La nuit de Noël

Agitation frémissement. impatience ou recueillement..., le jour de Noël approche et, pendant la semaine qui précède, la maison a pris son visage de fête. Le sapin est arrivé, les guirlandes d'or et d'argent s'échappent des papiers de soie, la crèche retrouve sa place privilégiée, et les santons familiers font leur apparition. Le gui et le houx couronnent les portes, les enfants aident un peu à la cuisine, ou furètent l'air de rien dans des placards où des paquets enrubannés leur sont peut-être destinés. La dinde cuit doucement, et son parfum se répand à travers la maison, se mêlant aux odeurs de gâteau, et de chocolat. Cette vision de Noël qui nous paraît inévitable est en fait récente. Fête de la famille, fête des enfants, fête des croyants comme des incroyants, Noël a longtemps été concurrencé en France par la fête des Rois. Madame de Sévigné n'écrivait-elle pas à sa fille pour lui montrer qu'elle avait bien fait les choses « J'ai donné de quoi boire, j'ai donné à souper à mes gens, ni plus ni moins que la veillée des Rois. » Noël était une fête parmi les nombreuses fêtes du Moyen Age, et c'est avec le développement du sentiment de la famille qu'elle a pris la place que nous lui connaissons. « Ce n'est plus une grande fête collective, mais une fête de la famille dans son intimité » conclut Philippe Ariès dans L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime. Deux siècles plus tard, l'illustration victorienne reprendra à son compte l'image de la famille unie au cœur de la fête, en l'enrichissant de détails nouveaux.

Cette représentation fera le tour du monde, s'adaptant aux climats et aux pays rencontrés. Noël se célèbre sous la neige, mais aussi sous un soleil brûlant, et la Vierge Marie dort dans un lit-clos breton, comme elle peut porter un kimono au japon. Mais quelles que soient leurs représentations et leurs célébrations, la veille et la veillée de Noël prennent une place primordiale dans la plupart des pays, et coutumes et croyances se répondent d'une région, d'une contrée à l'autre.

La veillée de Noël

A la Saint Thomas
Cuis ton pain, lave tes draps
Tue un porc gras si tu l'as
Tu l'auras pas sitôt tué
Que Nau sera arrivé


conseillait un vieux dicton français, et la tradition voulait, dans les campagnes, que la maison soit nettoyée de fond en comble, que les ouvrages en cours soient terminés, que l'ordre et l'harmonie intérieure de cette fête de paix soient visibles jusque sur les murs. Ce n'était pas particulier à la France. En Irlande, la semaine qui précède Noël voit une activité ménagère accrue : tout est balayé, lavé, remis en état, les murs de la ferme et des bâtiments sont même passés à la chaux. En Norvège, le dernier dimanche de l'Avent est encore surnommé « dimanche sale » et à partir de ce jour, plus un grain de poussière ne trouve grâce, et les cuivres ou l'argenterie brillent d'un éclat inégalé. Il y a un siècle, hommes et bêtes prenaient alors leur bain annuel. En Suède et en Finlande, avant de se rendre dans la pièce couverte de paille où avait lieu le repas de Noël, chacun se débarrassait, au sauna, des impuretés et passait un vêtement propre sinon neuf. En Islande, celui qui n'avait pas de vêtement neuf, fût-ce un mouchoir, risquait d'être victime du « chat de Noël » qui mangerait son repas.

Une fois ces préparatifs accomplis, commençait l'attente de la veillée. La tombée de la nuit donnait le signal, mais souvent, en cette période de l'année dans les pays septentrionaux, l'obscurité règne dès le milieu de l'après-midi. Alors étoile ou cloche annonce que le temps est venu. En Norvège, les cloches carillonnent à 5 heures de l'après-midi, tandis qu'en Finlande, la proclamation de paix de Noël se fait depuis la cathédrale de Turku, la plus vieille ville du pays. En Bretagne, il fallait compter neuf étoiles, en souvenir des neuf mois d'attente de la Vierge, pour prendre place à la table où un petit pain rond et un verre d'eau attendaient. La veillée commençait, veillée de prières ou veillée de chants et de jeux, mais avec des rites communs, allumage de la bûche et présence de la lumière sous forme de bougies traditionnelles, qui éclairaient la table ou les chemins enneigés.

Les veillées des Noëls anciens

En Bretagne, l'attente se passait en prières, dans d'autres régions les divertissements réjouissaient l'assemblée avant le départ. En Anjou, les jeunes gens mariés dans l'année se réunissaient et, escortés de toute la foule, se rendaient sur un pont au-dessus d'une petite rivière. Là, au signal donné par les premiers magistrats de la cité, et en présence du seigneur du lieu qui présidait la cérémonie, ils se précipitaient dans l'eau pour y saisir, en nageant, une pelote qui y avait été jetée. Celui qui l'avait saisie le premier n'était pas gagnant pour autant, car les autres pouvaient la lui arracher. La lutte était longue et soutenue par les encouragements et les éclats de rire des spectateurs. Celui qui parvenait à la garder recevait cinquante livres pour monter son ménage, et était reconduit chez lui au son des tambours, des fifres et des hautbois. Ceux que l'eau froide effrayait payaient une amende au profit du vainqueur.

D'autres jeux avaient lieu autour du foyer, dans le sein de la famille : en Aixois, avant de se rendre à la messe de minuit, familles et amis se réunissaient pour passer la veillée, les vieux devisaient en buvant, les jeunes chantaient des noëls et se livraient à différents jeux : un charbon allumé était suspendu au plafond, de façon à ce qu'il arrive à hauteur de bouche. A un mètre de distance, deux jeunes gens tentaient d'éteindre le charbon, sans le moindre mouvement, uniquement en soufflant. Si l'un des deux ne soufflait pas assez fort, il risquait d'être brûlé au visage, sous les quolibets de l'assistance.

Ailleurs, les jeux prenaient la forme de devinettes : on jouait aux « alagnes »(noisettes). Elles étaient étalées sur la table et les joueurs, sauf deux, baissaient la tête. L'un des deux touchait une noisette en disant « churi »(silence). A tour de rôle les autres joueurs tentaient de deviner la noisette désignée. Une variante de ce jeu consistait à faire deviner combien de noisettes contenait une main fermée.

Le plaisir des jeux ne faisait pas oublier la sainteté de la nuit, et pourtant en Angleterre où des manifestations identiques avaient lieu, la fête fut déclarée « païenne » par les Puritains et Olivier Cromwell. Les célébrations religieuses devaient avoir lieu dans le silence et le recueillement. Noël ne retrouva un manteau de joie que deux siècles plus tard. Mais avant les jeux, prenait place une cérémonie, qui, malgré son origine vraisemblablement païenne, était bénie par l'Église : la cérémonie de la bûche de Noël.

La bûche

Cosse dans le Berri, chuquet en Normandie, cacho fio en Provence, Yule log dans les pays anglo-saxons, ceppo en Italie, Christ brand en Allemagne, kerstblock en Flandre, la bûche est partout à travers l'Europe. Attestée en Allemagne dès 1184, aux Pays-Bas dès 1264, la plus ancienne description que nous en ayons pour la France remonte à 1597. Elle est due à un étudiant bâlois, qui étudiait la médecine à Uzès : « Le 24 décembre, au soir de Noël, au moment de la tombée de la nuit, je vis placer sur le feu un grand morceau de bois que dans leur langue ils nomment cachefioc, c'est-à-dire couvre-feu, et on exécuta ensuite les cérémonies suivantes. On met une grande bûche de bois sur les chenets dans la cheminée par-dessus le feu. Quand elle commence à brûler, toute la maisonnée se rassemble près du feu et le plus jeune de la maison, s'il n'est pas trop jeune, car c'est alors le père ou la mère qui le fait en son nom, doit tenir de la main droite un verre plein de vin, un morceau de pain et un peu de sel ; dans la main gauche une chandelle allumée en cire ou en suif. Alors tous les garçons et tous les hommes se découvrent la tête et cette personne la plus jeune, ou le père en son nom, parle ainsi :

Où le maître de la maison va et vient
Que Dieu lui donne beaucoup de bien
Et pas du tout de mal
Que Dieu lui donne des femmes qui enfantent
 Des chèvres qui chevrettent
 Des brebis qui agnellent
Des juments qui poulinent
Des chattes qui chatonnent
 Des rates qui ratonnent
Et pas du tout de mal
Mais force bien.

Quand ceci a été récité, le même enfant jette un peu de sel sur la bûche et dit « Au nom de Dieu le Père », puis « Au nom du Fils », puis « Au nom du Saint-Esprit ». Quand ceci a été exécuté, tous crient ensemble : »Allègre, que Dieu nous allègre !», c'est-à-dire : Joyeux, que Dieu nous rende joyeux. Il agit de même avec le pain, ensuite avec le vin, et enfin aux trois endroits il fait couler sa chandelle au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et tous de crier comme il est dit ci-dessus : « Joyeux ». (Récit de voyage de Thomas Platter, cité par Van Gennep in Le Cycle des douze jours.)

Dans cette description, c'est l'enfant qui officie, dans d'autres régions au contraire, ce rôle revient à l'aïeul. Destinée à brûler au moins trois jours, la bûche était de bonne taille, quelquefois même avec ses racines. De forts gaillards la ramenaient à la maison, et même, comme en Vendée, un jeu symbolique précédait l'entrée de la souche, attachée avec la corde du puits dont on laissait pendre deux longs bouts. Maîtres et valets se partageaient en deux groupes, l'un représentant les bons anges gardiens du logis, l'autre les mauvais esprits, et chacun de s'acharner à la tirer en sens opposé. Après une lutte, soutenue par de vigoureuses clameurs, les anges gardiens du foyer l'emportaient, et la cosse, ornée de rubans et de dentelles, était déposée dans l'âtre. Le plus souvent la souche provenait d'un arbre fruitier : prunier, poirier, cerisier, châtaignier, mais aussi d'un chêne ou d'un hêtre, ce qui n'est pas contradictoire puisque glands et faînes avaient été nourriture d'homme avant de devenir celle d'animaux. Pour qu'elle brûle plus longtemps encore, on la présentait perpendiculairement au foyer. La plupart des familles observaient le cérémonial suivant : dès que la nuit était tombée, on éteignait tous les foyers. On allait à l'église en foule pour allumer des brandons à la lampe qui brûlait dans l'église, en l'honneur de Jésus. Un prêtre bénissait ces brandons que l'on allait promener dans les champs. Hors ces brandons, aucun feu ne brûlait dans le village. Une fois rentrés, le père ou la mère de famille allaient chercher les tisons de la bûche de l'année précédente, et c'était par eux que la nouvelle bûche était allumée, puis arrosée d'eau bénite, ou de vin, ou d'huile, ou de lait, ou de miel...

Pourquoi ces libations ? Mgr Marchetti, dans Explication des usages et coustumes des Marseillois en 1683, donne un sens religieux à ces pratiques : « La bûche de Noël représente Jésus-Christ qui s'est comparé lui-même au bois vert. Dès lors l'iniquité étant appelée dans le 4e livre des Proverbes le vin et la boisson des impies, il semble que le vin répandu par le chef de famille sur cette bûche signifiait la multitude de nos iniquités que le Père Éternel a répandues sur son fils dans le mystère de l'Incarnation, pour être consumées avec lui dans la charité, dont il a brûlé durant le cours de sa vie mortelle. » Pour Mgr Chabot et d'autres folkloristes, le rituel de la bénédiction de la bûche « n'était que la bénédiction du feu, au moment où les rigueurs de la saison le rendaient plus utile que jamais : cet usage existait surtout dans les pays du Nord... C'était la fête du feu, le Licht des anciens germains, le feu d'Yule des forêts druidiques. » Rédemption des péchés du monde, adoration du feu et du Dieu Soleil, rites de fécondité, la bûche de Noël est tout cela... Et même plus encore, puisque en Franche-Comté, en Bourgogne, elle était creuse et remplie de présents, fruits secs, bonbons. Mais pour livrer ses surprises, la « tronche » devait être battue. Les enfants la frappaient avec des bâtons ou des pincettes pour la faire « accoucher ».

Anatole France, dans Le Crime de Sylvestre Bonnard, fait recevoir à son personnage un cadeau de Noël inspiré de ces coutumes : « C'est un très gros paquet, mais pas très lourd. Je défais dans ma bibliothèque les faveurs et le papier qui l'entoure et je trouve... quoi ? une bûche, une maîtresse bûche, une vraie bûche de Noël, mais si légère que je la crois creuse. Je découvre, en effet, qu'elle est composée de deux morceaux qui sont joints par des crochets et s'ouvrent sur charnières. Je tourne les crochets et me voilà inondé de violettes. Il en coule sur ma table, sur mes genoux, sur mon tapis. Il s'en glisse dans mon gilet, dans mes manches. J'en suis tout parfumé. »

Mais on attribuait à la bûche de Noël bien d'autres vertus.

La bûche, lieu d'accueil

La veille de Noël, pendant la messe, la Vierge prend place auprès de la bûche pour s'y peigner (Angoumois), pour y chauffer l'enfant Jésus (Alsace). En Touraine, les jeunes filles balayaient soigneusement l'âtre, pour que, selon la tradition, la mère de jésus vienne durant la messe de minuit « remuer l'enfant », c'est-à-dire le changer et le langer, sans salir ses blancs vêtements. Parfois une chaise était disposée à cette intention auprès du foyer. Aux environs de Dinan, la bûche était destinée à chauffer les anges qui descendaient sur la terre. Les hommes ne les voyaient pas, mais les animaux avaient ce pouvoir. La Vierge veillait aussi sur la maison, en prenant soin des nourrissons que les mères avaient laissés pour aller à la messe de minuit.

Dans le Morbihan, d'autres visiteurs invisibles étaient attendus autour de la bûche : « Toute la famille assiste à l'allumage de la bûche en disant des prières. On recouvre les banquettes de laine pour que les morts viennent y assister. Devant, on met des petits bancs où, avant de partir à la messe, on pose des couverts complets, du pain, du beurre pour que les morts puissent venir manger et boire pendant que les vivants sont à la messe de minuit. Au retour, on dessert les banquettes avant de se mettre au lit. »

Accueillante aux présences de l'au-delà, la bûche l'était beaucoup moins aux simples mortels : ils risquaient gale et furoncles à y poser leur séant... F. Fertianet, dans la Revue des traditions populaires, donne une explication prosaïque à cette croyance communément répandue : la bûche doit se consumer dans une tranquillité respectueuse, or « les enfants touchant à tout, on a cherché le moyen de les éloigner. Ayant remarqué qu'ils aimaient à prendre pour siège l'extrémité du tronc, la « queue du bois » non encore touchée par la flamme, et comme cette familiarité pouvait entraîner de graves inconvénients, on a imaginé de leur dire que s'asseoir là leur ferait venir des clous aux parties charnues, ou qu'ils y attraperaient la gale... Les enfants se tinrent pour avertis. » Par contre « cette queue du bois » pouvait, en Lorraine, aider un jeune homme à déclarer sa flamme ! S'il se plaçait à l'extrémité de la bûche, il donnait à penser qu'il avait des vues sur la jeune fille de la maison.