Conduis-moi, douce Lumière,
à travers les ténèbres qui m'encerclent.
Conduis-moi, toi, toujours plus avant!
Garde mes pas: je ne demande pas
à voir déjà ce qu'on doit voir là-bas:
un seul pas à la fois,
c'est bien assez pour moi.

                                                        J.H Newman

 

 

  

On raconte en Orient l'histoire suivante : Un roi avait deux fils. L'un d'eux seulement devait hériter de son royaume. Désirant éprouver leur sagesse, afin de les départager, le roi fit venir ses deux fils et leur dit en donnant à chacun une petite somme d'argent : «Voici ce que vous allez faire: avec cet argent vous allez vous procurer de quoi remplir complètement la grande salle vide du château. C'est celui qui s'acquittera le mieux de cette tâche qui héritera de mon royaume ! »

Le premier des fils avait appris que la paille était bon marché. Il en acheta autant que la somme dont il disposait le permettait.

Mais la salle du château ne fut remplie qu'à moitié.

Le second des fils acheta un vase d'argile, de l'huile et une mèche, fit du tout une lampe qu'il alluma et voici que la grande salle du château fut remplie de lumière jusque dans ses derniers recoins.

 Mieux vaut allumer une bougie, si petite soit-elle, que de maudire l'obscurité.

Proverbe chinois

 

 

Une nuit, Hermès eut la vision d’une Forme de lumière qui lui révélait la connaissance. Il l’interrogea, disant « Qui es-tu? Toi-même », répondit-elle. Ayant cité cette vision d’Hermès, Henry Corbin ajoute : « Qui est le chercheur? Qui est le cherché? » A cette question, Najmoddîn Kobrâ (617/1221) répond : « Le cherché est la Lumière divine, le chercheur est une parcelle de cette Lumière»

 

Ainsi se présente la merveilleuse histoire d’amour entre la Lumière divine et la lumière qui en émane. Cette dernière ignore le plus souvent son origine, c'est pourquoi elle cherche au-dehors ce qu’elle possède en elle-même au-dedans. Durant longtemps l’homme porteur de lumière risque de s’égarer en prenant les reflets miroitant pour des réalités. S’apercevant de sa méprise, il comprend que ses sens extérieurs sont incapables de voir la Lumière, de la toucher et de percevoir son appel. Peu à peu ses sens intérieurs naissent mais ils sont encore fragiles, incapables de contempler la plénitude de la Lumière.

Angoissé et parfois devenu la proie d’un abyssal vertige, l’homme se regarde en se demandant qui il est. Par la connaissance de lui-même il perçoit son obscurité, sa noirceur, ses ténèbres. Il ne s’agit pas de les nier mais d’assumer leur transmutation. C’est seulement quand le chercheur aura pu plonger dans sa dimension de profondeur, dans son fond sans fond, qu’il pourra découvrir en lui-même la lumière vivante.

Une démarche analogue est entreprise par la Lumière divine. Elle va au-devant de celui qui la cherche et en qui elle habite. Elle voudrait l’éclairer tout en sachant que son éclat pourrait devenir mortel pour un regard chassieux. Alors, par compassion, elle se tamise; de temps à autre, pour signaler sa présence, elle laisse apparaître une lueur comparable dans sa brièveté à un clin d’oeil. Cette douce lueur peut suffire pour capter et séduire celui qui est parti à sa recherche.

Dans la démarche entreprise par l'homme porteur de lumière les étapes sont nombreuses et long le circuit. Parfois, le chercheur tourne en rond, il se lasse, désespère devant les obstacles et tente de les contourner. Il se laisse distraire et risque d’oublier le but de son voyage. La distance qui le sépare de la divine Lumière lui apparaît infranchissable et par compensation il s’éprend des clartés falotes qui l'emprisonnent. Son ignorance est pesanteur et brume sa cécité. Dès qu’il comprend qu’il doit purifier son coeur pour recevoir la plénitude de la Lumière divine, il se libère peu à peu de sa noirceur. Les anciens alchimistes savaient que sous son apparence obscure, le plomb contient « la fleur d’or ». L’important est de le faire fondre afin que l’or puisse jaillir. Ainsi le coeur de l’homme, dur et froid comme un morceau de glace, fond lentement et de lui s’écoule une eau vive lumineuse, tout éclairée par son propre soleil intérieur : l’image divine. Durant sa transformation le coeur ne s’inquiète pas, les textes de l’Ecriture Sainte le rassurent «Je te débarrasserai de ton plomb » (Es. I. 25); « le plomb est consumé par le feu » (Jér. VI, 29); « Vos péchés deviendront blancs comme de la neige » (Es. 1, 18). L’homme s’attriste seulement de la lenteur de son pas, il voudrait bondir au-devant de la lumière, mais il s’éprouve comme enchaîné par lui-même. La grâce opère, l’homme la reçoit avec allégresse et lui répond en orientant le regard de son coeur vers la source de Lumière. Plus encore, son regard comme cloué devient immobile. Cette immobilité est à la fois mouvement et repos, confiance dynamique et abandon.

Soudain voici l’homme porteur de lumière immergé dans son fond ultime. Il comprend que la Lumière divine était toujours présente et qu’il ne le savait pas. Elle attendait avec patience d’être aperçue et aimée. Elle se cachait pour stimuler la recherche; découverte, la voici dévoilée. Elle illumine l’homme qui répondant à sa vocation de lumière quitte ses propres ténèbres : c’est lumière sur lumière, pénétration, fusion des deux lumières.

Une transformation totale s’opère en l’homme. Son coeur devient une flamme comparable à celle qui brûlait, sans le consumer, le buisson ardent. il n’y a plus pour lui de solitude et d’isolement, non seulement il fait couple avec la Lumière divine mais il s’unit à tous les hommes en qui la lumière est vivante ou encore obscurcie. Il participe à l’existence des créatures dont il perçoit le secret lumineux; tout pour lui est miroir reflétant la Lumière divine, il peut parler aux pierres, aux végétaux, aux animaux et ceux-ci lui répondent fraternellement. Ebloui, l’homme de lumière relie incessamment le visible à l’invisible ; d’ailleurs ils ne font qu’un pour lui. N’étant plus stimulé par les événements extérieurs et ballotté par eux, il se libère des formes et des images appartenant au inonde de la manifestation. L’homme devenu lumineux reçoit son mouvement du dedans, la lumière le meut. Par son origine il appartient à une patrie lumineuse; la terre sur laquelle il se trouvait exilé n’était étrangère qu’en raison de son obscurité. Or la lumière est créatrice, le voici donc transformant la terre obscure en une terra lucida. Ainsi, chaque homme, vase de lumière contenant la Lumière divine, transforme le chaos en jardin et la terre en ciel.

Le lumineux est masculin et féminin l’obscur. L'âme est féminine et masculin sa fine pointe : l’esprit. Le passage de l’obscurité à la lumière est à considérer comme mutation du féminin au masculin. Il convient de mie pas se méprendre sur une dualité qui ne saurait se situer au plan biologique. Toute créature est féminine. Engendrée à un niveau subtil, elle participe au céleste et quitte sa féminité. L’esprit lumineux créateur est porteur de germes de vie. La rénovation a lieu dans le secret de la metanoia qui amorce la transformation progressive des ténèbres en lumière, de mort en vie, de féminin en masculin. Le passage de l’obscur au lumineux signifie la mutation allant du multiple à l’unité. Ainsi la nostalgie de lumière, éprouvée naturellement par l’homme, exprime une tendance vers l’unité, source de stabilité et l’enfant de lumière, le puer aeternus, se présente comme une éclosion de lumière et par conséquent d’unité.

Quand l’embryon de lumière prend forme, l’homme découvre son trésor de lumière comme un soleil, il comprend désormais la correspondance entre le soleil extérieur et le soleil intérieur. L’un et l’autre éclairent sans privilégier. L’espace qu’ils éclairent n’est jamais possessif, d’où la dimension cosmique de l’homme devenu lumineux. Ainsi, la lumière est déjà l’héritage de l’homme vivant encore dans le temps, tour en étant hors du temps, de la même manière qu’on peut vivre dans le monde sans être du monde.

Toutes les traditions, qu’elles proviennent de l’Orient ou de l’Occident, font allusion, avec des langages différents, à la recherche réciproque de la Lumière divine et de la lumière humaine. Les religions demeurent axées sur la plénitude de la lumière dans la mesure où elles tentent de maintenir leur élan initial mais celui-ci est toujours alourdi par d’inévitables déviations.

 

Recherche de la lumière dans les traditions appartenant aux Fils d’Abraham : juifs - chrétiens - musulmans. Aucune de ces formes n’a le privilège de capter pour elle seule la lumière. Elles s’enrichissent mutuellement et sont intimement liées du fait d’une recherche commune. Les comparer à un niveau qualitatif serait une monstrueuse erreur. Certes, il existe entre elles de multiples ressemblances, des analogies car la Déité est unique et unique l’homme en tant que créature aimée par elle. Mais si Dieu est un, multiples sont les hommes dans leurs vocations singulières et leurs chemins de libération. Seul l’homme parvenu à la plénitude de l’âge spirituel devient capable d’estimer les diverses voies. Chacune à sa beauté, son tracé royal et ses impasses. Cependant, il serait périlleux d’abandonner la sienne, même passagèrement. Dans l’amour et la connaissance la fidélité envers une option particulière fait partie de la structure humaine. Les mélanges sont redoutables; toutefois, s’enfermer dans une forteresse close ne convient qu’aux faibles et aux pusillanimes.

Ces trois aspects se présentent comme les feuillets d’un éventail dont le manche est unique. Chacun évoque la même aventure du couple divino-humain à travers la révélation présentée par les Ecritures Saintes (Bible et Qoran) et vécue dans le mystère par les amants de la lumière, quand ceux-ci reçoivent au-dedans leur propre révélation. D’une certaine manière, comme l’a montré Nicolas Berdiaev, les événements d’une révélation historique ne sauraient atteindre une conscience singulière que dans la mesure où ils se manifestent en elle spirituellement. Ainsi tout se déchiffre dans la profondeur de l’esprit. « Ne se révèle à moi que ce qui se révèle en moi... l’Esprit ne se révèle qu’à l’esprit » . De même la Lumière divine ne se révèle qu’à la parcelle de cette même Lumière.

 

M.-M. Davy.

 

 

 

La lucarne de l’arche

                                  «  Tu feras une fenêtre à l’arche. » Gn 6

 

« Selon Rashi, certains disent : fenêtre, et d’autres disent : pierre précieuse.

La différence entre fenêtre et pierre précieuse, c’est que la fenêtre n’a pas de

lumière en elle-même, alors qu’à travers elle,  pénètre la lumière ; mais quand il n’y a pas de lumière, elle n’éclaire point. Tandis qu’une pierre précieuse, même s’il n’y a aucune lumière venant du dehors, elle illumine par (en) elle-même.

 «  Ainsi, continue Rabbi Na’hman, il existe des hommes dont la parole est fenêtre sans posséder le pouvoir de les éclairer en eux-mêmes. Il en est qui parlent, et leur parole est faite fenêtre. Et il en est d’autres dont la parole  est faite pierre précieuse et illuminatrice.

… «  En ta lumière nous voyons la lumière » Ps 36 ; encore faut-il la désirer, la chercher en soi-même, en recevoir l’influx dans son for intérieur, car « en toi est la source de vie ».

 La seule chose qui puisse vraiment compter pour nous, c’est le rayonnement doux et caché de la «  petite veilleuse » allumée au fond de notre être personnel : son éclat propre y change tout, et fait de nous, au sens profond du terme, des enfants du Seigneur YHWH »

 

                                                Claude Vigée

                                                         Dans le silence de l’Aleph 

 

  Dernière mise à jour le 28/04/08
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