Fête de la Pentecôte.

 

Mt. 28, 18b-20

Act. 2, 1-21

 

 

Etonnant, cet évangile ! Qu'a-t-il à faire avec Pentecôte ? Pour commencer à l'entendre, il faut le méditer, le méditer dans son cœur, comme Marie qui «gardait avec soin toutes ces choses en son cœur. » (Lc. 2, 51)

Alors, apparaît le sens. D'abord, il est écrit :

« De toutes les nations faites des disciples, les baptisant au « nom du Père et du Fils et du saint Esprit. »

Or « faire des disciples » est une expression rabbinique pour dire fonder des yeshivoth, des écoles d'enseignement de la foi où l'on donne un enseignement, même élémentaire, comme du lait qu'on donnerait à des enfants. Et alors, dans la mesure où s'approfondit dans le cœur des disciples leur « oui » à l'enseignement reçu, ils pourront se laisser baptiser, comme tant de juifs avec Jésus, dans le Jourdain. Et Luc raconte :

« Or il arriva quand fut baptisé tout le peuple, et que Jésus « fut baptisé... l'Esprit Saint descendit sous une forme « corporelle comme une colombe... »  (Lc. 3, 21-22)

C'est la Pentecôte. Comme à chaque baptême, à chaque sacrement, c'est la Pentecôte renouvelée.

Il est très important de percevoir cela. Pentecôte commence déjà pour le disciple dès qu'il boit les premiers enseignements et, simplement dans le secret du cœur, dit « oui ». Alors, Pentecôte fait irruption du haut du ciel jusqu'à cet homme, sur la terre. Et, toute sa vie durant, l'onction baptismale continue de l'enseigner et le pénétrer.

 

L'évangile continue :

«Enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai « commandé.»

Cela, c'est la nourriture solide et forte des yeshivoth. Après le lait, la nourriture solide. Après l'enseignement élémentaire, l'approfondissement, l'affrontement au quotidien, l'apprentissage permanent dans sa vie, pour laisser descendre dans son cœur la Parole de la Révélation. La Parole est enceinte de l'Esprit Saint et chaque lecture, chaque enseignement fait sourdre en nous une vie qui est Pentecôte. Chaque jour est une Pentecôte renouvelée par la manière que nous avons de vivre selon ce que nous enseigne l'onction qui, toujours, demeure en nous. La vie comme Pentecôte.

 

Et la deuxième lecture, tirée des Actes des Apôtres, fait un lien entre Pentecôte et le Sinaï, entre Pentecôte et Babel.

* Au Sinaï, d'après la tradition rabbinique, le cinquantième jour après la Pâque la Torah descendit sur tout le peuple, assemblé au pied de la montagne, sous la forme de soixante dix langues de feu, le feu du Dieu Un.

* A Babel, tous devaient parler une seule langue, avoir une pensée unique, sans dérogation aucune possible. Alors qu'à Pentecôte, chacun des hommes et des femmes de tous les peuples présents dans leur diversité entendait dans sa propre langue les apôtres touchés par l'Esprit Saint.

Babel est une anti-Pentecôte. Mais Pentecôte est une anti-Babel.

 

Chaque jour est une Pentecôte renouvelée. Et quand toute la vie sera devenue Pentecôte, quand nous serons chacun devenus feu par l'Esprit Saint, alors, tdou, voici que nous découvrirons comme Jésus est «présent jusqu'à la fin des temps », présent dans tous les temps de notre vie, par Son Esprit Saint.

 

Voilà pourquoi, je pense, cet évangile est profondément pentecostal. Toute_ notre vie, de jour en jour, doit devenir Pentecôte.

Avec cela, on pourrait s'arrêter, et faire silence...

 

Mais j'aimerais approfondir un peu plus encore, avec vous, le sens du texte évangélique et de la fête. Je m'aiderai pour cela de la pensée du staretz Silouane du mont Athos. Un livre de lui m'est tombé ces jours-ci dans les mains. Extraordinaire ! Cela m'est donné, me suis-je dit, alors cela m'est donné aussi de le dire, pour entrer moi-même et permettre à d'autres d'entrer plus profondément dans cette vie de l'Esprit au quotidien. Le staretz Silouane en est tout empli.

Trois thèmes reviennent dans sa pensée.

* Le premier thème, c'est l'Esprit comme don.

Ce n'est pas étonnant car il y a un lien entre Pentecôte et le don de la Loi au Sinaï. Pentecôte, chez les juifs, est la fête du don de la Torah, mattan Torah. Pentecôte, chez les chrétiens est la fête du don de l'Esprit. Saint Paul dit :

« Dieu nous a donné les arrhes de l'Esprit. » (2Co. 5, 5)

Or ce qui est donné est gratuit. Ce qui est gratuit n'est pas mérité. Et ce qui n'est pas mérité doit être accueilli avec un grand respect. Il faut le mériter, pour ainsi dire, en se rendant digne de ce cadeau. Et on se rend digne de ce cadeau de l'Esprit en l'accueillant. En l'accueillant comment ? En se laissant pénétrer de l'onction de l'Esprit si fortement que l'Esprit devienne l'âme de notre vie et se répande à travers nous comme l'âme de la vie du monde entier.

 

Ce thème de l'Esprit comme don, le staretz Silouane le développe sous l'aspect, inhabituel pour nous, de Dieu comme mère, l'Esprit comme mère.

En effet, quand est-ce que l'homme a, pour la première fois, fait l'expérience de ce Dieu qui devient l'âme de sa vie ? C'est quand Dieu insuffle son souffle dans les narines d'Adam qui devient alors une âme vivante, une personne vivante. Le Targoum dit : rouah memalle'ah, un esprit qui parle. L'homme créé et transfiguré par l'Esprit, devient lui-même esprit qui parle.

Or c'est de cet Esprit qu'il est dit, au tout début de la Genèse :

« Et l'Esprit planait sur la face des eaux. » Gn. 1, 2)

Et Rachi commente : comme la colombe qui couve ses petits sur son nid. C'est la maternité de Dieu.

Le staretz Silouane a fortement développé ce thème de la maternité de Dieu : L'Esprit qui nous nourrit et nous protège, l'Esprit qui nous apprend à prier, qui nous apprend à aimer, l'Esprit qui nous fait sentir l'immense tendresse de Dieu.

Et là, je pense à cette parole de Jésus :

« Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le «fardeau, et moi je vous donnerai le repos...

«Mettez-vous à mon école car je suis doux et humble de « cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. »  (Mt. 11, 28-29)

Le thème du repos dans le Premier Testament, est un thème d'épousailles. Dieu trouve le repos auprès de son peuple, et le peuple trouve le repos auprès de son Dieu. Comme un époux auprès de son épouse, comme une épouse tout près de son époux.

Curieux au fond ! Dieu comme mère et comme époux, et l'humanité comme épouse. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Cela veut dire que dans Son alliance d'amour avec l'humanité Dieu, mère, la sanctifie. Il la guide et la pénètre de Sa parole enceinte de l'Esprit. Et l'humanité, comme épouse, se tient en mystérieuse féminité devant Dieu, l'époux, le sanctifiant. Il y a sanctification réciproque.

Et comment l'humanité sanctifie-t-elle Dieu ? Par l'écoute de Sa Parole, l'accueil de Sa Parole. Le quidoush hashem, la sanctification du Nom, se fait en écoutant et mettant en pratique Sa Parole :

« Que ton nom soit sanctifié... « Que ta volonté soit faite. »  (Mt. 6, 9b ; l0a)

Telle est la tendresse de Pentecôte, ce don de Dieu que nous célébrons aujourd'hui.

* Le deuxième thème que le staretz Silouane développe dans sa spiritualité, c'est la ressemblance.

Au commencement, l'Esprit plane sur la face des eaux. Puis, le sixième jour, il crée l'homme comme un être capable de dialogue et il l'envoie remplir la terre.

 

«Dieu créa l'homme à son image, c'est à l'image de Dieu « qu'il le créa. Mâle et femelle il les créa. Dieu les bénit en « leur disant : Fructifiez et multipliez-vous ! Remplissez la « terre... »  (Gn. 1, 27-28)

... pour la remplir de la ressemblance de Dieu, commente Rachi. Pour que l'homme devienne tellement feu que le feu divin puisse resplendir sur la face de tout l'univers à la ressemblance de Dieu.

C'est bien cela que Jésus aussi nous dit dans la prière qu'il a mise dans notre bouche : « Notre Père... »

« Que ton Nom soit sanctifié... »

Sanctifié par nous dans l'écoute et la mise en pratique de Ta parole qui nous sanctifient nous-mêmes.

« Que ton royaume vienne... »

Que ton Esprit Saint vienne ! disent les Pères. Que nous soyons transfigurés par Lui, par la Parole que nous laissons guider notre vie.

« Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel... »

Que ton Nom soit « fête », paix et joie pour les hommes, sur la terre comme au ciel ! Que tu puisses devenir transparent dans toute notre vie et resplendir ! C'est la ressemblance à Dieu que Jésus nous invite à chanter dans cette prière.

Mais il faut aller plus loin encore. La ressemblance divine transfigure notre façon de penser, de sentir, de parler et elle resplendit dans nos actes. Alors se réalise cette parole de Jésus :

« Père, que tous soient un comme toi et moi nous sommes « un, nous en eux et eux en nous. Que tous soient un pour « que le monde croie que tu m'as envoyé. »   (Jn. 17, 21)

 

Devenir, par l'amour des uns pour les autres, icône de la Sainte Trinité, icône peinte par l'Esprit car ce ne peut être que son œuvre. Je dis que là où cette réalité ne se vit pas, lorsqu'on ne peut pas dire : « Voyez comme ils s'aiment ! » il n'y a pas de pentecôte. Si nous ne vivons pas cela, il n'y a pas de pentecôte pour nous, il faut le dire avec fermeté.

Difficile est ce chemin, tant sont fortes les résistances. Et pourtant, c'est un chemin simple : il ne s'agit que d'accueillir l'Esprit, d'accepter ce don.

* Et voici le troisième thème développé par le staretz Silouane : les conditions nécessaires pour que s'opère cette transfiguration par l'Esprit.

Il dit qu'au fond cette transfiguration est naturelle. Et il est là dans la ligne des Pères de l'Eglise. Pour les Pères, ce qui est naturel c'est ciel et terre vécus comme « un » : la terre transfigurée par le ciel. Pour eux, simplement et de tout leur être, ils croient en Jésus dans sa nature unique de Verbe fait chair, Dieu et homme.

Mais nous, nous ne pouvons prétendre, comme s'il s'agissait d'une sorte de droit de savoir, accéder par nous-mêmes à cette vision de la nature transfigurée. Nous ne pouvons pas « saisir» cette réalité. Nous ne pouvons rien saisir, nous ne pouvons qu' accueillir.

Nous ne pouvons qu'accueillir le don que nous fait l'Esprit de pouvoir devenir humains, de pouvoir accepter, simplement, notre nature d'homme et de femme, et de Le laisser ainsi la transfigurer.

Pour cela, dit le staretz Silouane, voici les conditions nécessaires :

- D'abord, de tout cœur, aimer l'Eglise, et ses sacrements. Car l'Eglise c'est l'humanité en chemin, en espérance, en devenir ; c'est l'humanité en voie de transfiguration par l'Esprit Saint.

Nous butons, c'est vrai, sur une grande difficulté : comment pouvons-nous aimer l'Eglise avec tout ce que nous voyons ? Mais cette Eglise, c'est l'humanité en route, travaillée par l'Esprit qui la transfigure. Tout ce qui nous rebute en elle est à voir dans la perspective de notre « être ensemble en route ».

Dieu l'aime. Et nous, nous devons l'aimer, et aimer ses sacrements, surtout l'Eucharistie.

- Deuxième condition : faire la vérité (Cf. Jn. 3, 21. Laisser le  a de tma emet, vérité, entrer dans notre vie. Laisser Dieu entrer et chasser les mauvaises odeurs de mort.

Et comment faire la vérité ? En faisant teshuvah, en vivant le repentir. En vivant les béatitudes, surtout la pauvreté, l'humilité et la douceur. En vivant les commandements parce que les écouter et les mettre en pratique demande une profonde humilité. En nous laissant ajuster par l'Esprit dans nos actes de bienveillance, de bonté et d'accueil.

Être vrai. Oser être vrai en tout.

- Troisième condition - et là je suis vraiment plein d'admiration pour cet enseignement - en soi-même, reconnaître l'humanité toute entière.

En cela, il est dans la droite ligne de toute une tradition patristique. C'est ainsi que saint Antoine dit : « Celui qui s'aime et se connaît soi-même aime Dieu et toutes les créatures ».

 

Une petite histoire, pour mieux sonder la profondeur de cette pensée.

Madame Lévy réveille son fils Jacob : «Jacob, c'est l'heure d'aller à l'école. » Mais Jacob n'a pas envie d'aller à l'école. Il ne se lève pas.

« Jacob, pourquoi ne veux-tu pas aller à l'école ? - Parce que les professeurs ne m'aiment pas et que les enfants se moquent de moi. »

Malgré tout ce que Madame Levy peut dire, Jacob ne se lève pas. Et il finit par dire : «Donne-moi la vraie raison pour laquelle je devrais me lever ? - Mais, Jacob ! tu as quarante cinq ans et tu es le directeur de l'école ! »

Tant que je ne m'aime pas moi-même, j'accuse les autres de ne pas m'aimer. Mais quand, entreprenant un travail de vérité sur moi-même, je commence à m'aimer, avec mes blessures existentielles et tous mes ego, je découvre, au-delà de ces ombres, le visage aimant de Dieu, attentif comme celui d'une mère devant son enfant. Alors, je connaîtrai Dieu, dans sa tendresse.

Et, en Lui, je découvrirai les autres... nouveaux, tout neufs, « autres ». Mais je ne devrais pas dire : je découvrirai les autres. C'est plutôt que je prêterai mes yeux à Dieu, pour regarder les autres et mes yeux verront les autres autrement.

Tel est l'enseignement du staretz Silouane.

 

Je pense pour finir, à une parole d'Isaïe :

«Ton peuple héritera de la terre à jamais... œuvre de mes « mains pour resplendir. »  (Is. 60, 21)

C'est l'appel de Dieu à son peuple, œuvre de ses mains, à faire resplendir le mystère divin. A nous de Le laisser nous travailler de ses mains, de ses paumes et de ses doigts, paumes de la Parole du Verbe et doigts de l'Esprit. Par le Verbe et l'Esprit, le Père nous étreint, nous embrasse, nous embrase pour que nous resplendissions, à sa ressemblance.

Lionel, un petit garçon de sept ans, dit un jour à sa mère : «Arrête de m'appeler « bout d'chou » ! Tiens, appelle-moi donc plutôt Hercule ! » Car c'était un petit gars qui voulait montrer à tout le monde sa force et sa supériorité.

Mais, à vingt ans, il eut un accident qui le laissa gravement handicapé. Il eut alors la sagesse de faire tout un travail sur lui. Et il découvrit que, dans la vie, la grande force, c'est la force d'aimer : aimer et se laisser être aimé.

 

C'est de cet amour là que la Genèse nous parle, dès le début.

« Il y eut un soir, il y eut un matin Jour Un. »(Gn. 1, 5)

 

dja µwy Yom 'ehad Jour Un

dja  'ehad Dieu Un

dja = 13 = hbhaahavah, Amour.

Pentecôte du Jour Un, un jour d’amour.

 

Pentecôte d'avant le Premier Jour, quand l'Esprit plane sur la face des eaux. Pentecôte du jour même de la fête, quand l'Esprit plane sur la face des profondeurs de nos cœurs.

Pentecôte est un jour d'amour. C'est là toute notre force.

                                                         Fr P d'E                                                          

 

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  Dernière mise à jour le 06/05/08
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