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L'étoile
buissonnière
Certains ignorent encore qu'il est des chasseurs d'étoiles. Chaque année,
des trappeurs - que l'on nomme vulgairement astronomes - fourbissent leurs
lunettes en forme de canon, les dissimulent sous un abri, se mettent à
l'affût, et attendent le vol des astres, dès la tombée de la nuit.
Car l'étoile appartient - qui pourrait l'ignorer ? - à cette espèce fragile
qui tient de la fleur et du nuage que l'on appelle, pour faire vite, des
oiseaux. Un oiseau est fait, je viens de le dire, d'un foulard de nuage noué
autour d'une fleur. D'où l'incroyable diversité : il en est de tout petits
fabriqués à partir du myosotis. D'autres sont opulents comme des roses ou
des gueules-de-loup. L'oiseau ressemble à l'abeille : chaque jour, il part
butiner le soleil. Il consomme beaucoup de vent pour actionner ses ailes.
Car l'oiseau est né d'une idée.
L'histoire que je vais maintenant vous raconter, je la tiens d'un célèbre
poète provençal. J'ai nommé : Jean Giono. Elle est donc, comme on dit, de
première cuvée. Je l'ai gravée en moi comme une chanson et il m'arrive de la
fredonner quand je traverse ce haut pays qui longe les étoiles et,
probablement, ces essaims d'astres qu'on nomme galaxies.
«
Par une nuit pareille, Jessica... »
Oui, Giono avait choisi une nuit divine pour voir des choses de l'autre
monde ou plutôt de l'autre versant de cette Terre. Qui, souvent, tourne à
l'envers. Ce jour-là, il avait endossé son âme du dimanche. Il avait
traversé le plateau, celui qui est marqué sur la carte. Puis parcouru le
bout de chemin qui semble tracé par un astronome - c'est-à-dire un indigène
du ciel - tant il respecte la moindre touffe étoilée.
On installe Giono dans cette espèce de tank de la paix, amarré sur le
plateau de haute Provence. Chacun sait que cette région est la plus proche
de la voûte céleste. D'où cette lumière vive, celle même des bougies que
nous soufflons au jour de notre anniversaire.
Giono cale son oeil couleur de ciel derrière la lunette et se met à décrire
dans le détail les gestes gracieux d'une étoile en fleurs qui bourgeonnait
probablement ce soir-là. « Là-haut, c'est le printemps », conclut Giono.
L'astronome note aussitôt cette découverte importante et félicite le poète.
En vérité, cette observation était à la portée d'un enfant. Encore faut-il
avoir le regard pur et l'âme à la hauteur du surmonde.
Le fait est là : Le ciel avait changé de saison et tout le monde l'ignorait
dans cette clinique des astres. Vous avez probablement remarqué la
ressemblance entre les astronomes et les médecins : ils ont une blouse
blanche et utilisent presque les mêmes phrases. Derrière sa lunette de sept
lieues, le savant dit à sa consultante : « Toussez, respirez, dites
trente-trois... »
Quant à la patience des étoiles elle est légendaire : ces fleurs d'azur
peuvent rester une nuit entière sous l'oeil d'un savant muet comme une carpe
et, au surplus, très indiscret. Or une étoile a une vie privée comme chacun
de nous.
«
Savez-vous, monsieur Giono, que nous avons rendez-vous pris avec cette
étoile depuis un siècle et demi ? »
Effectivement, les étoiles ne pensent qu'en années-lumière. Vous leur
demandez :« Quand pourrions-nous bavarder quelques instants ? » l'étoile
consulte son agenda et vous répond :« Dans trois cents ans, à la pleine lune
de mai. »
Notez qu'elle vous donne toujours rendez-vous à l'observatoire de
Haute-Provence, l'équivalent pour le monde astral de La Mecque pour les
musulmans ou de Rome pour les chrétiens. Ce soir-là, par exemple, le
rendez-vous avait été pris par l'arrière-grand-père du savant. Détail
tragique : il vous suffit de déplacer la lunette d'un micron pour que votre
invitée s'envole. Car l'étoile ne supporte pas l'indélicatesse. Elle a
horreur du mufle ou du maladroit.
Le savant s'absenta pour aller bricoler dans la pièce à côté. Après avoir
fait au poète les recommandations d'usage : ne toucher à aucune des
manettes, vis, boutons ou manivelles qui se trouvaient à sa portée. C'était
ignorer qu'un poète n'est mis au monde que pour regarder derrière le ciel
et, si possible, derrière la lumière. Notre Provençal ne put s'empêcher de
poser la main sur une petite roue de cuivre qui brillait dans la nuit.
Aussitôt l'étoile disparut.
Affolé, le poète actionna des deux mains tout ce qui se trouvait devant lui
: tout le ciel dévala sous ses yeux à un train d'enfer. Ivre de désespoir,
il ferma les yeux.
«
Pouvez-vous me décrire mon étoile ?» demanda l'homme qui bricolait dans la
pièce à côté.
L'instinct de propriété a toujours révolté les poètes. Giono sursauta,
s'agrippant aux manettes. Ses yeux s'ouvrirent sous le choc et voici : une
étoile d'une clarté et d'une élégance incroyables se trouvait là, posant
toute nue devant ses veux ébahis.
«Je vois une étoile qui semble se contempler devant un miroir.
On dirait qu'elle peigne sa chevelure de feu. À moins qu'elle ne chevauche.
Je parie que c'est une amazone. »
À
ce mot magique, le savant sauta sur le poète comme s'il eût voulu
l'étrangler. Il le précipita à terre et s'empara de la lunette de sept
lieues. Giono entendit la voix chevrotante du soupirant : « Oh ! Oh ! Ah !
Ah !» Les savants ne disposent que du système binaire et d'un stock de mots
très limité. Ceux-ci sont réservés aux professionnels de la littérature qui
en consomment des tonnes par an.
Le poète, une fois revenu de ses émotions, interrogea :
«
N'est-ce pas que l'étoile fait sa toilette ? »
Le savant haletait et ne répondait pas.
Giono affirma n'avoir connu le miracle que bien plus tard.
Le secret, en effet, était gardé dans des coffres blindés et cachetés à la
cire. En vérité, la manoeuvre innocente du poète avait braqué la lunette sur
une étoile recherchée, depuis Galilée, par tous les savants du monde. Le
malheureux découvreur, torturé par le pape, avait avoué qu'il avait
rendez-vous, chaque soir, avec une étoile jeune et belle qui lui parlait en
secret. Aussitôt, le pape avait crié au scandale et avait fait casser la
lunette magique. Depuis lors, l'étoile inconsolable s'était retirée. En
religion ou en veuvage.
Et voici qu'elle réapparaissait. Pimpante, aguichante. Elle n'avait pas
résisté au désespoir d'un poète, lequel avait, probablement, trouvé le mot
juste : celui qui relève de la science des amoureux.
Cette observation, je l'ai dit, a été déposée dans le coffre à secrets et je
la dois moi-même à une indiscrétion. Ceci pour vous rassurer sur son
caractère scientifique. Pour les grincheux qui douteraient encore,
j'apporterai cette dernière pièce à conviction consignée, elle aussi, dans
le coffre de Forcalquier.
Il vous suffira d'observer la lune, chaque mois, lorsqu'elle tourne la tête.
Elle apparaît alors de profil, élégante, racée, enjouée. Elle regarde
précisément du côté de la fameuse étoile qui, de son côté, regarde vers la
Provence.
«
Mais, objectera-t-on, l'étoile ignore qu'on n'invite plus de poète derrière
la lunette de sept lieues ?
-
Certainement. Car il faut beaucoup de temps - des années-lumière - pour
qu'un télégramme de la Terre parvienne jusqu'aux astres. Et l'inverse est
vrai. »
J'ai évoqué ce mystère devant le berger du Contadour. Qui a connu Giono.
Lequel a connu l'étoile. Pour le pâtre les choses sont plus simples : la
poésie se joue des distances et des kilomètres de lumière. La mort même de
Giono ou de Galilée ne saurait l'arrêter. Le berger du Contadour se fait
fort d'obtenir un rendez-vous avec l'étoile de son cœur, d'une semaine à
l'autre, parfois même sur-le-champ. Sans même recourir à une lunette géante
ou aux mathématiques.
L'homme dit vrai. Puisque des paysans l'ont vu, à plusieurs reprises,
s'avancer au clair de lune et chanter face à l'astre qui tournait la tête et
semblait, lui aussi, rêver.
L'astronome, lui, doit demander une audience. Et seulement pour son
petit-fils.
Le ciel est bon, je vous l'accorde. Il fait toujours une fleur aux poètes.
Georges Lauris
Contes de Noël aux herbes de
Provence
Cerf
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