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Ce fut au commencement
un gibet que l'on dressa sur une colline pour faire expier à un homme obscur
des fautes mal définies. Or les chrétiens reconnurent dans ce bois de misère
leur signe, et comme l'étoile de leur espérance. Ils contemplèrent cet
objet, ils en reprirent la forme dans l'or ou la pierre. Ils l'élargirent
aux dimensions des cathédrales, mais se souvenaient-ils encore, dans leur
ferveur, de l'austère destination de la première croix ? La beauté et la
pensée, de métamorphose en métamorphose, n'avaient-elles pas conduit la
croix à une gloire insolite qui ne répondait plus au dénuement des origines
? Tant il est vrai qu'à la croix nous attachons nos entreprises, notre
piété, notre intelligence, notre liberté, notre idée d'une politique plus
sévère à l'égard d'elle-même ! Comment, je me le demande, cet horrible
réalisme au début a-t-il conformité avec de si flamboyants idéaux ?
Au-delà du désespoir éclatent les
signes
Le lent polissage, par
les arts et la réflexion, de ce bois raboteux nous fait parfois oublier que
la croix est d'abord le droit usurpé que l'homme prend sur l'homme, jusqu'à
le détruire en trois heures d'agonie. Appliqué au Christ, ce supplice fut
l'achèvement d'une injuste conspiration. Notre foi a trop noué Jésus à sa
croix et l'étreinte de ce bois et de ce corps les amalgame l'un à l'autre au
point de ne faire qu'une seule substance. Mais qu'y a-t-il de vrai dans
cette identité de l'homme et de l'objet qui le tue ? Rien n'était à Jésus
plus étranger et plus indu. Une série de volontaires et opiniâtres erreurs
l'avait mené sur le chemin du Golgotha. Le châtiment d'abord était immérité,
torture réservée à ceux qui tuent et volent. Jésus non seulement ne tue ni
ne vole, mais il restitue la vie et distribue ses richesses. Et le larron
sur la potence voisine s'étonnait avec raison : « Nous expions justement nos
fautes. Mais cet homme, lui, n'a rien fait de mal. » Ensuite, Jésus ne
devait pas mourir selon la coutume romaine. Il n' était pas un de ces
agitateurs politiques qui menaçaient la loi de César. Son cas relevait de la
synagogue et aurait dû entraîner la sanction juive de la lapidation. Enfin,
pourquoi infligeait-on au Christ un supplice d'esclave ? Les citoyens
condamnés à Rome ne mouraient pas sur la croix, qui était prévue pour les
obscurs, sans pouvoir, sans naissance
et sans droit reconnu. Par quel malentendu supplémentaire avait-on ravalé à
la plus misérable d'entre les créatures celui qui se disait le fils de Dieu
et que l'on appelait parfois le roi d'Israël ?
Inique verdict, inique
exécution. Entre tous les supplices, on a trouvé le plus éloigné de sa
nature. La croix est cette erreur.
Mais elle est une plus
grande faillite encore. Celui que ses disciples disaient être un « prophète
puissant en actes et en paroles » y fait la preuve de sa totale faiblesse.
Ce jour-là, Dieu a eu soif, Dieu a frémi, Dieu a reçu des épines, des clous,
un vin aigre, des insultes. Dieu a interrogé un ciel plombé de silence. Et
il expire solitairement tandis que de la terre monte la nuit. En vain l'on
chercherait l'étoile de la Nativité, la colombe du baptême, la nuée de la
transfiguration.
Seule se dresse la
croix, sobre épure qui se découpe sur un crépuscule anticipé. Où est
l'espérance, où est l'annonce, où sont les réponses chères aux vivants ? La
mort de Jésus en rejoint, pour s'y perdre, une infinité d'autres, lourdes ni
plus ni moins que la sienne, de l'iniquité humaine et rejetée en vrac, loin
de nos mémoires. Pourquoi donc la foi du chrétien a-t-elle choisi pour
emblème ce signe qui est accumulation de tromperie et convergence vers la
mort ?
D'instinct, elle a
capté l'intelligence cachée, percevant que la vérité de cette croix en
transcende infiniment les aberrations. Au-delà du désespoir visible éclatent
les signes. En voici dénombrés trois : la croix est d'abord, dans le départ
de ses lignes multiples, la figure spatiale de l'universelle prédication.
Elle est aussi la figure historique de la faiblesse, où devant idoles et
pouvoirs se déclare l'humilité du Dieu serviteur. Elle est enfin, dans le
grand geste d'appel et d'attente qui est le sien, la forme toute humaine de
la miséricorde. Universalité, service, amour.
Pour
qu'il soit vu de toutes les foules
Certes, le tombeau,
avec cette merveilleuse absence du Christ, eût été un symbole significatif.
Mais le tombeau est fait pour coucher les morts et cacher la mort, et Jésus
n'y est pas resté. A cette clandestinité passagère, les chrétiens ont
préféré le haut et durable message de la croix.
Ses ennemis, sans y
penser, l'ont fait mourir debout, comme un homme qui justement ne meurt pas.
Ils l'ont tué, mais sans le faire tomber face contre terre, tel le soldat
sur le champ de bataille. La croix l'a maintenu dans l'active position du
vivant, et l'élevant au-dessus du sol, le pointant vers le ciel, elle a
comme inauguré cette exaltation que saint Jean célébrait dans son évangile,
et qui est bien davantage que l'acte de ressusciter. Ils ont fait plus, ses
ennemis : ils ont surélevé Jésus sur le bois pour que les hommes le voient
de loin, tandis qu'ils l'apportaient déjà comme auprès de Dieu. Ils l'ont
hissé au sommet du Golgotha, et ils l'ont exposé au regard des foules dans
la plaine. Au discours sur la montagne succède, sur une autre montagne, un
autre et toujours même discours. Tous peuvent le voir et l'entendre, et même
« de loin » comme avec une admirable précision le rappelle l'Évangile de
saint Matthieu. Ce dernier message lancé sur la croix et par la croix
elle-même est comme une parole amplifiée, désormais tenue dans cette plus
vaste synagogue qui est le monde entier.
Les quatre
branches de l'arbre universel 
Pourtant ce discours
s'accompagne de peu de mots : un murmure, un cri, puis le silence. Mais
comme la parole s'est faite chair, tout le corps de Jésus; s'est fait
parole. Et comme cette chair ouverte est devenue l'annonce faite au monde,
le bois de la croix pareillement se fait verbe et par ses fibres et ses
nœuds collabore à la grande nouvelle.
Simple profil, mais
force des symboles ! Par ses quatre branches la croix s'élance, dirait saint
Paul, dans la hauteur et vers la profondeur, la longueur et la largeur. Elle
est ainsi la figure spatiale de la totalité qui envoie ses axes aux quatre
extrémités du monde. Ce n'est pas au hasard que les premiers mystiques
comparaient la croix à un arbre, dont elle aurait seulement épuré et comme
rectifié l'abondance sans lui ôter son élan vers le cœur de la terre et le
vertige du ciel sans mesure.
Les propres ennemis de
Jésus ont prophétiquement agi. Les erreurs de jugement et la dérision ont
ainsi défini l'exacte correspondance de la croix au mystère du Christ. Elles
ont d'emblée choisi dans cet instrument de supplice la géométrie la plus
ouverte à l'universel, tant dans la verticalité du divin que dans
l'horizontalité de l'homme. Elles ont opté pour la forme juste qui dessinait
la théologie nouvelle dans l'entrecroisement de deux branches, ce joint
mystérieux de la double nature, humaine et divine, du Christ.
La figure historique de la faiblesse
Pourtant la croix
reste la croix. Son universel dessein se réduit ce jour-là à l'exécution
d'une banale sentence de mort. Et elle fait mourir Jésus de mort humiliée,
puisqu'elle combine à son propos la double ignominie du crime et de la
servilité. La croix offre la figure historique de la faiblesse.
Que ne subit en effet
Jésus ? La défaite, jusqu'à cette ironie finale qui tente de défigurer,
autant que les coups et la fausse parure, et son projet et sa face. Son nom
même lui est retiré. Un écriteau surmonte la croix, portant un titre qui
n'appartient pas plus à Jésus que la couronne d'épines n'était faite pour sa
royauté et les clous pour ses mains. Enfin sa mort toute proche ne suffit
pas à atténuer la raillerie. Chez l'homme méprisé, l'agonie ne reçoit pas
l'honneur d'un petit peu de silence.
Or il consent à cette
iniquité. Lui, le polémiste redoutable qui faisait taire ses adversaires est
désormais sans voix, comme s'il tolérait qu'ils prissent sur lui leur
revanche, et définitivement. Ils parlent, en bas, et lui n'a plus rien à
dire. Pour la première fois, il consent à ce qu'ils font et il appelle même
la grâce de Dieu sur leur victoire insensée.
Il ne répond pas.
Est-ce un acquiescement, ce silence ? Il n'a rien fait pour empêcher le
déroulement de sa soumission. C'est à n'y rien comprendre. Certes, Jésus
n'est pas un violent et il ne s'arrachera pas à ses clous pour venir les
frapper. A la brutalité de ses persécuteurs, le pacifique ne saurait
répondre par des actes semblables. Comment userait-il d'une violence qui
n'est pas l'œuvre de ses mains ? Et s'il n'est pas violent, il lui faut
inévitablement accepter la capitulation des innocents.
Alors, peut-être ici
certains se reprennent-ils à espérer : la douceur de Jésus va surprendre le
brutal, désarmer sa hargne. Pourquoi s'enrager contre un être qui ne se
défend pas ? Attente encore bien ignorante des réalités de la violence.
Comment croire qu'en n'opposant pas de résistance au méchant on
l'apaise ? La douceur de la victime le fait au contraire progresser dans des
abus auxquels rien,
comme il le voit, ne
fait obstacle. Et peut-être même le rend-elle plus acharné devant cette
proie si peu complice de sa fureur. Quoi de plus ridicule que l'injustice
qui se déchaîne toute seule, comme si elle était à elle-même l'objet de sa
colère ? Quoi de plus irritant pour l'insulte que de ne pas rebondir sur une
autre insulte ?
Le refus de la force
peut ainsi, malgré lui, être une complicité avec la force, qu'il n'interdit
pas, et dont il facilite les débordements. Il y a, apparemment, une
immoralité de la douceur, comme il y en a une du pardon.
Mais le consentement
de Jésus à la croix n'a jamais signifié de si naïves espérances
en la conversion par exemple du persécuteur. Cette obéissance est aussi
éloignée de la résignation qu'elle l'était
de
la brutalité. Ni ruse destinée à fléchir le violent, ni lâche abandon aux
forces du destin. Elle est, dans son immobile silence, le jugement posé sur
l'injustice, le signe de contradiction que la patience offre à l'éternelle
colère des pouvoirs. Elle n'arbore pas la puissance matérielle, mais elle
fonde dans sa faiblesse même la libre conviction de la foi à laquelle rien
ne la fera renoncer, ni les coups, ni la mort. Elle fait connaître à la
force qui l'écrase qu'elle n'est rien d'autre qu'une force qui écrase, et
qu'en vain celle-ci invoquerait les mots de paix, de justice, de liberté ou
de loi. Ces beaux mots appartiennent au dictionnaire de Dieu, non aux
desservants des idoles. Et jusqu'au bout, la faiblesse regarde la puissance
dans les yeux, et elle lui dit son nom et elle lui désigne ses exigences
vides et ses mains sales. La douceur renvoie les pouvoirs, toujours forts,
mais soudain dévêtus, à leur visible vérité, ce sang et cette servitude qui
composent l'unique substance du persécuteur. Il n'y en a pas d'autres à
l'arrière, ni loi qui le dirige, ni rêve qui l'effleure, ni cité juste à
l'horizon qui honore son regard. Il n'y a que le mal présentement commis. Il
n'y a que le dénombrement des plaies infligées. Et l'adversaire redouble ses
coups pour que cesse cette implacable prédication, mais les coups martèlent
la persistante vérité du persécuteur et le reconduisent à la nullité de ses
raisons.
La douceur du
supplicié est résistance, dans ce renvoi de l'iniquité à elle-même. Telle
est l'obéissance de la croix, tel est son consentement rebelle, qui reçoit
les blessures, mais demeure capable des hautes décisions de Dieu. Il place
le bourreau devant la nullité du mal et ses ruptures avec la communauté des
hommes. Je soupçonne que c'est cela les ténèbres extérieures dont parle le
Christ, et que ce n'est même que cela.
Le Jésus crucifié ne
participe pas au péché, il ne s'en défend pas, il ne peut même pas
l'expliquer.
La croix est comme
l'épieu qu'il enfonce au vif des pouvoirs devenus fous. Sur le Golgotha
éclate la question plus épaisse que le mystère de la vie, plus profonde que
notre sens du sacré, celle du mal : je n'y comprends rien au péché. Je ne
sais pas philosopher sur la haine qui oppresse le monde depuis ses origines.
Qui donc a taillé, sur l'œuvre de Dieu, si belle en ses premiers matins, la
plaie de ces fautes inutiles ? Pourquoi des forts ? Pourquoi des âmes de
riches ? Pourquoi des dénominateurs ? Pourquoi les avez-vous déchirées, ces
offrandes somptueuses qu'étaient la liberté et la loyauté du partage ?
Pourquoi cette impatience de conquêtes, de pouvoirs et de doctrines ?
Pourquoi cette folie parmi les nations, si semblable au délire individuel de
notre éternelle volonté d'être les maîtres ? Pourquoi cet affreux
monothéisme de la haine entre tous les dieux, le plus universellement, le
plus constamment et le plus dévotement servi ?
La
croix, figure humaine de l'amour
La croix est ainsi
plantée au plus épais du mystère de l'homme, en ce mal que l'intelligence ne
comprend pas, en quoi justement consiste sa divinité : l'impossibilité de le
comprendre.
Et puisqu'elle ne peut
ni y participer, ni l'expliquer, elle se tourne vers l'offrande et
l'accomplissement. La croix prend en charge ce mystère dont Dieu ne sera pas
le complice. Elle en assume l'étrangeté absolue. Cette étrangeté toujours
endurée, jamais expliquée, c'est la souffrance. Jésus est avec les
souffrants, et le souffrant lui-même. Il s'incarne jusqu'à la croix parce
que sans la croix, son incarnation fût restée une tentative incertaine, et
Dieu n'eût pas été
le Dieu du Christ.
S'il n'avait pas été cette victime ? Jésus aurait été un visiteur aventuré
parmi les hommes... Jupiter lui aussi s'incarne de temps à autre. Les
anciens n'auraient pas songé à se récrier sur sa bonté : ils ne s'y
trompaient pas. Le rusé souverain du monde prenait là son plaisir : ses
incarnations donnant plutôt dans l'incartade. Le Jésus attaché à la croix
n'est pas promeneur parmi les hommes. S'il revêt l'humanité, c'est pour
aller jusqu'à ce point où l'humanité entrouvre sa brèche tragique, le plus
incompréhensible de ses secrets. Quelques théologiens des premiers siècles,
effrayés à l'idée que Dieu ait pu se laisser mortifier autant que l'un de
nous, avaient affectueusement rogné sur le sacrifice et ils prêtaient à
Jésus en croix la réconfortante permanence de Dieu. Mais que signifie une
incarnation aussi prudente ? Le sens de l'incarnation ne se livre qu' à
l'extrême pointe d'elle-même. Jésus entre doublement et véridiquement dans
la condition de la chair. Il se fait homme mais surtout il se fait le
moindre des hommes. La croix porte témoignage de cette oblation ultime. Le
chétif qu'il est devenu, destiné à être pris et incompris, assume l'humanité
jusqu'au dernier. Il se fait « tout l'homme et tout homme ». Et il sera
toujours dans cet état d'extrême incarnation qui le lie au plus faible, tant
que ce plus faible existera. Ainsi le poète, enfermé à Mauthausen, Jean
Cayrol, contemple dans la défiguration de ses proches la face lumineuse de
Jésus. « Je le vois partout », s'écrie-t-il. Jésus est à la fois le blessé
et celui qui se penche sur le blessé. C'est toute la dialectique de l'amour
: je suis le même et je suis l'autre...
La croix elle-même a
cette si humaine figure de l'amour. Elle revêt aussi la forme de l'homme,
qui dispensa maint artiste d'ajouter sur le bois le corps qui en épouse si
intimement l'idée. La croix figure un homme debout, dont l'immobilité
proclame l'attente et dont les bras s'ouvrent à la générosité de la vie. Il
y a dans cette station de l'homme debout la grande patience du Père et
l'ardente vigilance du pasteur. La mort a saisi Jésus debout et l'a fixé
dans ce geste d'éternel amour qui semble répéter pour ultime parole celle
qu'il prononça un jour devant les hommes : « Venez à moi, vous tous qui
peinez et ployez sous le fardeau et moi je vous soulagerai. »
Ils portent leur
croix, eux aussi. Jésus, comme eux, a porté sa croix, maintenant sa croix le
porte. Debout, les bras tendus, dans le geste qui convoque, qui annonce, qui
bénit, il semble réciter pour toujours l'Évangile des Béatitudes. Les
pauvres en esprit, les doux, les affligés, les affamés de justice, les purs
et les pacifiques, les persécutés, qu'ils viennent à lui puisqu'il s'est
fait lui-mê me
tous ceux-là à la fois, le pauvre, le doux, l'assoiffé de justice, le
persécuté. La pitié de ceux que l'on déchire ne peut venir que de l'être
lui-même déchiré. Qui aux heures les plus broyées de son existence n'a senti
que seul un Dieu souffrant et non un Dieu puissant avait murmuré à son côté
les paroles de la consolation ?
Ses bras ouverts sont
ceux du père prodigue qui reçoit le fils repenti. Ses ennemis là encore ont
conspiré pour la vérité. Ils l'ont fixé dans la seule position qu'il pouvait
avoir, à la fin des quatre Évangiles, et qui continuait chacune de ses
paroles.
Où donc les
appelle-t-il dans ce geste large que soulève une joie miraculeuse ? Il ne
les mande ni à la doctrine, ni à la puissance, ni à la loi, il ne les envoie
pas vers les ardeurs démentes des fanatiques ou des cupides. Il les appelle
à sa consolation, à sa liberté, à la vivacité de leur conscience. Ses mains
clouées sont les plus libératrices. Ses bras déployés comme des ailes les
invitent aux pensées aventureuses.
Et qui appelle-t-il
ainsi ? Les opprimés, à la justice ; les affligés, à la tendresse. Les
brutaux à leur changement. Il s'est fait leur victime, mais il a dit être
venu pour le pécheur, même le plus dur. Celui-là aussi il l'appelle, et il
le recevra s'il veut bien venir sous la forme d'un enfant comme il le dit
lui-même. Car, ajoute-t-il, le royaume des cieux est largement ouvert à
l'enfance des hommes.
L'infinie compassion de Dieu
L'appel de Jésus est
universel : dans sa personne, dit saint Paul, « il a détruit le mur de la
séparation, la haine ». Il a ainsi réuni et fait
un seul homme de ces
gens divisés, juifs, grecs, hommes, femmes, maîtres et esclaves.
Aucun homme, en vérité
n'est laissé seul. Claudel invoque cette coïncidence du Christ à chacune de
nos angoisses. « Il n'est donc plus de péché où la plaie ne corresponde, il
n'est plus de croix au-dessus de nous où son corps ne soit adapté. » Dans
nos solitudes, nous sommes ensemble et inséparables.
Ceux qui ont la foi
portent en eux le sentiment d'être peuplés de cette présence de Dieu. Ils
savent où le trouver, fixé qu'il est sur sa croix. Certes le monde n'est pas
lavé, il n'est pas régénéré. Mais quelqu'un demeure auprès de moi :
inhabitation sacrée qui ne se voit pas, ne s'entend pas, qui garde son
originelle faiblesse, mais qui est la première réponse, non absurde et
sensible au cœur, à des interrogations éternelles, jusqu'ici vainement
émises.
Et ceux qui ne croient
pas peuvent au moins se réjouir qu'une religion dédaignant les vieilles
paniques de l'homme devant la mort et ses insistantes passions ait imaginé
de lier ses divinités à l'amour, sa foi au service du prochain, et que la
transcendance, d'ordinaire farouche et contraignante, se soit livrée
seulement comme l'infinie compassion de Dieu.
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