La nuit des merveilles

 

 

L'enfant sauveur naquit, et ce fut la première des merveilles. Dans cette nuit miraculeuse, l'univers entier se met en mouvement, les animaux parlent, les pierres se lèvent, des trésors apparaissent, la Mort désigne ceux qu'elle viendra prendre, l'avenir se dévoile. Nuit sainte, mais nuit magique, pendant laquelle l'homme côtoie l'étrange et risque de perdre la vie s'il s'en approche trop. Une des croyances les plus répandues à travers les régions de France et de nombreux pays était que, pendant la nuit de Noël, les animaux avaient l'usage de la parole. Mais malheur à qui les entendrait... D'où la coutume d'offrir aux animaux, avant la messe de minuit, une double ration de foin et de fourrage, pour s'attirer leurs bonnes grâces, ou les endormir par un repas copieux avant qu'ils n'aient pu nommer les morts à venir. Les récits de cette nuit des animaux sont quasiment les mêmes de région en région : un homme, peut-être ivre ou jouant à l'esprit fort, se cache dans l'étable pour entendre parler les animaux. Il s'entend nommer comme le prochain mort et, voulant attaquer les animaux, il se blesse et se tue, ou meurt de frayeur, confirmant la parole des boeufs.

 

Dans le Berry, on raconte qu'un bouvier, qui se trouvait couché près de ses boeufs entendit le dialogue suivant : « Que ferons-nous demain ? demanda tout à coup le plus jeune du troupeau. - Nous porterons notre maître en terre, répondit d'une voix lugubre un vieux boeuf à la robe noire, et tu ne ferais pas mal, François, continua l'honnête animal en regardant le bouvier qui ne dormait pas, et tu ne ferais pas mal d'aller l'en prévenir afin qu'il s'occupe des affaires de son salut.

Le bouvier, moins surpris d'entendre parler ses bêtes qu'effrayé du sens de leurs paroles, quitte l'étable en toute hâte et se rend auprès du chef de la ferme pour lui faire part de la prédiction.

Celui-ci, assez mauvais chrétien, se trouvait alors attablé avec trois ou quatre garnements de son voisinage... Il fut frappé du masque effaré de François, à son entrée dans la salle. - Eh bien, qu'y a-t-il ? lui demanda-t-il brutalement.

- Il y a que les boeufs ont parlé, répondit le bouvier consterné.

- Et qu'ont-ils chanté ? reprit le maître.

- Ils ont annoncé qu'ils vous porteraient en terre demain...

- Le vieux boeuf en a menti ! et je vais lui donner une correction, s'écria le fermier, le visage empourpré par le vin et la colère.

Et, sautant sur une fourche de fer, il s'élança hors de la maison, se dirigeant vers les étables. Mais il était à peine arrivé au milieu de la cour qu'on le vit chanceler, étendre les bras et tomber à la renverse. Ses amis, accourus pour le secourir, ne relevèrent qu'un cadavre, et la prédiction du boeuf se trouva accomplie... »

 

Ce don de la parole aurait été donné aux animaux par le ciel en souvenir du temps ou l'Enfant Jésus n'avait que leur haleine pour se réchauffer. En Angleterre, ce sont les abeilles qui, pendant la nuit de Noël, sortent de leur sommeil hivernal pour bourdonner, et dans l'Angleterre du Nord elles iraient jusqu'à bourdonner un cantique...

 

En Bretagne, la nuit de Noël est plutôt propice aux êtres surnaturels. On raconte que, pendant la messe de minuit, au moment de l'élévation, surgissent fantômes, fées des bois et des eaux, l'homme-loup, le conducteur des morts... Émile Souvestre, dans une jolie scène au coin de l'âtre, fait raconter par l'ancêtre toutes ces merveilles de la nuit de Noël. « Il ne reste à la ferme que le vieux père et la fille de sa petite fille... Tous deux gardent le silence. Enfin, après avoir regardé longtemps les étincelles tourbillonner dans les flocons de la fumée blanche, l'aïeul dit :

- Ce doit être maintenant que le prêtre élève l'hostie ; les merveilles de la nuit de Noël vont commencer.

- Quelles merveilles, doux père ? répond la jeune femme, qui sait le vieil homme heureux quand on l'écoute.

- Je vous les ai racontées bien des fois, mon enterreuse, dit le grand-parent. Le jour de la messe de minuit et au moment de l'élévation, tout ce qu'il y a d'êtres créés sous terre, sur terre et au-dessus de la terre, se montre, à la fois, dans le monde des chrétiens. - Et ils sont beaucoup, vieux père ?

- Plus qu'il n'y a de sauterelles dans les prairies et de graines rouges sur les aubépines, ma fille. Ils arrivent tous à la fois sur trois rangs placés l'un sur l'autre, comme les étages des grandes maisons neuves de Quimper.

- Et qu'y a-t-il dans chacun de ces rangs, pauvre père ?

- Dans celui qui est le plus bas, on voit, d'un côté, les fées des bois qui étalent leurs richesses ou préparent des breuvages enchantés, et les fées des eaux qui sortent de leur puits, tandis que de l'autre côté se montrent les korrigans avec leur marteau de forgeron, leurs petites poches de toile, leurs maisons de pierre non taillées et les dragons qui gardent leurs trésors. Près d'eux se tient le garçon à la grosse tête... L'homme-loup s'élançant des taillis au tomber du jour, pour manger les enfants au-dessous de cinq ans ; le conducteur de morts que l'on rencontre souvent dans les montagnes avec un bissac qui contient les âmes des damnés ; enfin le cheval trompeur qui, sous la forme d'un poulain, va attendre les enfants au sortir de l'école, les laisse monter, les uns après les autres, sur son dos qui s'allonge puis part comme l'éclair en emportant aux mères du pays la joie de leur cœur.

- Et le second rang, grand-père ?

- Le second rang, petite chérie, est soutenu par l'ange maudit. Au milieu apparaît le char de l'Ankou, précédé du petit oiseau de la mort. Plus bas est couché jean le Feu... Près de lui sont les âmes du purgatoire à qui Dieu accorde un répit et qui viennent recommencer, dans la vie, pour quelques instants, ce qui les occupait au moment de la mort. L'un prépare la moisson, l'autre marche à petits pas près de sa plus aimée, conduit à la danse par le diable. Il y a des noyés qui sortent de la mer en tendant les bras vers leur clocher... des prêtres condamnés comme ayant reçu, sans droit, l'argent d'une messe, et qui, pour la dire, attendent à l'autel que quelqu'un vienne leur répondre. Plus loin sont les damnés : ils soulèvent la pierre de leur tombe pour demander des prières, ils serrent, dans leurs bras qui brûlent, la grande croix des cimetières. Il y en a qui ont déplacé des pierres bornales et qui s'efforcent de les arracher de terre pour les reporter à leur première place ; mais la pierre retourne toujours à l'endroit où leur avarice l'avait transportée, et ils restent chargés du péché. Il y a aussi le diable des carrefours qui vient acheter la poule noire, le sorcier qui cherche « l'herbe d'or », et le boeuf et l'âne de Bethléem, qui ce jour-là causent ensemble.

- Et il y a encore un troisième rang, vieux père ?

- Oui, cher cœur : il y a le rang des martyrs, des saints et des anges qui s'avancent, les uns après les autres, comme les prêtres à la procession du Saint Sacrement... - Et ces merveilles de la nuit de Noël n'apparaissent qu'un instant, cher doux père ? - Le temps de l'élévation de l'hostie, bonne fille ; puis tout disparaît ! Mais le chrétien qui oserait alors jeter de l'eau bénite sur les trésors étalés par ces créatures d'un autre monde en deviendrait maître à jamais et sans péché... »

Toutes ces croyances ont donné naissance aux contes et légendes les plus riches du folklore français. Mêlant le mystique et le magique, le péché et sa rédemption, les forces du bien et celles du mal, ces récits répondaient à un besoin de merveilleux qu'enrichissait encore la nuit de Noël...

 

 

La nuit des prédictions

 

Mais si le diable venait tenter les hommes avec ses richesses maudites pendant la nuit de Noël, d'autres apparitions étaient plus délicieuses... combien de superstitions selon lesquelles l'être que l'on épouserait se révélerait. Dans le canton de Vaud, les pratiques étaient variées, et chaque fois efficaces. La veille de Noël, entre 11 heures et minuit, il fallait placer trois glaces en triangle dans la chambre, balayer celle-ci, recueillir les balayures, les porter à l'égout du toit, le tout à reculons, et, en rentrant, on voyait dans l'un des miroirs la personne que l'on épouserait. On pouvait aussi mettre un peu de farine et de cendre dans un papier et placer le tout sous son oreiller. Et qui apparaîtrait en rêve ? Le futur époux... Ailleurs, on allait retirer à reculons une bûche dans le bûcher. Si elle était garnie d'écorce ou de résine, elle annonçait un riche mariage ; si elle était recourbée, elle présageait une difformité, un époux bossu ou boiteux ; si elle était noueuse ou tordue, le caractère du futur époux serait à son image...

 

Nuit propice à la divination... et aux prédictions météorologiques ! Tout un réseau complexe d'observations permettait d'annoncer le temps de l'année à venir. Présence du soleil, de la lune, du vent, selon le jour de la semaine, autant de données qui entraient en ligne de compte pour déterminer, par voie de proverbe, les dictons météorologiques.

« Si le soleil se montre à Noël, l'année sera belle », présage l'un d'eux, une belle année étant celle où les récoltes seront bonnes. Dans le calendrier des bons laboureurs pour 1618, Antoine Maginus définit précisément les relations de la lune et de Noël pour le temps à venir : « Quand le jour de Noël vient à la lune croissante, fera un bon an. Et d'autant qu'il sera après la lune nouvelle, d'autant sera l'an meilleur. Mais s'il vient au décroissant de la lune, l'an sera aspre. Et tant plus près du croissant, tant pis sera. » Les Noëls de pleine lune n'annoncent rien de bon pour les récoltes : «  Quand Noël vient en clarté, vends tes boeufs et ta charrette pour acheter du blé » ou « Quand Noël est éclairé, beaucoup de paille et peu de blé », mais ces affirmations étaient mises en doute par des dictons contraires : « Lune blanche à Noël, bon grain à ramasser ou bon lin à récolter ». Les jours de la semaine étaient considérés comme fastes ou néfastes suivant le dieu auxquels ils étaient dédiés, croyances anciennes et foi religieuse n'étaient pas antagonistes pour augurer des récoltes.

 

Noël vint un lundi                                                     Quand Noël tombe un jeudi

Et tout se perdit                                                   Charrettes et bœufr tu peux vendre

Quand Noël tombe un mardi                                    Mais s'il tombe un vendredi

Pain et vin de toutes parts                                          Le blé roule sur la cendre

Quand Noël tombe un mercredi                             Quand Noël tombe un dimanche

Tu peux semer champs et cassis                   Les ennuis de l'hiver viendront en avalanche

Samedi n'est pas cité !

 

Mais dans le folklore météorologique de Noël se retrouvent surtout d'anciennes croyances païennes, liées au cycle des douze nuits, qui chacune représenterait un des mois de l'année à venir. La première était celle de Noël, la dernière celle de l'Épiphanie. Une série de dictons s'inspire de cette croyance, comme celui-ci :

Regarde comment sont menées

Depuis Noël douze journées

Car suivant ces douze jours

Les douze mois auront leur cours.

 

Souvent, pour en savoir davantage, on disposait le 25 décembre douze oignons de gauche à droite, le premier correspondant à janvier, le second à février, et ainsi de suite jusqu'à décembre. Les oignons étaient creusés en coquille de noix ; on mettait quelques grains de sel dans chacun d'eux et le jour de l'Épiphanie chaque oignon était examiné. Là où le sel avait fondu, le mois serait humide, là où il n'avait pas fondu, le mois serait sec. Que nous en est-il resté ? Toute une série de dictons qui établissent une relation entre Noël et Pâques, dont le plus connu est « Noël au balcon, Pâques au tison ». Ses variantes ne sont pas sans charme :

Qui à Noël cherche l'ombrier                              A Noël les moucherons,

A Pâques cherche le foyer                                      A Pâques les glaçons

Noël grelottant                                                    Blanc Noël, vertes Pâques

Pâques éclatant                                                Vert Noël, blanches Pâques

 

Nuit des merveilles, des miracles, des divinations, la nuit de Noël est la seule de l'année qui ait mis un tel imaginaire populaire en mouvement. Beaucoup de ces coutumes et des croyances appartiennent désormais au passé, mais un autre personnage a fait son apparition, par qui la nuit des merveilles est devenue
la nuit des cadeaux.