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Une nuit, Hermès
eut la vision d’une Forme de lumière qui lui révélait la connaissance. Il
l’interrogea, disant « Qui es-tu?
—
Toi-même », répondit-elle. Ayant cité cette
vision d’Hermès, Henry Corbin ajoute : « Qui est le chercheur? Qui est le
cherché? » A cette question, Najmoddîn Kobrâ (617/1221) répond : « Le
cherché est la Lumière divine, le chercheur est une parcelle de cette
Lumière»
Ainsi
se présente la merveilleuse histoire d’amour entre la Lumière divine et la
lumière qui en émane. Cette dernière ignore le plus souvent son origine,
c'est pourquoi elle cherche au-dehors ce qu’elle possède en elle-même
au-dedans. Durant longtemps l’homme porteur de lumière risque de s’égarer en
prenant les reflets miroitant pour des réalités. S’apercevant de sa méprise,
il comprend que ses sens extérieurs sont incapables de voir la Lumière, de
la toucher et de percevoir son appel. Peu à peu ses sens intérieurs naissent
mais ils sont encore fragiles, incapables de contempler la plénitude de la
Lumière.
Angoissé et parfois devenu la
proie d’un abyssal vertige, l’homme se regarde en se demandant qui il est.
Par la connaissance de lui-même il perçoit son obscurité, sa noirceur, ses
ténèbres. Il ne s’agit pas de les nier mais d’assumer leur transmutation.
C’est seulement quand le chercheur aura pu plonger dans sa dimension de
profondeur, dans son fond sans fond, qu’il pourra découvrir en lui-même la
lumière vivante.
Une démarche analogue est
entreprise par la Lumière divine. Elle va au-devant de celui qui la cherche
et en qui elle habite. Elle voudrait l’éclairer tout en sachant que son
éclat pourrait devenir mortel pour un regard chassieux. Alors, par
compassion, elle se tamise; de temps à autre, pour signaler sa présence,
elle laisse apparaître une lueur comparable dans sa brièveté à un clin d’oeil.
Cette douce lueur peut suffire pour capter et séduire celui qui est parti à
sa recherche.
Dans
la démarche entreprise par l'homme porteur de lumière les étapes sont
nombreuses et long le circuit. Parfois, le chercheur tourne en rond, il se
lasse, désespère devant les obstacles et tente de les contourner. Il se
laisse distraire et risque d’oublier le but de son voyage. La distance qui
le sépare de la divine Lumière lui apparaît infranchissable et par
compensation il s’éprend des clartés falotes qui l'emprisonnent. Son
ignorance est pesanteur et brume sa cécité. Dès qu’il comprend qu’il doit
purifier son coeur pour recevoir la plénitude de la Lumière divine, il se
libère peu à peu de sa noirceur. Les anciens alchimistes savaient que sous
son apparence obscure, le plomb contient « la fleur d’or ». L’important est
de le faire fondre afin que l’or puisse jaillir. Ainsi le coeur de l’homme,
dur et froid comme un morceau de glace, fond lentement et de lui s’écoule
une eau vive lumineuse, tout éclairée par son propre soleil intérieur :
l’image divine. Durant sa transformation le coeur ne s’inquiète pas, les
textes de l’Ecriture Sainte le rassurent «Je te débarrasserai de ton plomb »
(Es. I. 25); « le plomb est consumé par le feu » (Jér. VI, 29); « Vos péchés
deviendront blancs comme de la neige » (Es. 1, 18). L’homme s’attriste
seulement de la lenteur de son pas, il voudrait bondir au-devant de la
lumière, mais il s’éprouve comme enchaîné par lui-même. La grâce opère,
l’homme la reçoit avec allégresse et lui répond en orientant le regard de
son coeur vers la source de Lumière. Plus encore, son regard comme cloué
devient immobile. Cette immobilité est à la fois mouvement et repos,
confiance dynamique et abandon.
Soudain voici l’homme porteur
de lumière immergé dans son fond ultime. Il comprend que la Lumière divine
était toujours présente et qu’il ne le savait pas. Elle attendait avec
patience d’être aperçue et aimée. Elle se cachait pour stimuler la
recherche; découverte, la voici dévoilée. Elle illumine l’homme qui
répondant à sa vocation de lumière quitte ses propres ténèbres : c’est
lumière sur lumière, pénétration, fusion des deux lumières.
Une
transformation totale s’opère en l’homme. Son coeur devient une flamme
comparable à celle qui brûlait, sans le consumer, le buisson ardent. il n’y
a plus pour lui de solitude et d’isolement, non seulement il fait couple
avec la Lumière divine mais il s’unit à tous les hommes en qui la lumière
est vivante ou encore obscurcie. Il participe à l’existence des créatures
dont il perçoit le secret lumineux; tout pour lui est miroir reflétant la
Lumière divine, il peut parler aux pierres, aux végétaux, aux animaux et
ceux-ci lui répondent fraternellement. Ebloui, l’homme de lumière relie
incessamment le visible à l’invisible ; d’ailleurs ils ne font qu’un pour
lui. N’étant plus stimulé par les événements extérieurs et ballotté par eux,
il se libère des formes et des images appartenant au inonde de la
manifestation. L’homme devenu lumineux reçoit son mouvement du dedans, la
lumière le meut. Par son origine il appartient à une patrie lumineuse; la
terre sur laquelle il se trouvait exilé n’était étrangère qu’en raison de
son obscurité. Or la lumière est créatrice, le voici donc transformant la
terre obscure en une terra lucida. Ainsi, chaque homme, vase de lumière
contenant la Lumière divine, transforme le chaos en jardin et la terre en
ciel.
Le lumineux est masculin et
féminin l’obscur. L'âme est féminine et masculin sa fine pointe : l’esprit.
Le passage de l’obscurité à la lumière est à considérer comme mutation du
féminin au masculin. Il convient de mie pas se méprendre sur une dualité qui
ne saurait se situer au plan biologique. Toute créature est féminine.
Engendrée à un niveau subtil, elle participe au céleste et quitte sa
féminité. L’esprit lumineux créateur est porteur de germes de vie. La
rénovation a lieu dans le secret de la metanoia qui amorce la transformation
progressive des ténèbres en lumière, de mort en vie, de féminin en masculin.
Le passage de l’obscur au lumineux signifie la mutation allant du multiple à
l’unité. Ainsi la nostalgie de lumière, éprouvée naturellement par l’homme,
exprime une tendance vers l’unité, source de stabilité et l’enfant de
lumière, le
puer
aeternus, se présente comme une éclosion de lumière et par conséquent
d’unité.
Quand l’embryon de lumière
prend forme, l’homme découvre son trésor de lumière comme un soleil, il
comprend désormais la correspondance entre le soleil extérieur et le soleil
intérieur. L’un et l’autre éclairent sans privilégier. L’espace qu’ils
éclairent n’est jamais possessif, d’où la dimension cosmique de l’homme
devenu lumineux. Ainsi, la lumière est déjà l’héritage de l’homme vivant
encore dans le temps, tour en étant hors du temps, de la même manière qu’on
peut vivre dans le monde sans être du monde.
Toutes les traditions, qu’elles
proviennent de l’Orient ou de l’Occident, font allusion, avec des langages
différents, à la recherche réciproque de la Lumière divine et de la lumière
humaine. Les religions demeurent axées sur la plénitude de la lumière dans
la mesure où elles tentent de maintenir leur élan initial mais celui-ci est
toujours alourdi par d’inévitables déviations.

Recherche de la lumière dans
les traditions appartenant aux Fils d’Abraham : juifs - chrétiens -
musulmans. Aucune de ces formes n’a le privilège de capter pour elle seule
la lumière. Elles s’enrichissent mutuellement et sont intimement liées du
fait d’une recherche commune. Les comparer à un niveau qualitatif serait une
monstrueuse erreur. Certes, il existe entre elles de multiples
ressemblances, des analogies car la Déité est unique et unique l’homme en
tant que créature aimée par elle. Mais si Dieu est un, multiples sont les
hommes dans leurs vocations singulières et leurs chemins de libération. Seul
l’homme parvenu à la plénitude de l’âge spirituel devient capable d’estimer
les diverses voies. Chacune à sa beauté, son tracé royal et ses impasses.
Cependant, il serait périlleux d’abandonner la sienne, même passagèrement.
Dans l’amour et la connaissance la fidélité envers une option particulière
fait partie de la structure humaine. Les mélanges sont redoutables;
toutefois, s’enfermer dans une forteresse close ne convient qu’aux faibles
et aux pusillanimes.
Ces trois aspects se
présentent comme les feuillets d’un éventail dont le manche est unique.
Chacun évoque la même aventure du couple divino-humain à travers la
révélation présentée par les Ecritures Saintes (Bible et Qoran) et vécue
dans le mystère par les amants de la lumière, quand ceux-ci reçoivent
au-dedans leur propre révélation. D’une certaine manière, comme l’a montré
Nicolas Berdiaev, les événements d’une révélation historique ne sauraient
atteindre une conscience singulière que dans la mesure où ils se manifestent
en elle spirituellement. Ainsi tout se déchiffre dans la profondeur de
l’esprit. « Ne se révèle à moi que ce qui se révèle en moi... l’Esprit ne se
révèle qu’à l’esprit » . De même la Lumière divine ne se révèle qu’à la
parcelle de cette même Lumière.
M.-M. Davy.
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