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Un entretien de Jean
Daniel avec le cardinal Jean-Marie Lustiger
Nouvel Observateur, avril 1983.
Jean DANIEL—
Ce
que célèbre Jésus pendant la Cène, c'est bien la Pâque juive ?
Mgr LUSTIGER. — Jésus
a célébré avec ses disciples la Pâque juive — la fête de Pessah. On discute
entre exégètes pour savoir si la Cène a été effectivement le repas pascal,
un repas pascal anticipé, ou encore un repas sabbatique identifié après coup
au repas pascal. Dans l'Évangile, celui de saint Luc en particulier (22,
14-20), chaque détail de la Cène trouve son sens plein s'il est fondé sur la
célébration rituelle de la Pâque. La célébration de la Pâque, Jésus la fait
avec ses disciples comme une nouvelle famille, il joue le rôle de chef de
famille. A la fin du « Seder » (repas
de la Pâque juive),
ajoute Marc, ils chantèrent les « psaumes », le Hallel. La
célébration eucharistique des chrétiens tire tout son sens de cette origine.
De nos jours, on présente souvent l'eucharistie comme un repas. On a tout à
fait raison. Mais on pense alors aux repas de fête, tels qu'on les célèbre
dans notre société. Or, des repas de fête, même sacrés, existaient en
quantité dans le paganisme. Aujourd'hui encore, les racines païennes de
notre culture sont proches. L'eucharistie, ce n'est ni un repas sacré païen
ni un « repas de fête », au sens habituel d'aujourd'hui. C'est le repas
partagé, hâtif de la Pâque, qui plonge dans une symbolique sacrificielle
encore très présente à l'époque de Jésus : l'agneau du festin était immolé
au Temple. Sans cette référence, l'eucharistie elle-même perd son sens.
J. D. — Parce qu'il y
a déjà, dans la Pâque juive, l'évocation de la chair et du sang.
Mgr LUSTIGER. — Le sang dont il est
question reprend textuellement la formule de Moïse : « Ceci est le sang
de l'Alliance » (Exode 24, 8). Jésus l'a récitée (Marc 14, 24). Car
l'eucharistie est un mémorial (zikkaron en hébreu). « Vous ferez
cela en mémorial de moi » (Luc 22, 19). C'est beaucoup plus qu'un simple
souvenir : il fait droit au passé comme à l'avenir, car la signification de
la Pâque est messianique.
J. D. — Comment
peut-on dire que l'eucharistie est un mémorial ?
Mgr LUSTIGER. — Elle
est doublement un mémorial. D'abord au sens où la Pâque juive est mémorial :
la Pâque chrétienne fait sienne la mémoire d'Israël...
J. D. —
C'est-à-dire la célébration de l'Alliance et de la sortie d'Egypte.
Mgr LUSTIGER. — Oui.
Au cours de la Semaine sainte, et notamment dans la célébration du Samedi
saint : toute l'histoire du salut, de la création jusqu'à l'accomplissement
des temps, est remémorée liturgiquement dans les lectures. A son tour,
l'eucharistie fait mémoire de ce dont Jésus a fait mémoire. Ainsi les païens
ont accès à la mémoire d'Israël en partageant le mémorial de Jésus puisque,
ce faisant, ils participent à l'action de grâce de Jésus, fils obéissant de
la promesse. Un chrétien qui ne ferait pas sienne cette mémoire de Jésus,
qui inclut la mémoire d'Israël, n'accueillerait pas la grâce qui lui a été
faite. En cela, d'ailleurs, les liturgies chrétiennes sont fidèles au rituel
juif de la Pâque célébrée par Jésus.
J. D. — Jésus
fait pénétrer le judaïsme chez les incroyants ?
Mgr LUSTIGER. — Il fait pénétrer les
païens dans la grâce donnée à Israël. Il permet d'avoir
part à l'Alliance avec Dieu. Selon nous, chrétiens, c'est cet événement qui
était annoncé par les Prophètes.
J. D. — Et quel
est le second aspect ?
Mgr LUSTIGER. — C'est
précisément cela : ce mémorial vécu par Jésus est devenu mémorial de Jésus
lui-même, de l'offrande de Jésus qui saisit l'homme souffrant en état de
rupture et de péché, de détresse, vivant loin de Dieu, et l'invite à s'en
rapprocher, au lieu de s'enfermer dans le refus et le désespoir. En fils, il
a offert lui-même sa vie et sa liberté à l'unique Père des cieux. Il fait
entrer tous les hommes dans la condition filiale... Il y a même beaucoup
plus que cela. Nous disons : Jésus est le fils de Dieu, le « fils unique
» de Dieu. Avant de donner à ces mots le sens qui nous ouvre sur le
mystère de Dieu lui-même et de son Verbe éternel, il ne faut pas oublier
qu'Isaac, le premier, a porté ce titre de « fils unique » de son père
Abraham (Genèse 22, 2-16) et qu'Israël a été appelé le «fils bien-aimé de
Dieu » (Osée 11, 1 ; cf. Exode 4, 22). Jésus se présente comme le fils
obéissant qui « accomplit la volonté du Père des-cieux ». C'est là
une phrase de révélation, une « voix du ciel » dite sur Jésus, au moment du
baptême, de la Transfiguration : « Celui-ci est mon fils bien-aimé,
écoutez-le » (Matthieu 3, 17 ; 17, 5).
J. D. — Sauf que
la Bible parle du « peuple ».
Mgr LUSTIGER. — La
Bible dit « serviteur », « élu » et « fils ». Israël est
personnifié comme fils, et en même temps, le messie-roi est présenté comme
fils. Fils est donc un terme dont la signification est à la fois collective
et personnelle. Mais entendons-nous : la vraie condition filiale, c'est
d'accomplir parfaitement la volonté de
Dieu Père. C'est à l'intérieur de cette obéissance, de cette conduite
humaine devenue filiale et non pas servile, non pas craintive, que la
condition de fils se réalise. Dire qu'Israël est fils ou dire que Jésus est
fils en sa condition humaine, cela veut dire que l'humanité se perçoit non,
comme dans les cosmogonies païennes, physiquement issue de Dieu mais
participant à la vie, de Dieu par grâce, par choix gratuit et par libre
amour de Dieu. C'est ainsi que l'homme trouve sa plénitude. Il entre, à
l'égard du Dieu inconnaissable, dans une relation qui lui permet de
connaître le mystère de Dieu et de trouver par grâce l'accomplissement de la
liberté, comme Jésus lui-même le dit à ses disciples dans le Sermon sur la
Montagne.
J. D. —
Dans cette partie de votre analyse, vous n'abordez pas la divinité de
Jésus.
Mgr LUSTIGER.
— Je parle à la fois de la condition filiale d'Israël et de la condition
humaine filiale de Jésus. Il n'y a pas de séparation entre Jésus et Israël.
Les évangélistes témoignent de l'histoire de Jésus en la référant sans cesse
à l'histoire d'Israël. C'est en ce sens que Jésus est l'accomplissement
d'Israël (cf. Matthieu 5, 17.). Le mot est terrible car il a souvent été
entendu comme signifiant l'anéantissement du judaïsme et justifiant la
persécution des juifs.
J. D. —
Vous voulez dire que l'épanouissement d'Israël en Jésus n'implique
pas...
Mgr LUSTIGER. —...N'implique pas la
disparition historique d'Israël et ne rend vaines ni son existence
historique ni sa vocation spirituelle.
J. D. — ...Ni sa survie...
Mgr LUSTIGER.
— ... Ni sa vie, ni sa mission.
J. D. —
Iriez-vous jusqu'à dire, dans votre évocation de la dimension mémoriale
de la Pâque, que, dans cet acte de Jésus, la volonté de ne pas faire de
-prosélytes a été violée, c'est-à-dire qu'il y a eu accès à l'universalité ?
Mgr
LUSTIGER. — L'accès à l'universalité est à la fois antérieur et
postérieur à la dernière Pâque célébrée par Jésus. Jésus lui-même l'affirme
en une expression tirée d'Isaïe — « pour la multitude » —, d'abord
énigmatique pour ses disciples : « Ceci est la coupe de mon sang, le sang
de l'Alliance, versé pour vous et pour la multitude en rémission des
péchés. » Dès les débuts de l'alliance avec Israël, dès la promesse à
Abraham (Genèse 12, 3) et dans toute la continuité de l'Alliance et de
l'espérance donnée par les Prophètes (Isaïe, Jérémie, Ezéchiel) tout comme
par Daniel, l'ouverture aux nations est constamment le sens et la clé de la
vocation d'Israël.
J. D. — Mais avec une mission,
gardée pour Israël, d'être témoin parmi les nations ?
Mgr LUSTIGER. — Oui, bien sûr. Avec
l'idée que toutes les nations viendront et adoreront, et Israël aura la
surprise de voir « des enfants qu'il n'a pas enfantés ».
L'universalisme
est inscrit comme une espérance dès la vocation d'Abraham : « Par toi se
béniront toutes les nations de la terre. » La singularité de la vocation
du peuple juif, dans sa constitution même, n'a de sens que dans cette
ouverture universelle. Ce n'est pas une promesse d'hégémonie universelle :
ce n'est pas le peuple du centre du monde, qui verra venir à lui la totalité
de l'univers. C'est une mission vis-à-vis de tous, parce que Dieu se révèle
le Dieu de tous les peuples et pas seulement d'Israël ; il ne se fait le
Dieu d'Israël que parce qu'il a choisi Israël, qui n'est rien par lui-même,
pour en faire l'instrument de son amour pour toutes les nations. Prenez le
récit de la Création. La Genèse montre comment le Dieu d'Israël est le Dieu
de tous les hommes. Il est le même et l'Unique.
Deuxièmement,
l'universalisme s'inscrit dans la vie de Jésus lui-même. Au cours de sa vie,
des éléments anticipateurs sont soigneusement marqués par les évangélistes.
Jésus lui-même a dit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la
Maison d'Israël » (Matthieu 15, 24). Il accepte de son Père des Cieux
cette délimitation à Israël du champ de son action. L'ouverture du Règne de
Dieu aux nations païennes ne sera accomplie qu'au-delà de sa propre mort ;
cependant, il y a dans le temps de la vie de Jésus des prophéties et des
anticipations de la conversion des nations païennes que les évangélistes ont
mises fortement en lumière.
J'en cite une
très connue, c'est la parabole de l'enfant prodigue (Luc 15). Le sens de la
parabole est le suivant. Le fils aîné, qui est resté avec le Père, c'est
Israël. Le Père, c'est Dieu. Et le fils aîné est toujours avec le Père, et
il doit se réjouir de l'amour du Père. Le fils cadet, lui, a réclamé sa part
d'héritage, et l'héritage dont il est question ce sont les biens divins, la
connaissance de Dieu. Il s'en est allé au loin, dans le pays de la mort. Il
a dilapidé l'héritage et il n'a plus rien. C'est le païen. Il est, du. coup,
esclave, et il voudrait bien se nourrir de ce dont se repaissent les
troupeaux de porcs. Or, dans le Proche-Orient, les porcs sont les animaux
sacrés qui symbolisent la mort, d'où l'interdit alimentaire pour les juifs.
La mort n'est pas un dieu. Celui qui est dans les mains de Dieu ne peut voir
aucune complicité avec la mort. Donc, le fils cadet est devenu esclave de la
mort, ramené au rang des animaux. Il dit : je veux retourner chez mon père,
parce que là j'aurai la vie. Le père l'accueille, et vous connaissez la
suite de la parabole.
Le sens de la
parabole, c'est que le cadet est, lui aussi, un fils. C'est dire à Israël :
attention ! Les païens sont des fils perdus, et la joie de Dieu, c'est de
retrouver ses fils. Ils ont donc autant de droits que vous aux biens du
Père, ils en ont même plus ! Ils en ont plus parce que ce sont des fils
repentis, des fils perdus retrouvés, des fils morts revenus à la vie. Et
toi, qui es demeuré juste et fidèle, tu n'as pas à te plaindre, « tu es
toujours avec moi », donc tu dois te réjouir de ma joie de retrouver ton
frère, qui était perdu. En retrouvant ton frère, tu dois être heureux de ma
joie à moi, qui est de le retrouver, et tu ne dois pas être jaloux de sa
part d'héritage. Cette parabole est clairement une parabole juive et ne
pouvait être exposée en dehors de ce contexte.
Ensuite, il y a,
dans la vie même de Jésus, des moments précis qui annoncent l'entrée des
païens dans l'Alliance avec Dieu. Par exemple, on nous raconte la guérison
de l'enfant du centurion de Capharnaüm (Luc 7, 1-10), et l'on voit bien la
différence d'attitude entre les païens et les juifs. Les juifs s'approchent
de Jésus, l'enserrent de partout, le touchent, ils sont physiquement en
contact (Luc 6, 17-19). Le païen, lui, vient de loin et dit : « Seigneur,
je ne suis pas digne que tu entres dans ma maison. N'y entre pas. »
Jésus admire et dit : « Vraiment, je n'ai jamais vu une telle foi en
Israël. » Donc, par la foi, le païen accède au salut, et le récit
annonce le salut qui sera donné aux païens.
Tout se passe
comme s'il y avait eu promesse, dans la vie d'Israël, et anticipation, dans
la vie de Jésus, de cette ouverture du salut aux nations. Mais cet événement
n'est arrivé qu'après la mort et la résurrection de Jésus. Il s'est produit
à la Pentecôte par le don de l'Esprit qui, ainsi, élargit d'un seul coup le
cercle des disciples de Jésus et suscite un peuple nouveau (Actes 2), un peu
déjà à la manière dont Ezéchiel, dans l'épisode des ossements desséchés, a
prophétisé la résurgence du peuple (Ezéchiel 37).
Voilà l'événement
qui a donné naissance à l'Assemblée, l'« Ecclesia » des juifs et des
non-juifs, qui a provoqué un clivage avec la Synagogue. Ce n'est pas la
Passion qui est le moment de rupture : la passion du Christ révèle, bien au
contraire, que tous les hommes sans distinction sont comme emprisonnés
ensemble par leur complicité dans le péché ; saint Paul l'affirme avec force
au début de sa lettre aux Romains.
Les évangélistes
soulignent que la totalité des hommes est compromise dans la mort du Christ,
Rome tout autant que le peuple d'Israël. Il y a, notamment, une très lucide
analyse du pouvoir romain, qui prétend à la justice. Et c'est Pilate, le
représentant du pouvoir et du droit, qui commet la suprême iniquité : «
Je ne reconnais aucun motif de condamnation contre lui... » (Jean 18, 39
; 19, 4-6). « Je suis innocent de son sang... » (Matthieu, 27, 24).
Alors qu'il est responsable et qu'il prétend assurer la justice, l'équité,
il condamne consciemment un innocent. C'est le mensonge par excellence qui
se justifie lui-même par le scepticisme. « Qu'est-ce que la vérité ? »,
riposte Pilate à Jésus. Dans ce procès, certains représentants d'Israël
aussi ont été compromis : des anciens, des prêtres, des scribes. Et le
peuple, selon saint Luc, est réduit à un rôle muet. Il regarde, comme s'il
ne comprenait pas, Le mot grec employé par Luc (23, 13, 27, - , c'est «
laps », le peuple sacré, le « peuple saint ».
J. D. —
Il est saint et il ne comprend pas ?
Mgr LUSTIGER.
— Il est muet. Il était là, à regarder. Tout le monde est compromis, y
compris les disciples, qui ont peur et qui s'en vont, qui fuient. Telle est
la dimension universelle de la Croix du Christ. La Passion du Christ sert de
révélateur de la totalité du mal qui existe dans le monde et en chacun.
J. D. —
A partir de quel moment tous ces gens, qui vont le reconnaître, ont-ils
compris le sens de sa mort et ont-ils compris la promesse de la résurrection
?
Mgr LUSTIGER.
— Jésus demeure obscur, incompréhensible pour tous jusqu'au jour où ils
reçoivent le « don » promis, qui leur permet d'entrer dans l'intelligence de
la Sagesse de Dieu.
Ainsi les
disciples d'Emmaüs, dans saint Luc (Luc 24). Les deux hommes sont en route,
partis de Jérusalem juste après le Chabbat ha-Gadol, le Grand Sabbat, donc
le dimanche même, et ils marchent tout tristes. Quelqu'un les rejoint sur la
route et leur demande : «
Qu'avez-vous à être tout tristes ? »
Alors, ils
lui disent : « Tu es bien
le dernier à Jérusalem
à
ne pas savoir ce qui s'est passé
! Jésus, un prophète puissant en action et en parole — nous espérions que
c'était lui qui délivrerait Israël — est mort voilà trois jours. Il est vrai
que quelques femmes sont venues nous raconter qu'elles ne l'avaient pas
trouvé dans son tombeau. Mais... »
A ce
moment-là, l'inconnu leur commenta toutes les Ecritures :
« Esprits sans intelligence,
coeurs lents à croire tout ce qu'ont annoncé les prophètes... Ne savez-vous
donc pas qu'il fallait que le Messie souffrît pour entrer dans sa gloire
?... »
Et,
commençant depuis le commencement, il leur expliqua toutes les Ecritures.
Les hommes ne comprennent pas encore. Arrive le dernier épisode d'Emmaüs,
qui est très mystérieux. Ils lui disent :
« Reste avec nous, il se fait
tard... Nous arrivons à une auberge, viens avec nous. »
Puis, au
moment de se mettre à table, ils le reconnaissent «
à la fraction du pain »,
et «
il leur devint invisible ».
Alors les
disciples se disent : «
Notre cœur n'était-il pas tout brûlant pendant qu'il nous expliquait les
Ecritures ? »,
et ils
retournent à Jérusalem en toute hâte «
pour faire part aux apôtres de ce
qui leur est arrivé ».
Donc, les
disciples ne comprennent qu'à partir du moment où ils reçoivent ce que la
Passion du Christ et sa Résurrection étaient destinées à donner à
l'humanité. Le don promis, c'est l'Esprit-Saint qui change le coeur de
l'homme. C'est l'Esprit qui rend «
brûlants »,
vivants les
coeurs de pierre, selon l'oracle du prophète Ezéchiel. Seul cet Esprit
permet aux disciples d'accéder au mystère de la Passion, de comprendre «
pourquoi il fallait que le
Messie souffrît ».
La
Cène est la nourriture du peuple messianique qui voit dès maintenant cette
transfiguration et l'enfantement qui est en train de se produire.
J. D. —
C'est-à-dire que sans la Passion et la Résurrection, il n'y a pas
d'accomplissement ?
Mgr LUSTIGER.
— Seul le don de l'Esprit du Ressuscité anticipe l'accomplissement des
temps.
J. D.
— De quoi Judas est-il le symbole, alors, dans cet absolu de la Passion ? Il
est l'instrument de la divinité...
Mgr LUSTIGER.
— C'est l'extrême paradoxe.– Je pense que Judas est, par rapport aux
disciples, ce que la mort est dans l'expérience du Christ lui-même, une
victoire apparente du Mauvais, du mal sur le bien. L'idée qu'il faut que le
Messie souffre et meure est, en elle-même, scandaleuse. C'est une négation
de Dieu. C'est le scandale majeur. L'idée que, parmi les disciples, il y ait
comme l'expression d'un refus définitif et l'enfermement dans le désespoir
est un autre scandale, indissociable de celui de la mort de Jésus. Mais
Jésus a vaincu la mort, il est mort aussi pour Judas.
J. D. —
Son symbole reste énigmatique pour vous ?
Mgr LUSTIGER.
— Enigmatique et scandaleux comme la mort. Judas et Pierre ne peuvent
pas être séparés. Pierre renie et se repent. Judas trahit et désespère. Ce
sont deux faces de l'homme. Il ne nous est rien dit du comportement des
autres disciples pendant la Passion de Jésus, sinon qu'ils s'enfuient,
qu'ils ne sont pas là. Les deux apôtres qui ont un visage personnel, qui
jouent un rôle dans la Passion, ce sont Pierre et Judas. Les autres
n'apparaissent qu'en groupe... à part un, anonyme : « le disciple que
Jésus aimait ».
J. D. —
Dans la dimension humaine et historique, tout se passe comme si Judas jouait
quand même le rôle du mal, supportant un péché, devant le payer et devant
subir un châtiment.
Mgr LUSTIGER.
— Oui.
J. D. —
Est-ce compatible avec ce que vous dites de la fatalité de la Passion ?
Mgr LUSTIGER.
Oui. Il y a la parole que rapporte saint Luc « Père, pardonne-leur,
car ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23, 34). La prière de pardon
dite par Jésus sur tous ceux qui furent les instruments de sa Passion, les
bourreaux, le peuple, tout le monde, est une parole de miséricorde, ce n'est
pas une amnistie facile et irresponsable. La miséricorde, c'est l'autre face
de la vraie justice.
Quand les hommes
condamnent le Juste, son innocence fait apparaître le mal caché qui est en
tout homme, elle démasque jusqu'où va le mal. Dans ce crime il devient clair
que le mal a une complicité avec la mort. C'est là la cohérence ultime de la
condition humaine révélée par le Juste crucifié. Il manifeste notre liberté
blessée, notre volonté du mal qui conduit à la mort de l'homme, cause
l'homicide, la mort de l'autre, ou le suicide, sa propre mort. La figure de
l'Innocent dévoile le mal en en acceptant les conséquences jusqu'au bout. A
la limite, l'Innocent meurt non par décret mais parce qu'il accepte de subir
jusqu'au bout les conséquences du mal, pour que ce mal soit dévoilé, mis à
nu et pris par le pardon de Dieu.
A celui qui doute
encore et qui « regarde » le crucifié, il faut que se révèlent
l'abîme de la liberté et la profondeur de l'Espérance. Et aussi la
profondeur du pardon.
Dans cette vision
juive et chrétienne de la souffrance, plus rien ne peut étonner de la part
de l'homme. Celui qui la partage ne peut plus désespérer de l'homme, parce
qu'il est allé jusqu'au fond absolu du désespoir, et en est sorti avec le
crucifié. Dès lors, le disciple de Jésus ne peut plus dire simplement d'un
homme qu'il est bon ou mauvais car il sait désormais que tout homme, et
lui-même aussi, peut aller jusqu'à l'extrême du mal, et pourtant il sait que
ce même homme est destiné à l'extrême du bien, et que le pardon lui est
donné.
J. D. —
Sauf que, pour les gens extérieurs à l'Église, il semble que dans le
judaïsme la mort reste un scandale, tandis que le christianisme l'intègre.
Mgr LUSTIGER.
— Elle demeure un scandale pour le chrétien comme pour le juif. Et le
judaïsme le premier est une réponse à la question de la mort, une promesse
de vie. Dans la grande prosopopée : « Mort, où est ta victoire ? Mort, où
est ton aiguillon ? » (1 Corinthiens 15, 55), saint Paul cite Isaïe et
Osée (Isaïe 25, 8 et Osée 13, 14). Mais la mort demeure un scandale,
scandale redoublé, folie inconcevable d'un Messie crucifié. Le scandale de
la condition mortelle de l'homme s'exprime dans la stupeur de devoir mourir.
La mort et son imprévisibilité m'apparaissent toujours comme une injustice,
même si j'arrive à me raisonner en me disant que je suis un être biologique,
ou si, à un moment donné, et en ayant assez de vivre, je me trouve rassasié
de la vie. Mais le scandale de la mort — c'est une expression de saint Paul
—apparaît en toute son ampleur dans le scandale de la Croix (1 Corinthiens
1, 18-25), le scandale de la mort injustement subie du Messie. Par aucun
homme la mort n'est aimée. Pour le disciple du Christ ressuscité qui a
appris à aimer la vie puisqu'elle est donnée par Dieu, ce scandale redouble
et ne peut être surmonté qu'en étant associé à l'épreuve du Christ. Faire du
christianisme une exaltation de la mort, c'est faire fi de la conscience
qu'ont eue le Christ et la première génération chrétienne du rôle
sacrificiel (et rédempteur, au sens de délivrance) de l'offrande du Christ
dans sa mort. Je pense que la conscience juive est capitale ici pour
comprendre le Messie souffrant ; cette expérience-là, elle en connaît le
prix. Jésus lui-même a lu ou entendu lire dans la synagogue de Nazareth le
rouleau du prophète Isaïe : « Nous le pensions accablé, puni... Nous
pensions que c'était un homme châtié. En fait, c'était nos souffrances qu'il
portait, nos iniquités dont il était accablé » (Isaïe 53, 3-4). Ces
versets sont parmi les plus bouleversants de toute la Bible. On ne peut
comprendre le sacrifice du Christ que si l'on garde présent à l'esprit que
Dieu lui-même a comme un effroi profond devant la mort (Matthieu 26, 36-46).
J. D. — Et la résurrection,
n'est-ce pas une façon d'imaginer un double de ce monde ?
Mgr LUSTIGER. — La résurrection, c'est
la foi en la puissance de Dieu, qui fait vivre l'homme divinement dans la
plénitude de sa condition historique, y compris. corporelle. Elle est
littéralement irreprésentable, même si elle a nourri des fantasmagories.
J. D. —
Il y a quand même une référence évangélique à la résurrection du Christ. Il
est apparu tel qu'il était avant...
Mgr LUSTIGER.
— Pour montrer son identité tout en se manifestant comme les prémices et
le gage d'une nouvelle création. Cela ne nous permet en aucune façon
d'imaginer notre propre avenir de ressuscités. La foi en la résurrection
relève de la foi en Dieu, pas d'une croyance imaginaire en ce que nous
deviendrons.
J. D. —
C'est-à-dire que les rares témoins de la résurrection du Christ ne pouvaient
pas espérer avoir une résurrection identique ?
Mgr LUSTIGER.
— Si ; mais la seule chose qui apparaisse, c'est que dans la
participation à la vie divine la mort est vaincue en lui. « Je fus mort,
et voici je suis vivant » (Apocalypse 1, 18).
J. D. —
Mais pour eux, c'était représentable ?
Mgr LUSTIGER.
— La seule analogie de la résurrection, en cette vie présente, la seule
anticipation que j'en aie actuellement, c'est ce que Dieu me donne déjà en
me permettant de vivre avec lui et de lui. Dans mon corps mortel, il met
déjà une énergie divine dont je sais qu'elle est capable de vaincre ma mort,
mais d'une manière que je ne peux pas imaginer. Je puis recevoir un
avant-goût de la résurrection, car, marchant dans les traces du
Christ-Messie, je puis lui être uni dans l'Esprit-Saint, et je me souviens
qu'il a vécu cette vie, qu'il a traversé notre vie et notre mort vers le
Père. Il demeure présent à l'histoire humaine, mais non à la manière d'un
fantôme, d'un survivant. Il n'y a pas de mausolée qui contienne son corps.
Les prémices de la résurrection qu'il a inaugurée dans l'histoire et dans le
coeur des hommes auxquels il confère l'onction messianique de l'Esprit qui
vivifie font croître, grandir dans l'histoire son corps qui est l'Eglise.
J. D.
— Vous vous rendez compte, en disant tout cela, que vous allez dans le sens
contraire de tous les arguments qui ont servi au prosélytisme séculaire, et
même au pari de Pascal ?
Mgr LUSTIGER.
— Je ne crois pas que Pascal ait parié sur la résurrection, dans cette page
écrite en une nuit.
J. D. —
Dans l'implicite du pari, il y a cela...
Mgr LUSTIGER.
— Peut-être, mais en tout cas je ne crois pas que ce pari « probabiliste »
puisse être décisif. Il est peut-être même fallacieux, faute d'avoir
correctement identifié l'enjeu. Car la vie éternelle, au sens où en parle
l'Evangile, commence dès à présent. Je ne pourrais pas croire à la puissance
de résurrection à laquelle je crois, mais qui est complètement
irreprésentable pour moi, si elle ne venait pas à moi comme une parole que
Dieu me donne, comme une espérance que Dieu me donne avec son Esprit
d'adoption. Ce dont je parle ici n'est pas une expérience marginale. Il ne
s'agit pas d'« expériences rares », du type initiatique. C'est la condition
ordinaire de celles et de ceux qui sont appelés à n'être qu'un avec le
Christ en participant à sa condition de ressuscité (cf. Romains, 6, 3-11).
Cette vie est inscrite dans l'opacité des jours, dans les faiblesses
humaines, dans les failles de l'existence.
J. D. —
La célébration de Pâques, dans ce sens, devient, au fond, l'identification
avec l'essence du christianisme.
Mgr LUSTIGER.
— Oui. Car la vie chrétienne est une réitération de la Pâque.
J. D. —
Alors, comment voyez-vous, d'abord, la justification de la survie d'Israël,
étant donné l'importance de ce qui lui est arrivé avec Jésus, selon vous ?
Mgr LUSTIGER.
— La survie d'Israël — mais je préférerais dire simplement la vie
d'Israël —est inscrite dans la promesse de Dieu. Dieu ne peut pas se
démentir. Quand Dieu donne, il ne renie pas ce qu'il a donné et promis : «
Les dons et l'appel de Dieu sont sans repentance » (Romains 11).
J. D. —
Et la coexistence d'Israël et des nations ?
Mgr LUSTIGER.
— La relation entre Israël et les nations me semble exprimée dans la
parabole des ouvriers qui ont été embauchés par le maître de la vigne à
différentes heures de la journée (Matthieu 20, 1-16). Les premiers, ce sont
les juifs ; les derniers, ce sont les païens. Ils reçoivent cependant «
le même salaire » que les premiers, alors que, pourtant, ils ont été
embauchés les derniers. Un jour Dieu essuiera toute larme des yeux
(Apocalypse 21, 4) ; l'humanité sera comme une famille arrachée à la mort et
réconciliée. Tel est, pour les juifs comme pour les chrétiens,
l'accomplissement eschatologique, ultime, de toutes choses. Or,
manifestement, cet accomplissement ne nous est pas encore donné comme une
possession mais comme une espérance. Dans cette attente, la relation
d'Israël aux païens demeure une des tensions constitutives de notre histoire
dont l'accomplissement est attendu comme une « résurrection d'entre les
morts », nous dit Paul (Romains 11, 15).
Les païens, d'ailleurs, ne sont pas tous entrés
dans l'Alliance. Nombreux sont les païens qui refusent l'Alliance, et Israël
doit demeurer, jusqu'à l'accomplissement des temps, le témoin de la promesse
de Dieu, avec sa vocation propre de fils aîné.
Dans la conception chrétienne de l'histoire, le
monde reste divisé en juifs et en païens. Le juif est celui qui a reçu
l'Alliance, il est témoin historique de l'initiative de Dieu. Le païen est
celui qui n'a pas reçu cette mission : il attestera la surabondance de la
miséricorde première.
Le juif doit reconnaître le don qui lui a été
fait, don gratuit, et le païen n'a accès à son tour à cette grâce qu'en
reconnaissant celle qui est faite en premier à Israël. Le peuple des «
chrétiens », c'est-à-dire littéralement ceux qui appartiennent au
Christ, au Messie, est fait du rassemblement des juifs et des païens, ainsi
qu'en témoignent saint Paul et les Actes des Apôtres.
Autrement dit, il y a toujours une
interdépendance. Supprimez l'un des termes et vous supprimez le champ même
où apparaissent l'initiative et l'action divines. Alors le conflit apparaît.
Dans l'Évangile, il est plusieurs fois question de la « jalousie »
entre les fils : l'un ou l'autre prétend s'emparer de la totalité de
l'héritage. L'un et l'autre doivent reconnaître, par l'acceptation du don
que Dieu fait à son frère, que lui-même n'a pas d'autre droit que la
gratuité de l'amour que Dieu lui porte. Chacun est pour l'autre témoin de
l'amour. Il faut donc que subsistent les deux termes, Israël et les païens.
Non pas comme des entités archéologiques mais comme des données
constitutives de l'histoire de l'Église.
Il
y a même davantage. En l'église Sainte-Sabine, à Rome, on peut admirer deux
figures complémentaires de l'Église, l'« ecclesia ex circumcisione »
et l'« ecclesia ex gentilibus ». C'est une image tout à fait
différente de celle de la cathédrale de Strasbourg. A l'intérieur de
l'Église aussi, l'identité juive persiste comme un élément de la grâce
qu'elle a reçue, comme un rappel permanent de son absolue gratuité, comme le
signe de l'amour de Dieu.
J. D. —
A Chartres, en tout cas, il y a sur un des portails tous les apôtres sur les
épaules des prophètes...
Mgr LUSTIGER.
— Oui, mais à Rome, l'idée est que l'Église n'est dite catholique —
kath olon — que parce qu'elle est d'abord constituée des juifs et des
nations.
J. D. —
Voulez-vous dire que, pour l'Église, tant que les païens existent, le
judaïsme persiste ?
Mgr LUSTIGER.
— La tradition ancienne de l'Église a compris de la sorte l'histoire du
salut. Je viens de l'exposer en référence à la lettre aux Romains de Paul.
Et c'est bien ce qui se fait
jour dans le moment que nous
vivons, un moment de rédemption et de délivrance. Sinon, ce serait prononcer
la fin de l'histoire. Qui peut le faire, sinon Dieu seul ? Il est vrai
qu'une autre compréhension de l'histoire et de la place d'Israël dans
l'économie du salut s'est fait jour dans la pensée chrétienne après la
période patristique.
J. D. —
Le fait que le christianisme ait besoin du judaïsme, cela vous invite-t-il à
ne pas appeler à la conversion... ?
Mgr LUSTIGER. — Tout
homme est appelé à se retourner vers Dieu, à se « convertir ». Par quel
chemin ? C'est le secret de chacun, que Dieu seul connaît, et qui s'inscrit
dans le secret de l'achèvement de l'histoire.
J. D. —
Que diriez-vous à des hommes qui tâtonnent peut-être vers Dieu ?
Mgr LUSTIGER. — Je
pense que le vrai débat est sur la vie, sur la résurrection. J'ai envie de
dire à chaque homme que je rencontre : « Laisse-toi saisir par la vie. »
S'il nous est difficile de croire à la résurrection, c'est parce que nous ne
voulons pas nous laisser saisir par Dieu qui fait vivre.
Je
dirais que la vraie question — et elle est parfois posée —, c'est : est-ce
que la vie de l'homme est autre chose que ce dont l'homme se rend maître ?
Aujourd'hui, l'homme pense être devenu davantage le maître de la vie. Mais
il découvre alors qu'il n'est pas si facile que cela de vivre. Le drame de
notre civilisation, c'est qu'elle engendre la mort à mesure qu'elle veut
améliorer ou même sauver la vie. Nous découvrons qu'il est difficile d'aimer
la vie. Aimer la vie, c'est être transformé par Dieu, le Vivant qui
ressuscite des morts. Je crois que Freud a eu raison quand il a souligné
l'importance de l'instinct de mort.
Avoir foi en la résurrection, c'est d'abord arracher de son coeur la
complicité avec la mort. Et cela, c'est un miracle.
Si
j'avais un choix à faire parmi les gens à qui je voudrais aujourd'hui
m'adresser, je choisirais en priorité, même si cela peut surprendre, deux
types de femmes et d'hommes. Les premiers, ce sont celles et ceux qui ont en
eux la tentation du suicide, quelle qu'en soit l'origine et quelle que soit
leur façon de se détruire : morale, psychique ou physique (on peut se
détruire de bien des façons, pas simplement physiquement). A ceux-là je
voudrais dire : votre vie est plus que vous ne pensez. Acceptez non pas
cette vie telle qu'elle est, mais acceptez de recevoir la vie ; elle vous
vient de plus loin que vous, elle est plus belle que vous ne pensez. Croyez
à la vie que vous avez reçue et acceptez-en l'épreuve.
Et les seconds, ce sont celles et ceux qui ont
envie de tuer. Il y a bien des manières de tuer. Dans la Bible, la haine
fait partie du meurtre. Le mépris, le refus de l'autre, la vengeance font
partie du meurtre ; c'est aussi tuer son frère que de le priver de ce qui
lui est nécessaire, du droit de parler, etc. A ceux-là je voudrais dire :
cet autre qui est là devant vous, que vous haïssez, il vous est donné comme
un signe de la vie et de Dieu. Arrêtez-vous : acceptez-le, ne le tuez pas,
aimez-le (Matthieu 5, 21-26, 43-48).
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