivre.

 

C'est Noël : l'amour de Dieu et la tendresse d'une femme recommencent le monde et illuminent nos vies.

 
 

Avent 2009

JM Chauveau

Renaître à la lumière

Tout à la fois nocturnes et lumineuses, les fêtes de fin d'année ont à voir avec le symbolisme des solstices. Ce symbolisme ne concorde pas avec les caractéristiques sensibles des saisons correspondantes. L'hiver marque le temps du lourd sommeil de la terre, qui couve les lentes germinations. Le solstice d'hiver en décembre, au contraire, ouvre la phase ascendante du cycle solaire annuel. La croissance continue des jours signe la victoire du "soleil invincible" sur les ténèbres. Cette renaissance donnait lieu à des "fêtes de la lumière", de la "naissance du temps", à des célébrations de l'Empereur, incarnation vivante de la puissance solaire... toutes manifestations auxquelles les chrétiens s'associaient. La coïncidence des rites païens et chrétiens, signe d'écoute et de tolérance vécue, devait amener progressivement les seconds à supplanter les premiers. Ainsi les chrétiens proposaient-ils deux accomplissements aux antiques célébrations de la lumière : la fête de l'Epiphanie, née en Orient au IIIème siècle, et la fête de Noël, née au IVème siècle.

 

Ce symbolisme cosmique nourri par des forces venues du fond des âges, nous atteint encore profondément, croyants ou non croyants. Il y a dans une vie d'homme tant de matins enfuis vers des temps révolus, tant de midis amers et désenchantés, tant de soirs d'abandon et de déroute... Il y a aussi dans une vie d'homme un "voeu" tenace et irrépressible, le voeu que m'atteigne, que nous atteigne enfin, cette aurore sans déclin qui chemine à travers les siècles de l'humanité. Et c'est peut-être cette expérience sans cesse recommencée de la vie menacée par la mort, ce voeu d'être enfin, sans refus de nous-mêmes, qu'expriment l'intensité amicale et souvent la tendresse avouée de nos échanges et de nos voeux de fin d'année. Comme si nous osions reconnaître ensemble la noblesse native de notre compagnonnage, et affirmer que la vie n'est tout de même pas qu'une continuelle déperdition. Les "présents" que nous nous échangeons signifient que le temps ne fait pas que passer, qu'il n'est pas clos, mais qu'il est ouvert, porteur d'un avenir traversé d'espérance. Et ce présent que j'offre est déjà mémoire du futur... 

 

Pas plus que les chrétiens des premiers siècles, les chrétiens d'aujourd'hui ne méconnaissent l'attente de l'humanité ni ne la mettent au défi. Ils l'honorent et l'habitent. Au nom de leur foi en Jésus-Christ, au nom de l'expérience qu'ils ont de sa proximité quotidienne, au nom de l'espérance de son retour, ils tentent de signifier liturgiquement et spirituellement l'attente de toute l'humanité. Ils tentent de la prendre en compte dans leur prière et dans leur conduite, attentifs aux pauvres. C'est tout le sens de ces quelques semaines du temps de l'Avent qui précède la fête de Noël. Jésus lui-même n'est pas venu sur terre comme un météore tombé du ciel, il ne s'est pas imposé comme un caprice divin. Il est le fruit d'une longue, belle et tragique histoire, le terme d'un long cheminement de promesses en promesses depuis Abraham, jusqu'au consentement de la Vierge d'Israël. En Marie, Dieu ne force pas notre histoire, il épouse notre liberté. 

 

Ainsi Dieu se dit dans le temps, et cette longue diction donne sens à l'histoire des hommes et des civilisations... Pendant plus d'un millénaire, le peuple juif, dépositaire des promesses de Dieu et dépositaire de l'attente humaine, a guetté le Messie. Et tout homme refait cet itinéraire, quand il cherche Dieu dans la profondeur des images et dans les chemins de son coeur. La liturgie du temps de l'Avent ne nous dit pas autre chose : "Le Seigneur est proche". Voilà ce qu'il faut dévoiler, faire naître en nous-mêmes...

 

Proche et pourtant secret : le Seigneur n'impose ni sa grâce ni sa lumière, c'est à nous de découvrir son empreinte, ses paroles dans un monde qu'il a transfiguré par son passage. Totalement donné et pourtant invisible à nos yeux de chair, il fait appel à notre foi. Il nous veut chercheurs de pistes et lecteurs de signes, en quête de sa "présence d'absence", afin que nous travaillions à faire un monde plus fraternel par ce rassemblement patient et obstiné des hommes vers la vérité, qui, tout à la fois certitude et pari, demeure le grand signe de sa présence et hâte son retour.

 

 

 

Eté 2009

Marie Rouanet

Où irons-nous cet été ?

Que ferons-nous de notre été ? Où ? Quoi ? Avec qui ? Qu'inventer de rare qui marque les vacances ?

Il y a longtemps qu'avec mon époux nous avons résolu la question. Depuis notre voyage de noces. Ce ne fut ni Venise ni les îles Sous-le-Vent. Nous passâmes un mois dans une maison perdue dans les collines, solitaire, inconfortable, sans route d'accès. Chaque année, nous sommes revenus dans ces terres peu touristiques parce que agricoles. Et, désormais, nous y vivons. Dans un espace réduit et dans la profondeur du temps – sans limites, lui –, nous allons. Nous passons des dolmens aux granges à arcs diaphragmes, d'une chapelle romane à des murettes de pierres sèches retenant la terre des pentes, d'un conte populaire à une mélodie de chantre, du silence au bruit des tracteurs, du cimetière catholique au cimetière protestant par un chemin étroit bordé de hauts murs. Quel symbole cette gorge, passage à travers l'Histoire ! Et puis il y a les êtres.

Beaucoup de solitaires, beaucoup de secrets – plus ici qu'ailleurs ? Des hommes et des femmes meurtris mais adoucis par les choses de la vie. Des trésors sous le silence. Des sources prêtes à jaillir au moindre geste du sourcier.

Pourquoi ne pas passer l'été là où vous vivez et où les occupations du quotidien ont occulté ce qui n'apparaît que lorsqu'on se pose ? Il est bien rare que l'on connaisse les dessous et les richesses d'une ville – surtout si elle est grande. Et la campagne autour d'une cité moyenne, voire d'un village, est souvent négligée au profit d'espaces lointains. Faire une fête du décor quotidien, quel programme de vacances ! Tout devient accueillant, détendu et s'offre enfin.

Où aller, sinon là où l'on est et où il reste à aller, vraiment ?

J'ai beaucoup appris ici où coulent, roses, les troupeaux de brebis, où l'été est lourd de travail – fenaisons, moissons, traite jusqu'à la fin de juillet, labours dès que l'herbe est rentrée et les emblavures fauchées. L'été pèse mais je goûte matins et crépuscules, orages sur la terre assoiffée, panier du jardin, tables familiales ou amicales, face-à-face avec soi-même.

Et que d'endroits encore inexplorés, que de chroniques de vie ! Des jours ardents, à la fois vides et intenses. J'écoute et j'entends ce qui est inaudible dans le bruit du monde, paroles échappées à ceux que je côtoie, événements de la planète venus par la radio sur la voie des airs.

Au moment où s'approche le sommeil, il m'arrive souvent de retenir la conscience. Je me dis : « Savoure, loue, sois tout entière présente, sans réserve à ce qui est là, jusqu'aux tremblements, jusqu'aux larmes, là où monte un appel vers le Père, balbutiement de prière.»

 

Hyacinthe Vulliez

 

 

Ce matin, Seigneur,

laisse-moi t'appeler ainsi :

«El Shaddaï, Dieu de la montagne»,

comme mes ancêtres lointains

Job, Abraham.

Dieu le montagnard,

Dieu du Sinaï et de Sion,

du Thabor et des Béatitudes,

Dieu des Pointes d'Anterne et d'Ireuse,

des Aiguilles rouges et des Dents Blanches,

Dieu des cimes dressées, des crêtes effilées

et de la hauteur infinie.

D'en bas, j'aspire et soupire.

En haut, je contemple et prie.

Quand je gravis, mes yeux cognent à la pente

et désespérément, reste invisible le sommet.

Enfin, là-haut, debout sur la pointe, je vois !

Après la montée de dure patience,

enfin le sommet de jouissance !

Sommet de silence et de solitude,

sommet de vertige et de plénitude.

Hissé sur la cime,

immense la vision, intense l'émotion.

Au plus profond de moi, Seigneur,

tu es plus haut que moi.

Sur les sommets intérieurs, je dois aussi tenir.

Ce matin, Seigneur,

laisse-moi t'appeler ainsi :

«El Shaddaï, Dieu de la montagne»,

comme mes ancêtres lointains

Job, Abraham.

Dieu le montagnard,

Dieu du Sinaï et de Sion,

du Thabor et des Béatitudes,

Dieu des Pointes d'Anterne et d'Ireuse,

des Aiguilles rouges et des Dents Blanches,

Dieu des cimes dressées, des crêtes effilées

et de la hauteur infinie.

D'en bas, j'aspire et soupire.

En haut, je contemple et prie.

Quand je gravis, mes yeux cognent à la pente

et désespérément, reste invisible le sommet.

Enfin, là-haut, debout sur la pointe, je vois !

Après la montée de dure patience,

enfin le sommet de jouissance !

Sommet de silence et de solitude,

sommet de vertige et de plénitude.

Hissé sur la cime,

immense la vision, intense l'émotion.

Au plus profond de moi, Seigneur,

tu es plus haut que moi.

Sur les sommets intérieurs, je dois aussi tenir.

Seigneur, premier de cordée, viens à mon aide !

Je reste si peu à la fine pointe de l'âme

sur les sommets secrets

où, à pleins poumons, je respire ton souffle,

où j'écoute le silence et la lumière.

Dieu de hauteur et de vertige,

tu es plus haut que les cimes,

plus haut que les cieux,

au plus profond de moi,

plus haut que moi.

Seigneur, premier de cordée, viens à mon aide !

Je reste si peu à la fine pointe de l'âme

sur les sommets secrets

où, à pleins poumons, je respire ton souffle,

où j'écoute le silence et la lumière.

Dieu de hauteur et de vertige,

tu es plus haut que les cimes,

plus haut que les cieux,

au plus profond de moi,

plus haut que moi.

Paque Pentecôte
2009

Alain Weidert

 

La Trinité selon Chagall

 

Dans cette lithographie intitulée «Quai de la Tournelle" (1960), Marc Chagall «en-visage- d'une manière étonnante le mystère de la Trinité.
Il évoque
d'une manière originale les trois personnes. Notamment par un jeu subtil des trois couleurs : rouge, bleue et verte.
Une fois réunies, tels les pixels des trois couleurs primaires de la télévision, elles ne donnent à percevoir que la lumière blanche.
Dieu est à l'œuvre, trois en un. Cette lumière vivifiante se répand sur la cité jardin des hommes.
Bientôt, il va «faire Dieu-.
Déjà le sol de la ville au premier plan, est inondé d'une lumière éblouissante. Le regard se tourne vers l'orient d'où le Christ reviendra, lui le véritable "levant"

 

Une jeune femme nue est assise à même le sol, son doux visage et son corps sont rouges, couleur sang.
Patiente, silencieuse.
Dans son recueillement de mère elle contemple son secret, le bouquet futur des fleurs qui germeront et s'épanouiront dans la terre des hommes.
Le rouge, ici, est créateur.
Le bleu du Christ transparaît en elle.
Car c'est lui qui lui fait face.

Jaillissant du tombeau, homme de la jubilation, le Christ nous invite à la danse d'une Parole qui tient ses promesses pour que nous ne vivions plus en rampant, ou à genoux devant nos semblables, et encore moins devant Dieu.
Le Christ occupe un espace bleu à la forme arrondie du ventre d'une femme enceinte.
Tout est d'un bleu profond, sauveur.
Les eaux du passage, sources d'eau vive. bientôt, vont abreuver le désert de la ville assoiffée.

A gauche, au-dessus de la femme, surgissent deux personnages aux contours bleutés, eux aussi.
Enlacés, accouplés, dans le vert émeraude de la tendresse.
Ils paraissent s'entretenir de leur destinée commune.
Le vert de l'effusion accorde le rouge de la femme au bleu du Christ.
Voici une aube surprenante qui ne doit rien au soleil.
Soleil noir qui s'éclipse devant le plaisir et le chant des amants.

L'Esprit de Dieu plane sur l'œuvre des hommes. il s'épanche sur la ville et sanctifie nos maisons.
Le vert, la couleur de la croissance,
inaugure en nos réalités quotidiennes la fécondation réciproque de la terre et du ciel.

 

Fabien Deleclos

Pentecôte sur l'Europe

Le vent décoiffe. Tout comme l'Esprit qui gonfle aussi les voiles inertes, l'Esprit fait lever l'ancre accrochée à nos peurs et à nos fausses certitudes. Le Souffle secoue les murs de nos ghettos. Il balaye les frontières. Non pour détruire mais pour construire. Non pour disperser mais pour unifier. La Pentecôte c'est l'anti-Babel. Et Babel, c'est la confusion des langues, l'étroitesse des nationalismes, la guerre des cultures, l'affrontement des religions, la balkanisation des Etats et des Eglises.
La Pentecôte, au contraire, proclame l'amour "langue universelle", sans rien gommer de l'immense diversité des idiomes qui s'enrichissent ainsi de son Esprit. Le Souffle sacré forge l'unité par la communion des différences. Il fait de tout homme un citoyen du monde et un artisan du Royaume, ce pays sans terres ni frontières où le tout et chaque partie vibrent au diapason de l'universalité.
L'expérience de la Pentecôte est celle d'une incarnation où l'on ne peut séparer ni confondre chair et esprit, spirituel et politique, personnel et social. L'Europe sans frontières est celle qui ouvre les barrières, arrache les clôtures et renverse les murs dressés d'abord dans les coeurs, les mentalités et les traditions. Et il n'y aura pas d'Europe sans frontières sans Europe des Eglises, toujours tentées de s'enfermer dans leurs coquilles, crispées sur leur identité, résistant ainsi au souffle oecuménique de l'Esprit...

 

Carême 2009

Marie Rouanet

Cendres, carême, pénitence... et vive le jeûne !

Cendres, carême, pénitence, jours maigres, jeûne et abstinence, prière et désert. Voilà des mots à devenir pâle et triste.

Il n'y a que Carnaval qui soit réjouissant, il évoque la rigolade et l'estomac plein. Pourtant, Carnaval, de l'italien carnelevare, signifie « ôter la viande ». Il est l'inséparable compagnon grotesque et éphémère de Carême, interminable et rébarbatif.

Avant que les institutions de la République ne parlent de signes ostensibles, je portais fièrement, le jour du mercredi des Cendres, mon front noirci, oubliant que le Christ s'était prononcé clairement sur la question. Dans sa détestation de l'hypocrisie, il demande de l'honorer dans le secret de notre cœur, en silence, de nous parfumer, de nous laver le visage. « Et que personne, surtout, ne s'aperçoive que vous jeûnez ! »

Le front et sa croix de cendres ont, par ailleurs, un sens profond et grave de sagesse tout humaine. On n'hésita pas, autrefois, à parler de la mort aux enfants, à les faire suivre lors des visites mortuaires, à les inviter à méditer sur cette chair qui doit redevenir poussière. Pour après, il reste à vivre d'espérance.

Quand on a de la peine à tenir quelques jours des résolutions sur le travail, le régime, le sevrage de la cigarette, les lettres promises à la vieille parente, la patience ou la fidélité à des devoirs contraignants, on trouve dure l'idée de quarante jours de carême. Il nous est demandé une bien longue assiduité.

Il faut nous souvenir que le carême était pour les catéchumènes la dernière étape de leur préparation au baptême – une sorte de postulat de plusieurs années. Il s'agissait alors pour la communauté de les accompagner en cette fin de parcours, de leur donner l'exemple et, peut-être, de se rafraîchir à leur foi toute neuve. À cette occasion, l'on repensait à son propre baptême. Pour constater, d'ailleurs, que le plus souvent on était bien loin des engagements.

Est-ce trop long, quarante jours, pour revoir sa vie à la lumière de l'Évangile ? Pour se remettre en cause et faire pénitence ?

Pénitence, nous n'aimons pas cela. Et pourtant, la réflexion la plus superficielle met en évidence que nous sommes pécheurs. Se douterait-on que nous avons été baptisés d'esprit et de feu ? que nous sommes appelés à l'incroyable bonne nouvelle du salut et de la Résurrection du matin de Pâques ? Nos vies en sont-elles plus spirituelles et plus ardentes ? Est péché ce qui en nous fait obstacle à la grâce, est péché ce qui en nous retarde les autres sur le chemin de Dieu. Quarante jours pour, humblement, nous reconnaître pécheurs, en enfants confiants, de bonne volonté mais de maigre constitution, fragiles, tentés mais habités d'espérance. Le repentir, c'est peut-être cela. Et la réparation ? Que faire maintenant ? Monter des calvaires à genoux, porter des cilices, effectuer des pénitences publiques, se flageller, suer sous le poids d'une croix à la procession de la Sanch ? Pas du tout, il est demandé, sans attendre, de mettre en actes de nouveaux comportements, de naître, douloureusement peut-être, à une vie nouvelle. Le Christ ne dit pas à la femme adultère : « Va et roule-toi dans les épines, fustige ton corps. » Il dit : « Va et ne pèche plus. » Opère une transformation de ta vie. De la tienne. La même mais revisitée, rayonnante. Ou, plus modestement, fais ce que tu peux pour faire passer à travers tes heures et tes jours un peu d'Esprit, un peu de feu.

 

Du rose à l'âme

Vive le jeûne ! Entendons-nous, joyeux et bien peignés et même maquillés. Ajoutons : un peu aveugles, que la main droite ignore ce que fait la gauche.

Le jeûne n'est ni un exploit ni une occasion de souffrir. Louons du jeûne de carême, en tout premier lieu, sa longueur. Elle est l'occasion d'une vraie fidélité, suffisante pour faiblir, se reprendre, continuer. Mais ce qui est plus important, c'est sa vertu d'horloge : « J'ai faim. Il est temps. » De quoi ? Il vaut mieux l'avoir prévu avec précision et plutôt moins que plus. Relire tel Évangile, tel Acte des Apôtres ou les Psaumes. Ou la vie d'un saint. Ou se donner à ce Rosaire qui a bien des mérites parce qu'il est répétitif, ancré sur les mystères simples et poétiques de la vie de la mère de Dieu. Chaque fois que nous titillera l'envie de manger – ou la gourmandise –, disons-nous qu'il est l'heure de passer à ce que nous avons prévu. Et comme la prière est liée à la vie, il est bon de réfléchir à ce que l'on doit modifier dans la sienne vis-à-vis de ces gens autour de nous que nous n'aimons pas ou que nous jugeons sévèrement, dans lesquels nous n'avons pas confiance. Comment changer notre regard sur eux, chercher la meilleure part, les comprendre ?

Un autre profit du jeûne, c'est qu'il peut nous donner idée de la faim véritable, celle qui n'est pas choisie mais subie par tant de peuples, disons plus justement que cette faim leur est imposée pour le profit des nantis – vous savez, ceux qui auront tant de mal à passer la porte du Ciel et dont, gavés que nous sommes, nous faisons peut-être partie.

Et comme penser à ceux qui ont vraiment faim est insuffisant, pratiquer le jeûne permet de réaliser une économie à offrir le jour de Pâques. Nous aurons alors tiré grand profit du temps de carême et pris de bonnes habitudes de prière et de sobriété – n'oublions jamais qu'il y a toute une morale dans notre rapport à la nourriture.

Désert que tout cela, marche aride vers l'oasis pascale, marche nocturne vers l'aube, mais non sans fruits et non sans joie. C'est ce que dit le rose des ornements du quatrième dimanche de carême, dit dimanche de Lætare, « Réjouis-toi », premiers mots de l'antienne du chant d'entrée. « Soyez dans la jubilation, exultez ! » Il est bon de ruminer cette beauté pendant le temps de carême qu'il reste à vivre.

Tout est rose, les bourgeons naissants du chêne, les écorces éperdues de sève des cerisiers et des rosiers, les aubes. Les oiseaux en foule chantent Lætare, comme l'orgue. Cette année où Pâques est « estivante », comme l'on dit joliment dans le Midi, c'est-à-dire tard venue, il n'y aura pas de peine à trouver des fleurs pour orner l'autel.

Nous ne ferons pas grise mine. Du rose, du rose aux joues, du rose à l'âme.

 

 

Noël 2008

Jean Debruynne

  Et si Dieu était Tout Autre ?

Plus on cherche Dieu, plus il est celui qui est cherché.
Plus on attend Dieu, plus il est l'inattendu.»

Si tu cherches Dieu, ne te hâtes pas de le trouver. Dieu est ailleurs.
Il se pourrait bien que sa présence soit une absence.
On ne trouve pas Dieu comme on trouve une solution.
Dieu ne se construit pas comme un raisonnement.
Dieu ne s'élabore pas comme une idée parce que Dieu n'est pas une abstraction.
Dieu ne se démontre pas davantage, parce que Dieu n'est pas une géométrie.
Depuis des milliers de siècles,
les scribes, les docteurs de la loi, les prêtres et les grands maîtres en théologie
ont habillé Dieu de leurs propres vêtements sacerdotaux qu'ils lui taillaient en se fiant à leurs propres mesures.
Ils prenaient seulement soin de lui accorder une ou deux tailles de plus que la leur.
C'est ainsi qu'au fil du temps, Dieu a fini par leur ressembler de plus en
 plus.

Et si Dieu était Tout Autre ? 

L'invisible est peuplé.
Nous sommes habités d'une foule d'ombres, de froissements, d'intrigues, d'apparitions et de mythes aux racines énormes et profondes.
Comme elle le dit, notre imagination prête des images à tous ces invisibles.
Elle sort ses images des grands coffres à tissus de nos rêves.
Elle en fait des muses ou des nymphes, elle les habille en anges ou en démons,
en fées ou en apparitions, en animaux fantastiques ou en espèces d'arbres inconnues.
L'imaginaire est cette manière inattendue de regarder la réalité et l'invisible n'est peut-être que la face cachée du visible.
L'imaginaire ne sait pas d'avance vers quelles routes vont le pousser toutes ses voiles dehors.
Il va devant. L'invisible n'est pas arrêté par des frontières.
Ne mettez pas de mur entre le visible et l'invisible, pas plus qu'il n'en existe entre la mer et le sel.
Le visible n'est peut-être qu'un invisible qui fait de l'effet.
Quoiqu’on en pense, le visible ne se trouve pas en bas, au rez-de-chaussée et l'invisible en haut dans les greniers.
L'invisible n'est pas dans le visible comme le poisson rouge dans l'aquarium ou le frigidaire dans la cuisine.
L'invisible n'est pourtant pas un hasard.
C'est lui qui a choisi le visible pour être son porte-parole.
Ce choix est tout à fait voulu.
En faisant ce choix, l'invisible savait fort bien les limites du visible,
ses faiblesses, ses compromissions, ses gestes de manchot et sa marche de boiteux.
C'est justement à cause de cela que l'invisible l'a choisi.
Au moins, avec ses béquilles, le visible ne pourrait pas se prendre pour Dieu.
Le visible s'est vu confier l'invisible mais il ne peut en montrer que ce que l'invisible a bien voulu lui confier.
L'homme est ainsi un iceberg de l'invisible.
Ce ne sont pas forcément ses pieds qui sont sur la terre et sa tête qui est dans le ciel.
Cela peut fort bien être le contraire.
L'imagination n'est pas folle.
Elle ouvre la fenêtre et voit alors l'intérieur de l'extérieur, le dedans du dehors.
L'invisible, c'est alors la réalité quand elle se retrouve toute nue.

Une histoire.....

 

Il fait encore nuit. Je rêve d'une fontaine pour me laver. Je marche. Toutes les fontaines sont sèches comme des vieilles femmes accroupies aux coins des rues et appuyées contre le mur. Je marche toujours. Je rejoins un petit bois qui est là tout proche et qui me tend la main. Si je me souviens bien, c'est là, entre les ombres bleues de ce petit bois de citronniers que j'ai découvert un animal fabuleux.

- «Bonjour !» - «Bonjour !» - «Mais comment peux-tu parler puisque tu es un animal ?» - « Je suis la licorne...»

 

Elle avait dû s'échapper au quinzième siècle d'une des tapisseries de la dame à la licorne du musée de Cluny ou bien de quelque enluminure de manuscrit ou de quelque autre légende du Moyen-âge. C'est fou ce que les animaux fabuleux ont la vie dure !

-     «Si tu es une licorne, comment peux-tu être là à me parler puisque tu n'existes pas ?»

-     «Peut-être que parler, justement fait exister ?»

-     «Mais aujourd'hui, la licorne, toutes les paroles sont cassées comme de la porcelaine. On s'est trop servi de mots pour faire rouler l'argent. Aujourd'hui ce sont les marchands de courant d'air qui distribuent les mots aux consommateurs, ils ne font plus exister, ils font acheter...»

 

Et j'ajoute :

Aujourd'hui les mots ne dérangent plus guère. On n'entend même plus crier ceux qui ont faim...»

 

-     «Et pourtant...» dit la licorne, moi je connais une Parole qui est capable de me tirer hors de moi-même. Une Parole qui tire le jour de la nuit. Une Parole qui ne se dit pas mais qui est libre et bleue sous ma peau comme une mer entière. Une Parole provisoire qui me fait aimer ce qui peut mourir...»

-     «Qu'est-ce que c'est cette Parole ?»

-     «C'est une voleuse qui ignore le sommeil et qui vient toujours quand on ne l'attend pas. Elle frôle. Elle est un souffle qui se pose. Elle bouge en nous comme un enfant au creux du ventre, comme un arbre qui marche. Elle est une blessure à mon côté. Un soleil dans un croûton de pain. Une petite fleur têtue entre les pavés.

Elle entre dans la simplicité du vent. Aussi simple que le caillou pointu dans le fond du ruisseau. Elle joue du violon sur les cordes à linge...»

- «Mais, la licorne, c'est quoi cette Parole ?»

-   «Je dois la tirer de moi comme l'eau du fond du puits et pourtant ce n'est pas moi qui l'y ai mise. C'est un étrange jardin où j'écoute les ombres, les parfums et les rouges qui épousent les bleus. C'est une curieuse musique qui me blesse le cœur...

-   «Oui mais c'est quoi ?»

-   «C'est l'alouette avec sa terre brune, c'est le rayon de soleil qui a réussi à se faufiler jusqu'à ma chaise en glissant son pli par la fente du volet. C'est l'herbe qui pousse entre les mots...»

-   «Oui... mais cette Parole ?»

- «C'est un mot qui en amène un autre et qui soudain se mettent à danser ensemble sur le béton. On n'entend plus leurs pas dans la rue et leur seule musique c'est le silence, ils mettent la terre de travers, le ciel à l'envers et me frissonnent le cœur de nouveauté. C'est mon premier amour, mon premier soulèvement, c'est mon premier regard qui fait naître le jour et ce jour est aussi le premier dont je ne connais encore ni le ciel, ni le vent, ni le rêve, ni le pas, ni les battements d'ailes. Je surprends un arbre en train de soulever le ciel. Je dois commencer par inventer une place pour chaque chose. Je ne dois rien oublier. Je suis le multiple d'un seul amour. Je suis surpris par la tendresse humaine : J'existe...»

-     Mais Licorne, comment peux-tu dire que tu existes puisque tu n'existes pas ?

-     «Comment peux-tu dire que je n'existe pas puisque tu parles de moi ? Celui qui nie Dieu le fait déjà exister puisque pour le renier, il est bien obligé de parler de lui !... Pour exister, il suffit que j'existe pour toi et à partir du moment où tu me fais exister, tu deviens responsable de moi... Tu es responsable de ton regard même si ton

regard n'est que le frôlement de tes rêves...»

-     «Comment peux-tu être responsable de choses qui n'existent pas ?»

-     «Adam et Eve non plus n'ont jamais existé et pourtant ils sont toujours là, comme le mois de mai qui est dans les chansons, comme le printemps derrière les hivers, comme le ciel derrière les murs, comme le paradis perdu d'Adam et Eve qui dort toujours au fond de toi, comme Caïn qui tue Abel tous les jours dans ta tête...»

-     «Licorne, si tu existais, cela se saurait !...»

-     «Et si de trop savoir t'empêchait de voir ? Et si justement le vrai savant était celui qui ne sait rien ? Le chercheur qui sait d'avance ce qu'il doit trouver ne le trouvera jamais... Si tu sais que je n'existe pas, comment pourrais-tu me voir ? Tu es comme ceux qui ont tellement accumulé de choses dans leur chambre que les piles de cartons montent jusqu'au plafond et qu'elles finissent par condamner la porte et la fenêtre, empêchant ainsi de voir et de sortir...»

-   «Mais la licorne, tu n'es qu'une imagination !»

-     «Et tu crois que l'imagination n'existe pas ? Tu ne regardes pas le monde tel qu'il est, tu ne vois que les images que tu t'es faite de lui... Tu ne vois pas les personnes, tu ne retiens que tes jugements sur elles. Ce n'est pas moi que tu refuses, c'est l'image que tu t'es faite de moi... Si la licorne n'existe pas, c'est parce que toi tu n'as laissé aucune place à la possibilité que j'existe. Ainsi de Dieu. En un certain sens, c'est vrai que Dieu «n'existe» pas parce que le verbe exister est encore un verbe qui n'est pas à la mesure de Dieu. Dieu n'existe pas comme l'argent au fond de mon porte monnaie, la bière au fond de mon verre, les mouchoirs dans l'armoire ou, la perruche dans sa cage. Je n'ai pas Dieu sous mon coude. Il n'existe pas comme un numéro de téléphone...

 

C'est pourquoi Dieu n'a jamais consenti qu'à une seule image, qu'à un seul verbe : l'Homme !

 

Mais l'Homme n'est pas une image glorieuse d'or et de feu, de bronze ou de marbre, de réussite et de puissance. L'Homme n'est qu'une image fragile taillée dans la chair et le sang, le cœur et l'esprit, les émotions et les sentiments. Étrange mélange des couleurs du corps et de l'âme, du ciel et de la terre, de la mer et du vent. L'Homme est cette grande déchirure. Blessure en lui de l'homme et de la femme, visage toujours en mouvement d'une histoire qu'il vit et qu'il raconte, taillée dans ses rides, burinée dans ses traits. Dieu n'a jamais voulu d'autre image que celle-là, justement parce que le visage de l'homme échappe à toute emprise. Justement parce que le visage de l'Homme est nu.

 

Cette icône est toujours provisoire, toujours fragile, toujours inachevée, toujours imparfaite, mais au moins c'est une image qui permet le doute. C'est une image devant laquelle on ne peut jamais s'installer. C'est une image libre, qui n'est prisonnière d'aucune certitude, c'est une image nomade, c'est un pèlerinage, c'est un exode. C'est une image de Désir...»

 

La porte du silence s'ouvre. Il entre une présence comme une musique intérieure. Des sortes de violons brodent l'attente.

 

La licorne me dit encore : - «Ton regard est une arme redoutable. Il crée le monde ou le détruit. Il fait lever le jour ou tomber la nuit. Il fait naître l'autre ou l'assassine. Ton regard te donne même le pouvoir absolu de créer Dieu... Si tu es capable de voir une étoile, tu la crées... car à quoi te sert qu'elle existe si elle n'existe pas pour toi ?...»

 

De l'autre côté du petit bois de citronniers, une poignée d'enfants achève de tirer le jour de la nuit comme on tire l'eau du puits. N'ayant pas réussi à trouver de l'eau ce matin là, c'est la lumière qui m'a débarbouillé. Les enfants m'ont offert leur regard pour que je puisse y boire.

 

La licorne est toujours là.

Jean Debruynne

 

Marie Rouanet

Avent 2008

A Noël, au cœur des ténèbres s'amorce une lente remontée vers la lumière. L'occasion pour l'écrivain Marie Rouanet d'entrer dans la nudité de l'hiver. Pour se dépouiller et nous inviter à l'essentiel. Elle répond aux question d'une journaliste de Prier

 

Prier : Quels sont les Noël qui vous ont le plus marquée ?

Marie Rouanet: J'en évoquerai deux. Le premier, c'est lorsque, enfant, j'ai découvert que c'étaient les parents, et non le père Noël, qui nous faisaient des cadeaux. Avant, souvent maman disait : "Oh, cette année le père Noël n'est pas riche..." et je ne comprenais pas très bien ce qu'elle voulait dire. Aussi lorsque j'ai aperçu ma mère qui apportait au petit matin ce qu'elle destinait à mon soulier, j'ai été infiniment heureuse de savoir que ce petit présent, si humble soit-il, venait de mes parents. J'évoquerai ensuite une messe de minuit à laquelle, devenue adulte, j'ai participé dans la salle des pas perdus de la gare de Montpellier. Dans cet endroit ouvert aux quatre vents, des gens de passage s'arrêtaient pour voir. D'autres, des sans-abri et des exclus de la société qui ont assis-té à la messe, me rappelaient les bergers des Evangiles. J'ai vécu ce soir-là un moment de grâce en présence des inconnus qui passaient dans la gare et de tous ces exclus. C'était un Noël bien plus fort que tous ceux des années précédentes : je dirai un vrai Noël.

Au fond, Noël, qu'est-ce que c'est ? Noël, c'est une espèce de joie très lumineuse et souterraine, intérieure comme un murmure. Rien à voir avec ce clinquant, cette surabondance, ce gaspillage auquel on assiste. Parce que la naissance du Christ a lieu au coeur de la nuit, au moment où tout est silencieux, où le temps est comme suspendu. Et là, nous nous trouvons dans un temps discret et fort. J'aime beaucoup le fait qu'on ait, avant Noël, touché le fond de la nuit, le fond des ténèbres solsticiales. A partir delà, la lumière va remonter. Au moment où les peuples "marchaient dans les ténèbres", le Christ est né. Il revient dans nos ténèbres en ce temps où l'humanité est en train de se perdre. Et Dieu sait si ce que nous vivons est imprégné de noirceur ! Le sens de Noël, c'est de savoir qu'on peut "recommencer", repartir vers l'éclat des jours.

 Noël, c'est aussi le moment où la saison devient plus rude. Vous reliez cela à un certain dépouillement intérieur.

J'ai toujours aimé cette saison, ce mois de décembre où la lumière diminue. Il fait froid, tout est nu. On voit la vérité des choses, on est dans une sorte de désert. Et si vous n'êtes pas pris dans un tourbillon, vous êtes dans le silence des jardins et des villages. Cela rejoint le désir de se dépouiller du bruit, de toute forme d'agitation, de dispersion et de tout ce qui nous encombre, y compris "soulager les autres de nous-mêmes", les alléger du poids de notre amour, de notre inquiétude...

Le véritable cheminement spirituel commence par là...

Il me semble que si l'on entre dans une démarche de désappropriation, c'est pour atteindre quelque chose qui va venir, qui va vous être dit. On ne se dépouille pas pour se dépouiller — ce n'est pas l'ascèse pour l'ascèse — mais pour mieux percevoir le monde qui nous entoure. S'exercer, en cette période de Noël, à renoncer à de petites choses, c'est entrer dans un mouvement qui entraîne une acuité des sens. Vous êtes plus sensible quand vous êtes tout nu, vous ressentez plus vivement les émotions. Cela va dans le sens d'une spiritualisation de votre vie, mais pas pour le plaisir de serrer les dents ! L'utilité de ce dépouillement, c'est une plus grande réceptivité à tout ce qui advient et que vous pouvez considérer comme des opportunités de renouvellement, je ne dirai pas des signes parce que je ne suis pas quelqu'un qui voit beaucoup de signes... Tout ce qui va arriver, on va le percevoir dans une dimension autre que celle dont on a l'habitude, dominée par le confort, l'utilitaire, le superflu. Or, souvent, il n'y a pas de limite à l'accumulation des objets comme des nourritures. Un repas de Noël peut être totalement démesuré par rapport aux besoins.

En somme, il s'agit d'entrer dans une profondeur ?

C'est cela même. En hiver où il n'y a plus de feuilles, les forêts deviennent profondes. Cela va permettre de voir plus loin. Symbole évident: étant plus réceptif à soi-même et à autrui, il est possible de voir au-delà des apparences, ce qu'elles cachent. Pratiquer une certaine ascèse n'a pas d'autre but. Le coeur d'autrui se révèle parfois comme un sol parfaitement nu et caillouteux. Une vérité apparaît.

C'est cela, la grâce de Noël ?

La grâce de Noël, c'est cette joie ténue, ni mesurable, ni achetable. Elle doit tout à l'amour. Noël, c'est ce mystère lumineux de la naissance dont tout le monde a une expérience concrète. Mais si Noël est une joie d'espérance, c'est aussi une joie inquiète. Pour quel destin ce nouveau venu est-il arrivé dans le monde ? Au soir de Noël, des enfants naîtront atteints du sida, d'autres déjà drogués ou alcooliques, d'autres iront extraire les diamants dans les mines, d'autres encore feront le trottoir. Et des centaines de millions d'êtres humains passeront leur vie à avoir faim. Où est leur espérance ? Le Christ est né pauvre. Avec lui, toute chair mortelle et fragile contient le mystère divin.

En cette période de l'avent, comment se préparer à Noël ?

Sur le plan des traditions,  j'en ai gardé une qui consiste à faire lever un peu de blé, dès le 3 décembre, le jour de la Sainte Barbe. Déposé dans des coupelles, ce blé germe peu à peu. Selon une tradition provençale, ces coupelles de verdure printanière s'opposent aux arbres dépouillés, à la nuit qui n'est pas définitive. Le blé de la Sainte Barbe évoque le jour qui est là derrière, derrière l'ombre.

Et puis, il faut méditer, prier. Le temps de l'annonce de Noël est un temps qui s'ouvre, qui s'offre à la réflexion sur la pauvreté et sur la joie privée de possession. Comment inviter les autres à un bonheur aussi impalpable, aussi exigeant? Car ce Dieu fragile, qui naît et vient à ma rencontre, ne doit ni souffrir, ni manquer. Noël, c'est le moment d'ouvrir les yeux sur Jésus qui souffre à ma porte, qui est présent dans tous ceux qui ont faim de pain et d'amour. Noël, pour moi, c'est donner sans compter. Nos vies n'ont-elles pas besoin d'être dépoussiérées en se confrontant à l'enfant pauvre de la crèche ?

 

Dans la main de Dieu, que craindrais-je ?

Ne perds pas de temps

à sonder les origines et la fin.

Avance hardiment, joyeusement.

Garde allumée la lampe des vierges sages

et ne manque pas la venue de l'époux ;

Il  s'avance voilé

dans tous ceux dont la chair est blessée

d'injustice, de sang, de crasse.

Avance. Un pas. Un autre.

Dans l'attente qui est espérance.

                                                  Marie Rouanet

 

Le maquis de l'âme

 

L’'ANNÉE DERNIÈRE, AUX APPROCHES DE NOËL, je vivais une épreuve. De plus, je logeais dans une maison vide. Il me sembla bon de la garnir de quelques objets qui fussent des repères.

Je me rendis donc dans l'un des hypermarchés les plus grands de la région. Il était tout agité de la turbulence des fêtes : fourmillement des gens, chariots débordants, fanfreluches, scintillements d'ors et d'argents. La galerie marchande était ponctuée d'espaces blancs habités de bêtes blanches. Chevrettes naines dans des berceaux immaculés, lapins de neige, pigeons-paon blanc pur avec un peu de rose aux pattes, souris et un mérinos de soie pâle ivoire clair. Les maisonnettes où on les tenait, découpées dans de l'aggloméré, la paille des litières, la neige en billes de plastique où se perdaient les petites crottes noires, tout était blanc et incarnait un rêve d'hiver glacé.

Mais je cherchai en vain la moindre allusion à la Nativité. Plus d'affiches montrant le ciel où apparaissaient les anges ou des santons. Plus d'Enfant Jésus sur la paille. Le fond sonore débitait : «Petit Papa Noël» mais on n'entendait plus, comme il y a peu de temps le Gloria in excelcis Deo ou l'Adeste fideles qui célèbre la «splendeur de Dieu voilée de chair».

Noël, j'étais bien forcée de le constater, avait sombré dans ce que l'on nomme «les fêtes», globalement, toute une semaine de tables surabondantes, de boissons à flots, et des montagnes d'objets offerts. La tradition amicale, sympathique, des souhaits s'y était perdue, comme s'y perdait la grave irruption de Dieu dans les choses terrestres.

La lumière de l'étoile était bien trop douce pour être visible à travers les rues, les arbres et les magasins ruisselants de lumières.

Et pourtant l'annonce de Noël n'avait jamais été aussi pertinente qu'à cette minute même où naissaient dans le monde des millions d'êtres voués à la mort ou à une vie pire que la mort. Car Noël est exactement cela : la naissance d'un pauvre de plus.

Mais qui désirait entendre le message ? Avec la complicité de tous, il s'effaçait dans la nuit scintillante. Qui ne voulait sa tranquillité intacte ? Qui ne désirait pas profiter du festin de Thyeste ? —Thyeste trahit son frère avec la femme de celui-ci. Pour se venger, Atrée tua les deux fils de son frère et les fit servir comme mets à leur père. L'âme nue et déserte est table rase pour la grâce, en tous cas pour l'imprévisible. C'est ainsi que j'étais à ce moment-là. Prête. A condition toutefois de ne pas manquer le passage silencieux de l'ange.

Attends. Penche-toi vers ta nuit obscure, comme en hiver, quand tu sors sur le seuil et que tu écoutes le chant de la hulotte, le brame du cerf ou le cri de la souris croquée.

Garde-toi du monde sans refuser de le voir. Sois ermite au milieu de son agitation. C'est le plus difficile. Delteil appelait cela prendre le maquis de l'âme. Et avance à travers les arbustes épineux. Aussi bien, est-ce cela  l'Avent.

Marie Rouanet

 

P. Marie-Dominique CHENU religieux dominicain

Novembre 2008

ENVOI
Là où les hommes se rencontrent pour construire le monde et faire avancer l'histoire dans un projet toujours neuf, c'est là qu'est Dieu, dans le monde qui se fait, non un autre monde dans lequel je devrais m'exiler de ma Terre, le monde que je suis en train de faire.

Il est donc insensé de se séparer des hommes pour atteindre Dieu.

Le monde est l'épiphanie de Dieu.

Mais ces événements dans lesquels je suis pris, cette histoire que je suis en train de faire, moi et mes frères, ce monde que je suis en train de bâtir, ce n'est pas un monde tout fait, sur lequel je ne serais qu'un consommateur.

Je suis le partenaire de Dieu et co-créateur de ce monde en marche. La preuve, c'est que, dans la mesure où je construis le monde, je m'humanise en même temps, je deviens homme en construisant le monde et là où il y a humanisation, il y a, en possibilité du moins, divinisation.

Et chaque fois qu'il y a une transformation du monde dans la série des civilisations, à chaque fois il y a un espoir, il y a une chance pour le Royaume de Dieu, pour l'Épiphanie de Dieu.

Nous sommes l'historicité de Dieu.

Je comprends maintenant certains hommes qui, aujourd'hui, ne veulent pas de Dieu, parce qu'on leur a présenté un Dieu sans homme. Je n'en veux pas.

Être chrétien, c'est-à-dire croire que Dieu est venu dans l'histoire, c'est se tenir là où naissent, où jaillissent les forces neuves qui construisent l'humanité.

Et non pas dans les engagements pris il y a cinquante ans. Encore moins dans un retour au passé pour satisfaire mes nostalgies.

C'est donc, c'est extraordinaire de dire cela, un Dieu qui vient, un Dieu qui est devant, non un Dieu rétro, que je devrais aller récupérer pour me rattraper, après.

Dieu vient dans le monde, comme à sa rencontre. Il est devant et il appelle.

Il bouscule, il envoie, il fait grandir, il libère. Tout autre Dieu est un faux dieu, une idole, un Dieu mort, et il est temps que notre conscience moderne l'enterre. Ce Dieu multiforme qui habite la vieille conscience de l'homme est en effet derrière, comme une cause. Il commande, organise, fait régresser l'homme et finalement l'aliène.

Il n'a rien de prophétique, au contraire, il vient toujours après, comme l'ultime recours des irresponsables. Ce faux transcendant est vieux comme la mort !

 

Prière pour la paix
CarloMaria Martini

in "vers Jérusalem" 

septembre 2008

 

Ô Dieu notre Père, riche d'amour et de miséricorde, nous voulons te prier avec foi pour la paix, endoloris et humiliés que nous sommes à cause des épisodes de violence qui ont ensanglanté et ensanglantent Jérusalem, ville dont le nom évoque immédiatement le mystère de mort et de résurrection de ton Fils, de Jésus qui a donné sa vie pour réconcilier tous les hommes et toutes les femmes de ce monde avec toi, avec eux-mêmes, avec tous les frères. Cité sainte, ville de la rencontre, mais ville depuis toujours disputée, depuis toujours crucifiée et sur laquelle ton Fils, les prophètes et les saints ont invoqué la paix.

Nous voulons te prier avec foi pour la paix en tant de pays du monde, pour les nombreux foyers de lutte et de haine ; nous voulons te prier pour les agresseurs et pour les agressés, pour les tués et les tueurs, pour tous les enfants qui n'ont pu connaître le sourire et la joie de la paix.

Il est vrai, Seigneur, que nous-mêmes sommes responsables de la paix absente, et c'est pourquoi nous te supplions d'accueillir notre repentir affligé, de nous donner une volonté humble, forte, sincère, pour reconstruire dans notre vie personnelle et communautaire des rapports de vérité, de justice, de liberté, d'amour, de solidarité. Nous te confessons nos péchés personnels et sociaux : notre attachement au bien-être, nos égoïsmes, nos infidélités et trahisons au niveau familial, la paresse et le gâchis de nos énergies vitales pour des choses vaines, frivoles et dommageables, notre regard qui se détourne face aux misères de ceux qui sont proches ou qui viennent de loin. En vivant ainsi, peut-être n'avons-nous pas pensé que nous étions responsables de la destruction de cet édifice invisible qu'est la paix. La paix terrestre est le reflet de ta paix, que tu nous donnes et nous confies, elle naît de ton amour pour l'homme et de notre amour pour toi et pour tous nos frères.

Change notre cœur, Seigneur, car nous sommes les premiers à avoir besoin d'un cœur pacifique. Purifie-nous, parle mystère pascal de ton Fils, de tout ferment d'hostilité, d'esprit de parti, de parti pris ; purifie-nous de toute antipathie, de tout préjugé, de tout désir de dominer.

Fais-nous comprendre, ô Père, le sens profond d'une prière de paix vraie, d'une prière d'intercession et d'expiation semblable à celle de Jésus sur Jérusalem. Prière d'intercession qui nous rende capables de ne pas prendre position dans les conflits, mais d'entrer au cœur des situations incurables en devenant solidaires des deux parties en conflit, en priant pour l'une et pour l'autre. Nous voulons embrasser avec amour toutes les parties en cause, nous fiant seulement à ta puissance divine. Si nous prions pour que tu donnes la victoire à l'une ou à l'autre, tu n'écoutes pas cette prière-là ; si nous nous mettons à juger l'un ou l'autre, tu n'écoutes pas notre supplique.

Envoie ton Esprit-Saint sur nous pour nous convertir à toi ! N'imaginons pas que nous surmonterons nos inquiétudes intérieures,les rancœurs que nous portons envers tel ou tel peuple, si nous ne laissons un espace à l'Esprit de joie et de paix qui veut prier en nous avec des gémissements ineffables. C'est l'Esprit qui nous fait accueillir cette paix qui dépasse notre horizon et devient une décision ferme et sérieuse d'aimer tous nos frères, de façon que la flamme de la paix réside en nos cœurs et dans nos familles, dans nos communautés, et irradie mystérieusement sur le monde entier en poussant tous les hommes vers une pleine communion de paix. C'est l'Esprit qui nous aide à pénétrer dans la contemplation de ton Fils crucifié et mort sur la Croix pour faire de tous un seul peuple.

Et toi, Marie, Reine de la paix, intercède afin que le sourire de la paix resplendisse sur tous ces enfants dispersés à travers le monde, marqués par la violence et la guérilla ; veille sur ta terre, sur Jérusalem, suscite chez ses habitants des désirs profonds et constructifs de paix, des désirs de justice et de vérité. Nous te promettons de ne pas craindre les obstacles et les moments obscurs et difficiles, pourvu que toute l'humanité chemine dans la paix et dans la justice, afin que se réalise pleinement la parole du prophète Isaïe : « J'ai vu sa conduite, mais je le guérirai [...] Paix ! paix à qui est loin et à qui est proche, et je le guérirai. » 

 

Prières pour un chemin

été 2008

 

Saint Patrick

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Xavier
de Chalendar

Dieu trace la route

 

“ Puissance de la naissance du Christ et de Son Baptême,

Puissance de la Crucifixion du Christ et de son ensevelissement,

Puissance de la Résurrection du Christ et de Son Ascension,

Puissance de la Descente du Christ au jour du Jugement,

Je me lève en ce jour!

 

Vaste Puissance, invocation de la Trinité,

Foi en Trois Personnes, Confession d'un Dieu unique,

Je me lève en ce jour!

 

Puissance de Dieu qui me conduit,

Sagesse de Dieu qui me guide,

Oeil de Dieu qui me fait prévoir,

Oreille de dieu qui me fait entendre,

Parole de Dieu qui me fait parler,

Main de Dieu qui me garde,

Chemin de Dieu qui me trace la route,

Bouclier de Dieu qui me protège,

Je me lève en ce jour!

 

Puissance des cieux, je T'invoque :

Mets une cuirasse sur moi

contre tous ceux qui me veulent du mal,

loin de moi,

qu'ils soient seuls ou en nombre,

contre toutes les forces sans merci

qui cherchent à fondre sur mon corps et sur mon âme,

contre les filets du diable et la séduction des vices,

contre les sollicitations de la nature et contre toute erreur,

contre les avis des faux prophètes et tout savoir qui est interdit à l'homme,

 

O Christ, Puissance de Dieu, tiens-moi en Ta garde,

contre le poison et la mort par le feu,

contre la guerre, et tout accident mortel, toute blessure,

Par Ta Puissance, que tout bienfait descende sur moi!

 

Christ sois avec moi, Christ sois devant moi,

Christ sois derrière moi Christ sois en moi,

Christ sois au-dessous de moi, et en dessus de moi,

Christ sois à ma droite, Christ sois à ma gauche,

Christ sois là quand je me couche et quand je me lève.

Christ sois dans le coeur de qui peut penser à moi;

Christ sois dans la bouche de qui peut parler de moi,

Christ sois dans l'oeil de qui peut me regarder,

Christ sois dans l'oreille de qui peut entendre parler de moi [...]

Vaste Puissance, je me lève en ce jour! "

 

                       

 

Jésus, je voudrais marcher avec toi,
comme Pierre, Jacques et Jean,
monter sur la montagne pour prier.
Prier déjà tout au long du chemin,
prier une fois arrivé au sommet,
découvrant la Loi et les Prophètes
et la voix qui invite à t'écouter !

 

Jésus, je voudrais marcher comme toi
qui, au matin, à la nuit noire,
quitte la maison de tes amis
et t'en va dans un lieu désert pour y prier.
Prendre du recul, savoir t'isoler,
même si beaucoup te cherchent.
C'est pour cela que tu es sorti.

Jésus, je voudrais marcher vers toi,
à la manière de ces quatre hommes
qui portent le paralysé et, du haut du toit,
le font descendre auprès de toi.
Il n'ouvrent pas la bouche,
ils ne te demandent rien.
Leur démarche suffit à exprimer leur désir.

 

Jésus, je voudrais te faire confiance,
comme l'officier royal de Cana
qui descend vers Capharnaüm
pour y constater que son fils est guéri.
Il a cru à ta parole de la dixième heure
et il s'est mis en route !

Marcher comme tu nous le demandes,
toi qui nous invites à aller
vers les villes et les villages
pour y donner un signe de paix
et y annoncer une bonne nouvelle :
«Le règne des cieux s'approche!»

 

Sur le chemin d'Emmaüs,
marcher en parlant avec toi,


en t'écoutant interpréter les Ecritures,
et laisser vibrer notre coeur

pour te reconnaître à la fraction du pain...
Quel chemin ! Quelle marche !
Quelle prière !

 

 

Prières à l'Esprit Saint

 

France Quéré

 

Pentecôte 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

André Dumas

 

 

Béni sois-tu, Esprit,
de chuchoter à tout homme
qu'il est le Bien-Aimé de Dieu...

 

Il y a ceux que tes feux dévorent,
ceux que tu couves sous la cendre,
ceux qui gémissent vers toi,
comme des branches incendiées,
ceux qui protègent entre leurs mains
une modeste lueur,
ceux qui se souviennent
de ton étincelle, jadis,
et ceux qui l'ont oubliée ;
ceux que tu éclaires
et ceux qui s'enfument,
ceux qui n'ont plus d'âtre,
ceux qui ont le coeur en loques,
et dans la tête un grand abîme.

Mais il n'en est pas un, ô Esprit,
à qui, au travers de la nuit,
tu n'aies dit la Nouvelle,
et qui ne sache son âme façonnée
par ton amoureuse éternité.

 

Ivresse légère

 

Notre Dieu, c'est entendu, il ne faut pas confondre le vent de Pentecôte avec les effets du vin doux (Actes 2,13). C'est entendu, la sobriété vaut mieux que l'ivresse et tu n'as jamais souhaité que nous confondions la drogue avec la foi.

Mais il est pourtant bon de vivre parfois en légère ivresse, de perdre son quant à soi et sa timidité, d'oublier sa trop rigide identité, de voguer de tendresse en allégresse. Il est bon de confondre le jour avec la nuit, de recevoir un coup de lune en plein soleil, de se baigner à minuit comme à midi. Il est bon de dire des bêtises sensées et d'inventer des étourderies. Il est bon de danser au rythme du corps et du cœur. Oui, il est bon d'être un peu ivre, comme ton apôtre Saint Paul l'était aux yeux sourcilleux des paroissiens de Corinthe :« Ah ! si vous pouviez supporter de moi un peu de folie, eh bien oui ! supportez-moi !»(II Corinthiens 11,1).

Car, notre Dieu, tout est bon dont nous pouvons nous réjouir en remerciant. Tout est bon qui fait briller les yeux, plisser les joues, agiter les mèches. Tout est bon qui donne à ta création son allure de fête et qui de ta création nous institue convives. Tout est bon, quand je perds la tête car j'ai trouvé ma joie.

Nous te demandons l'ivresse légère, qui nous transporte en ballon jusqu'au ciel de tes annonciations et de tes bénédictions. Nous te demandons de pouvoir en garder le délice du souvenir, quand nous sommes revenus au réveil du petit matin dégrisés. Nous te demandons cette légère ivresse pour tous ceux qui nous entourent, dans notre famille et chez nos amis, dans notre travail et chez nos voisins, dans notre paroisse et chez nos « coreligionnaires », dans notre monde et parmi les nations, afin que l'on sente, quand même, que tu nous donnes le pain, mais aussi le vin, la tâche mais aussi la joie, la foi mais aussi l'ivresse.

Car c'est par l'ivresse de ta folie que tu as créé, que tu as sauvé et que tu accompliras le monde. Amen.

André Dumas

 

 

 

De l'ombre à la lumière

 

Marie Rouanet

Carême 2008

 

(voir aussi
archive Carême)

LE MERCREDI DES CENDRES à Cournonterral dans l'Hérault se déroule une étonnante fête qui pourrait paraître triviale, à base de lie de vin dont sont maculés les murs, les rues, les trottoirs et les spectateurs imprudents.

Deux groupes d'hommes se partagent l'espace du village. Les «paillasses» , énormes -un matelas de paille étoffe leurs épaules et leurs torses- masqués d'une peau de blaireau, coiffés de chapeaux ornés de plumes noires, vont poursuivre les «blancs», immaculés et tenter de les souiller en lançant sur eux une toile de jute trempée dans la lie de vin. A tous les coins de rue, des comportes pleines, permettant de recharger les projectiles. Le jeu, au sens médiéval de théâtre sacré, consiste pour les uns à s'échapper, pour les autres, les sauvages, à les atteindre. Le reste des habitants se calfeutre dans les maisons. Quant aux imprudents restés dans les rues, ils recevront impitoyablement le baptême de la lie. Le bas des maisons, les vitrines des magasins surtout ont été protégés de grands plastiques transparents et la poursuite se déroule dans une sorte de courant incertain et miroitant. A cinq heures précises, tout s'arrête. Blancs et curieux s'approchent. Les habitants sortent de chez eux avec de grands tuyaux d'arrosage et nettoient à grands jets murs, rues et trottoirs. Pendant ce temps, les paillasses se déshabillent. La paille tassée est si dure qu'ils doivent la fendre avec un couteau sur tout le devant du corps et se hisser hors d'elle comme un insecte qui mue. On brûle cette paille mouillée de lie dans d'âcres odeurs de vin cuit. Une fumée amère monte dans le crépuscule. Demain commence le carême.

 

Est-il seulement besoin de commenter ? Il s'agit bien ici de l'éternel combat de l'ombre et de la lumière. Salissure, nettoyage, abandon de la dépouille du vieil homme, homme nouveau tout blanc mais qui n'est pas à l'abri de la lie, baptême inverse, nécessité d'être à l'intérieur de la maison, c'est-à-dire en soi-même, tandis que se déroule la bataille, présence du feu et de l'eau lustrale. Chaque élément de cette tradition, le plus souvent mal comprise, invite à une méditation chrétienne. Car le carême c'est bien triompher des forces obscures, brûler ses propres éléments sauvages, se tailler comme un arbre et avancer vers ce point culminant de l'année liturgique, Pâques, dont la lumière nous submergera.

 

Les habitants de Cournonterral ignorent le sens de leur fête. Qu'importe. Elle leur parle en profondeur. Nous touchons là à l'importance des rites. Ils font entrer, non pas de façon théorique, mais par une pratique dans la complexité de l'homme et du monde, du bien et du mal, sous le regard de Dieu. Beaucoup d'autres signes, moins évidents mais forts aussi, participent, dans nos civilisations, de l'attente pascale du renouveau. La célébration de l'oeuf si lié à l'éternité que l'on en déposait un sur les cendres de l'urne funéraire. Les nettoyages de printemps des maisons. Les vêtements neufs. Les grandes lessives dont les draps sortent blancs de neige. La consommation des nourritures dépuratives, pissenlits et jeunes pousses vertes et surtout la présence sur les tables de l'agneau. Entrons hardiment et joyeusement dans la quarantaine du carême, petit désert où le paillasse en nous brûle son écorce, arrivons nus et fragiles, purs autant que nous le pouvons dans la main du Père. Les anges, déjà, nous soutiennent de leurs ailes.

 

 

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