La nuit du 5 au 6 décembre : saint Nicolas 

 

« Tout amie qu'elle fût de la vérité », raconte Suzanne Lifar dans Une enfance gantoise, < ma mère n'avait pu se résigner à rompre avec la tradition si forte en Belgique de la Saint-Nicolas... J'étais déjà grande et passablement instruite des mystères de la génération que je croyais encore ferme à l'existence du bon saint venant d'Orient dans son bateau chargé d'oranges et de jouets et déposant à la faveur de la nuit sa cargaison dans les cheminées. > Pour les petits Hollandais, il arrive d'Espagne, sur un grand bateau, accompagné de son valet Pierre le Noir, au visage couvert de suie, et vêtu d'un costume espagnol à culotte bouffante. Le maire d'Amsterdam, les édiles locaux, et parfois même la reine, l'accueillent en grande pompe le matin du 6 décembre. Il se promène ensuite à travers la ville sur son cheval blanc. Pendant l'année, Nicolas et Pierre vivent en Espagne, où, pendant que saint Nicolas tient à jour le grand livre des bonnes ou des mauvaises actions, Pierre le Noir veille à ce que les cadeaux soient en nombre suffisant. La nuit du 5 au 6 décembre, ils vont de maison en maison, de toit en toit, suivis du cheval blanc, et déposent des cadeaux, s'il y a lieu, devant la cheminée, ou dans un panier déposé devant la porte. Saint Nicolas est facétieux il peut déguiser les cadeaux, les présenter de telle sorte qu'il soit impossible de deviner quel est le contenu du paquet, et, qui plus est, il va jusqu'à accompagner le cadeau d'un petit couplet rimé, moqueur ou encourageant selon le cas. 

En Allemagne, c'est depuis bien longtemps qu'il est attendu. Martin Luther avait consigné dans un carnet le passage de saint Nicolas et de ses cadeaux en 1535. Puis la Réforme fit supprimer au XVIe et au XVIIe siècle cette présence dans l'Allemagne du Nord, mais dans l'Allemagne du Sud et en Autriche saint Nicolas continua ses visites annuelles. Il s'appelait Klausenmann en Bavière, Niklo en Autriche,  Sünnerklaas en Frise du Nord, ailleurs Sunder Klaas, et voyageait accompagné d'un individu étrange dont le nom variait aussi Ruprecht, Hans Trapp, Krampuss, Pelznickel... Couvert de peaux de bêtes, chaussé de paille, il tenait à la main une baguette dont il pouvait frapper les mauvais sujets. Saint Nicolas était le «  bon », et l'autre, au visage couvert de suie ou de cendres, le «  méchant », celui qui punissait.

En France, saint Nicolas visite le nord et l'est du pays. Dans la région de Commercy, d'après un texte de Lerouge, les parents, pendant tout le XVIIIe siècle et au début du XIXe, racontaient à leurs enfants, dès le plus bas âge, que tous les ans, dans la nuit du 6 décembre, jour de sa fête, le saint descendait par le tuyau de la cheminée et laissait pour chaque enfant un témoignage de satisfaction ou de mécontentement...

Saint Nicolas voyageait dans les airs, suivi d'un âne chargé de deux paniers, dont l'un était rempli de bonbons et de bonnes choses et l'autre rempli de verges. Il laissait son âne en haut de la cheminée... Chacun devait apporter, près du foyer principal de la maison, un ou deux souliers à son usage ; c'était là que le saint déposait des sucreries ou des verges. En Moselle, les enfants plaçaient à côté de leurs souliers une minuscule botte de foin et une corbeille d'avoine pour  « la bourrique du saint ». Puis le saint apparut pour de bon. A Metz et à Nancy, on le vit avec « une longue barbe de chanvre tressée, mitré et crossé, frapper aux portes des habitations, interroger les enfants sur leur conduite et, selon le cas, leur distribuer des douceurs et des jouets, parfois accompagné du terrible père Fouettard, chargé d'une hotte et branlant sa trique ». En 1951, il arriva même en avion... Dans l'Artois, à Saint-Pol, il distribuait aux enfants, en plus des friandises traditionnelles, un gâteau qui le représentait. En pain d'épice, saupoudré de sucre glace, il avait l'allure d'un seigneur coiffé d'une toque et monté sur un âne. A Berck il déposait oranges, biscuits, friandises, mais laissait les jouets au « Petit jésus »...

Qui était saint Nicolas ? Évêque de Myre au IVe siècle, ses reliques furent transportées plus tard à Bari, au Monte Gargano en Italie. De sa vie, on sait peu de choses, sinon qu'il lutta contre le culte de Diane et d'Apollon. La légende s'empara de lui, et en fit un des saints les plus miraculeux. Il protégeait les prisonniers, les marins dans la tempête, les moissons, les jeunes filles et les enfants. Comment devint-il le patron des Lorrains et ce distributeur de cadeaux En l'an 1100, un gentilhomme lorrain, revenant de la croisade, passa par l'Italie et reçut, ou vola, les os de l'un des doigts de saint Nicolas. Il en fit don à l'église de Port, alors consacrée à la Vierge Marie. Les pèlerins se pressèrent en foule, l'église devint Saint-Nicolas-de-Port, et un nouveau miracle allait ajouter encore à sa gloire et à sa vénération par les Lorrains. Au cours de la sixième croisade, en l'an 1230, un seigneur lorrain, le chevalier Cunon de Réchicourt, fut fait prisonnier par les Infidèles. On l'enferma dans un cachot, on lui riva au cou un carcan de fer, on l'attacha par sept chaînes, scellées dans la muraille. Dix ans passèrent, mais le chevalier ne désespérait pas, il continuait de prier Dieu et d'invoquer saint Nicolas. Le matin du 5 décembre 1240, son geôlier lui annonça que sa fin était proche, et lui conseilla en se moquant d'implorer ce saint, dont la fête était pour le lendemain. Ce que fit le chevalier, puis il s'endormit. Quand il s'éveilla, il crut être le jouet d'un rêve il se trouvait sur le parvis de l'église de Port. Il se souleva, malgré sa faiblesse et le poids des chaînes, et alla frapper au portail. Un jeune clerc s'approcha, et, effrayé par l'aspect de cet homme hirsute et enchaîné, refusa d'ouvrir et alla chercher le chanoine. Alors le grand portail s'ouvrit de lui-même, et le chevalier se jeta à deux genoux devant l'autel. Un peu plus tard, pendant la messe, lorsque la foule entonna le Te Deum, un nouveau miracle se produisit « les fers qui enserraient la taille et les membres du captif s'esclatèrent et s'ouvrirent d'eux-mêmes, les chaînes se rompirent d'ensemble et toute cette monstrueuse ferraille chut à grand bruit sur les dalles... » Et quand au XVe siècle René II, duc de Lorraine, gagna la bataille de Nancy contre Charles le Téméraire, et qu'il attribua sa victoire à saint Nicolas, le patronage du saint fut confirmé par le pape Innocent X, au nom de l'Église de Rome. Le culte s'étendit le long de la Moselle, de la Meurthe et de toute la vallée du Rhin.

Mais d'autres miracles avaient eu lieu, prédisposant saint Nicolas à devenir le saint des enfants et des cadeaux.

Un père de famille, réduit à la misère, songeait à vendre ou déshonorer ses trois filles contre un peu d'argent. Saint Nicolas s'en émut, lança trois bourses d'or dans la maison, dont l'une alla se loger dans une chaussette qui séchait... Selon une autre version, la bourse, lancée par la cheminée, tomba dans un soulier qui se trouvait au bord de l'âtre. Ainsi naissent les coutumes.

 

La célébrité vint au saint pour ses miracles envers les enfants, enfant volé, puis retrouvé, mort et ressuscité. Le plus connu étant celui des trois petits enfants «  qui- s'en allaient glaner aux champs ». Mis en pièces et au saloir par le boucher à qui ils avaient demandé l'hospitalité, ils recouvrèrent la vie grâce à saint Nicolas qui passa par là sept ans plus tard. Une chanson populaire immortalisa ce haut fait... Saint Nicolas remplissait toutes les conditions pour devenir celui qui fête les enfants. Comme les récompenses ne vont pas sans punitions, le père Fouettard fit son apparition. « Invention non pas populaire, mais scolaire, souligne Arnold Van Gennep, créée par des pédagogues du XVIIIe siècle, probablement par les jésuites ou par les Frères des écoles chrétiennes. » Le cadeau céleste exige des contreparties prières, sagesse, bon travail à l'école. Ce n'est pas un don gratuit et, plutôt que de toucher à la figure du bon saint, on en dessina une autre, susceptible de sanctionner et même de créer l'effroi. Car le père Fouettard déposait des verges ou des martinets pour les enfants méchants, mais aussi pouvait les emporter avec lui, leur infliger la pire punition, l'éloignement de la famille, rejoignant ainsi la grande famille des croque-mitaines, des loups-­garous, des monstres de la nuit.