Le partage de la nuit pascale

Claude Vigée

 

 

Depuis près de vingt siècles, la liturgie domestique du Séder pascal s'est perpétuée en Israël sur un modèle unique, à quelques détails près. Alors que la cérémonie antique était centrée sur le sacrifice rituel et la consommation de l'agneau pascal, ce qui frappe dans le Séder exilique, c'est l'absence de cet agneau sacrificiel, nommé « pessa'h », qui donne son nom à la fête de Pâque. Selon la Tora, le sacrifice de l'agneau pascal ne pouvait être célébré qu'au temple de Jérusalem. Or, depuis l'an 70 de l'ère commune, il n'existe plus de temple à Jérusalem, et le culte des sacrifices a cessé en Israël. Il est donc formellement interdit de manger de l'agneau (du « pessa'h »), le soir de Pâque. L'agneau, certes, est présent sur la table de manière symbolique (sous la forme d'un os brûlé au feu, non comestible) : il y prend la forme d'un manque. Son absence évoque le deuil pour le temple détruit, la nation exilée, dispersée. On ne peut pas vraiment célébrer la Pâque en exil, — en Egypte —, mais on a le droit et le devoir d'en faire le simulacre. Avec la nostalgie, la conscience du deuil, c'est la commémoration qui joue un rôle important dans cette liturgie : par la mémoire, la joie aussi est réintroduite dans le cycle des souffrances et des libérations passées.

 

Cette commémoration ne se fait pas seulement à l'aide d'aliments symboliques, sur lesquels je reviendrai, mais aussi, — et surtout —, par le truchement de la parole. Curieusement le mot qui, en araméen, désigne la parole de la révélation divine, est identique à celui qui signifie l'agneau. C'est le terme : « mémar ». La parole de la Tora révélée remplace donc, sur la table-sanctuaire du foyer juif, l'agneau sacrificiel de la Pâque, jusqu'au jour de la rédemption prophétique, où le temple sera reconstruit, et où la parole de Dieu se retrouvera face à l'agneau pascal, comme dans la liturgie originelle de l'Exode : « On mangera la chair de l'agneau pascal rôtie au feu et accompagnée d'azymes (matsah) et d'herbes amères (maror) » (Exode 12, 8). Mais en attendant la restauration de la fin des temps, l'agneau manque sur la table pascale. Après la ruine du temple, les sages ont prescrit qu'à toute joie soit associée la mémoire de la destruction : « Si jamais, je t'oublie, Jérusalem, que ma langue se déssèche contre mon palais... »

A ces remarques générales concernant le rôle de l'agneau pascal dans la liturgie hébraïque antique et moderne, je voudrais ajouter une précision sur la façon dont Jésus de Nazareth a observé les prescriptions juives traditionnelles, à une époque où le temple était encore debout. Il est clair que, pour lui, la célébration de la Pâque ne s'est pas limitée à la sanctification du vin et du pain. L'évangile de Marc (12-16) évoque à ce sujet « le premier jour des pains sans levain où l'on immolait la Pâque ». Jésus envoie deux de ses disciples dire au maître de la maison : « Le maître dit : Où est le lieu où je mangerai la Pâque (le « pessa'h », l'agneau pascal) avec mes disciples ?... C'est là que vous nous préparerez la Pâque... Et ils préparèrent la Pâque. » Peut-être aurons-nous l'occasion, au cours du débat, d'éclairer les rapports entre la consommation de l'agneau pascal par Jésus la veille de Pessa'h, et la Cène eucharistique célébrée sur le pain (azyme) et le vin consacrés, qui clôt la veillée pascale dans les quatre évangiles. Cette Cène finale me paraît étroitement liée au rite de l'éfikômâne, sur lequel nous reviendrons en décrivant les dernières étapes de la liturgie domestique millénaire du Séder en Israël.

 

 

 

Avant de décrire dans ses grandes lignes le déroulement du Séder pascal, il convient d'expliquer le sens des aliments symboliques réunis ce soir-là sur la table familiale, qui, avec les paroles de la Tora et les hymnes traditionnels empruntés à des sources diverses (psaumes, etc.), constituent la matière de la liturgie.

 

Sur la table du festin, mise avec amour et soin, où brillent les chandeliers de fête allumés par la maîtresse de maison, est disposé le plateau du Séder. Tantôt, c'est un vaste plat en étain sur lequel sont exposés plusieurs raviers, et tantôt un plat de faïence à quatre étages portant les mets rituels, dans l'ordre de leur emploi.

Il y a d'abord l'os brûlé, rappel de l'agneau pascal défendu, du pessa'h manquant depuis la destruction du temple ;

un oeuf dur cuit sur la cendre, il a une signification double : nourriture des endeuillés en Israël, il rappelle la destruction du temple le 9e jour du mois d'Av. Mais il est également le germe de la résurrection des morts : annonce de la renaissance, du retour à Sion, du surgissement ultime, hors des ruines, d'une Maison de Dieu « plus grande et plus magnifique que l'ancienne », une Maison de prière pour toutes les nations, selon la prophétie d'Isaïe (56,7).;

les herbes amères (raifort, laitue) évoquent l'amertume des enfants d'Israël, réduits en esclavage en Egypte : « Ils leur rendirent la vie amère par des travaux pénibles, avec l'argile et la brique, par les corvées dans les champs, et les autres travaux forcés, qu'ils leur imposèrent avec dureté » (Exode 1, 14).;

les herbes vertes, cerfeuil, persil de préférence trempées dans l'eau salée au début de la cérémonie, rappellent que YHWH, roi de l'univers « crée le fruit de la terre ».;

un petit vase d'eau salée ou vinaigrée ;

un vase plein de « 'harosseth » (littéralement : mortier), pâte faite de pommes râpées, d'amandes pilées, de miel, de vin, de cannelle, etc. qui remplace le mortier et l'argile employés par les esclaves hébreux en Egypte pour la fabrication des briques. Mais ce mortier de détresse est devenu bon et délectable, comme les ingrédients exquis qui le constituent. Au moment de la libération que commémore la nuit de la Pâque, le Seigneur « nous a conduits de l'esclavage vers la liberté, de la détresse vers la joie, du deuil vers la fête, des ténèbres vers la lumière, de la servitude vers la rédemption ». Cette ambivalence caractérise le climat de la liturgie pascale.

 Enfin, trois galettes de pains azymes (matsoth) réservées exclusivement à la cérémonie du Séder, qui précède le repas proprement dit. Pendant sept jours, la Tora fait obligation à Israël de ne toucher à aucune nourriture fermentée, contaminée par du levain. Seul le pain azyme est autorisé, car il est pur de tout 'hamets, qui symbolise l'instinct du mal dans le monde. La consommation rituelle de la matsah est prescrite le soir du Séder. Sèche, plate, croustillante, directement cuite à la flamme, elle rappelle l'expérience purifiante du désert, où elle fut d'abord préparée par le peuple en fuite. Aliment de l'ascèse, seule nourriture arrachée au creuset de fer de l'Egypte, elle incarne à la fois le rejet de la servitude, et le refus des tentations de l'esclavage.

Aux séductions de la civilisation idolâtre, elle oppose sa pauvreté rédemptrice.

Ces galettes spéciales pour le soir du Séder sont nommées Cohen (prêtre), Lévi (diacre, lévite), et Israël (le peuple hébreu). Chacune est couverte d'un napperon. Celle du milieu (Lévi) joue un rôle particulier dans la liturgie qui va suivre.

Les trois galettes de cérémonie représentent les éléments constitutifs de la communauté d'Israël dès les premiers temps : les Cohanim, fils d'Aaron, chargés du sacerdoce au temple de Jérusalem ; les Lévites, acolytes des prêtres, musiciens, chanteurs sacrés, enseignants, responsables de la diaconie en Israël. Ils n'eurent nulle terre en partage, comme les autres onze tribus : leur fonction était de répandre la connaissance de la parole de Dieu, et d'officier au sanctuaire sous l'autorité des prêtres. Ils étaient à la fois les serviteurs du Seigneur et ceux du peuple dont ils satisfaisaient les besoins spirituels. La troisième galette, sur laquelle reposent le Cohen et le Lévite, c'est la base populaire d'Israël. Cette souche dont l'histoire du salut est issue, et vers laquelle elle revient à la fin des temps qui coïncident avec l'avènement du Messie de Juda.

 

 

Chaque participant à la fête nocturne reçoit une coupe de vin consacré, qu'il est dans l'obligation de vider quatre fois au cours de la cérémonie du Séder. Sur la table brille également une cinquième coupe d'argent, destinée au prophète Elie, l'annonciateur de la venue du Messie et de la restauration d'Israël dans Jérusalem reconstruite. On la remplira juste avant la troisième coupe, au moment d'aller ouvrir la porte de la chambre du festin pour accueillir le prophète Elie, porteur de la Bonne Nouvelle messianique. Mais personne ne videra cette cinquième coupe eschatologique jusqu'à l'accomplissement des temps. Elle demeure en suspens, comme la promesse qui la soutient, et comme la porte un instant entrebâillée sur les ténèbres hostiles du dehors. Il est interdit de boire plus de quatre coupes rituelles, imposées par la tradition. Le chiffre 4, en hébreu, se dit « Daleth », qui signifie également : la porte. La dernière coupe de vin du Séder nous désigne la porte du salut à venir, dont la cinquième, celle d'Elie le prophète, signifiera l'ouverture bienheureuse. Mais alors l'humanité rédimée, comme Israël délivré du servage en Egypte, aura déjà franchi le seuil tant espéré de la rédemption. La cinquième coupe, celle d'Elie, fait déjà partie du monde à venir et de l'ère messianique qui l'inaugurera.

La première coupe, comme celles qui suivront, sera bue en s'accoudant du côté gauche, sur un coussin, comme le faisaient nos ancêtres allongés sur le lit du festin à l'époque hellénistique et romaine. Devenus des hommes libres, ils ne mangeaient que couchés sur des divans, en s'appuyant du côté gauche, contrairement aux esclaves qui mangeaient accroupis. Ce soir, même le plus pauvre en Israël doit se sentir un homme libre, et agir en conséquence.

 

Après l'ablution initiale des mains et la bénédiction sur le cerfeuil, « fruit de la terre » créé par l'Eternel, l'officiant, entouré par tous les membres de la famille et les invités de ce soir, partage en deux la « matsah » cérémoniale du milieu du plateau du Séder, celle qui s'appelle Lévi. L'une des deux moitiés de Lévi sera cachée. Le plus jeune enfant se chargera de la retrouver à la fin du repas. Elle jouera à ce moment-là un rôle important dans la liturgie du Séder, comme nous le verrons un peu plus tard.

 

Dès lors, nous abordons l'étape principale du rituel. Elle est appelée en araméen : Maggid (Récit). Elle est faite d'une suite d'explications, de questions et de réponses alternées. L'officiant debout, parfois vêtu d'une tunique blanche (Kittel) semblable à celle des grands-prêtres de jadis, lors de l'office de Yom Kippour au temple de Jérusalem, soulève le plateau du Séder allégé de l'os et de l'oeuf. Il désigne à l'assistance les trois galettes azymes, en psalmodiant une mélopée immémoriale : « Voici le pain de misère que nos pères ont mangé dans le pays d'Egypte. Quiconque a faim, qu'il vienne manger avec nous, que tout nécessiteux vienne célébrer la Pâque avec nous. Cette année, ici. L'année prochaine dans le pays d'Israël ! Cette année, esclaves. L'année prochaine, libres ! »

Puis vient le tour de l'enfant, qui pose plusieurs questions à l'officiant sur les différences qu'il perçoit entre « cette nuit-là » et « toutes les autres nuits ». Pourquoi le pain azyme ? pourquoi les herbes amères ? pourquoi sommes-nous tous accoudés ? Aux questions cantillées en hébreu par le plus jeune des enfants, le chef de famille, découvrant les « matsoth » pour que chacun puisse bien les contempler, répond en commençant le récit du servage et de la miraculeuse sortie d'Egypte. Dans ce Récit s'intercale une autre série de questions, posées par « quatre enfants », sur le sens du rite célébré ce soir en leur présence. Le Sage, le Méchant, le Simple, et Celui-qui-ne-sait-pas-encore-questionner, reçoivent chacun la réponse qui leur est due par leur père. Le Méchant, par exemple, demande insolemment : « Que signifie pour vous ce rite ? — Pour vous, et non pour lui ; et puisqu'il s'est ainsi exclu lui-même de la communauté, il a nié le principe même de la Pâque (...) Dis-lui : « L'Éternel a agi en ma faveur, quand je sortis d'Égypte. » En ma faveur, et non en la sienne : s'il avait été là, il n'aurait pas été délivré ! » Dans le même esprit, la liturgie de la Haggadah de Pâque souligne un peu plus loin, au moment où l'officiant montre, en expliquant leur sens, les pains azymes, les herbes amères et l'os brûlé rappelant l'agneau absent : « Dans tous les siècles, chacun de nous a le devoir de se considérer comme s'il était sorti lui-même de d'Égypte... Ce ne sont pas seulement nos pères que le Saint, béni soit-il, a délivrés ; mais nous aussi, il nous a délivrés avec eux, ainsi qu'il est dit (Deut. 6, 23) : Et nous, il nous fit sortir de là pour nous amener ici, pour nous donner le pays qu'il avait promis à nos pères. »

 

Après avoir évoqué brièvement toute l'histoire du peuple hébreu, d'Abraham jusqu'à la descente de Jacob et de ses fils en Égypte, — et avant de résumer, en les commentant, les principaux épisodes de l'aventure d'Israël en Égypte jusqu'à la chute dans l'esclavage et la condamnation au génocide par ordre du Pharaon, — l'officiant lève la coupe consacrée, en rappelant la promesse de salut donnée aux patriarches : « C'est cette promesse qui nous a soutenus, nous et nos pères. Car ce n'est par un seul ennemi qui s'est élevé contre nous pour nous exterminer, mais dans tous les siècles, ils se dressent contre nous pour nous exterminer ; et le Saint, — béni soit-il —, nous sauve de leurs mains. » Pour notre génération réchappée d'Auschwitz, de telles paroles reprennent chaque année leur charge d'angoisse, de terreur, et d'espoir insensé. Pharaon, Hitler, Égypte, Treblinka, nous vivons tout cela en même temps, en un même lieu : fragilité de l'âme et du corps juifs, éternellement exposés à leurs destructeurs ! Ainsi le drame mythique de l'Exode se réactualise constamment dans notre histoire personnelle. L'esclavage, l'humiliation, le meurtre des nouveau-nés hébreux, tout ce qui est narré dans la Bible, est ici rappelé, chanté, expliqué aux enfants comme aux adultes attablés autour du plateau du Séder pascal.

 

Après le récit, fait par l'officiant, des disputations talmudiques savantes auxquelles se livrèrent toute la nuit de la Pâque cinq rabbins illustres de Bnéi-Berak dans l'Antiquité, il est enjoint à chacun des participants : « Si le Saint, béni soit-il, n'avait pas fait sortir d'Égypte nos ancêtres, nous serions encore, nous, nos enfants, nos petits-enfants, esclaves en Égypte. Aussi, quand même nous serions tous des Sages, tous des hommes intelligents, tous des vieillards pleins d'expérience, tous versés dans la Tora, il serait de notre devoir de raconter la sortie d'Egypte, — et plus on en parle, plus on a de mérite ! »

Le texte du Talmud relaté plus haut interprète ainsi l'obligation biblique : « Afin que tu te rappelles, tous les jours de ta vie, le jour où tu as quitté le pays d'Égypte. "Les jours de ta vie", ce sont les journées ; "tous les jours de ta vie", ce sont les nuits. Les autres Sages disent : "Les jours de ta vie" s'applique au monde présent ; "tous les jours de la vie" y ajoute les temps messianiques. » Le devoir de commémorer la sortie d'Egypte embrasse tout le temps de l'histoire humaine, jusqu'au monde à venir, et à l'avènement du Messie d'Israël !

Chose frappante, le nom de Moïse, le maître d'oeuvre de l'Exode, n'est pas prononcé une seule fois dans le corpus de la Haggadah, le rituel séculaire de la veillée pascale. Le danger eût été de faire de Moïse un demi-dieu, et détourner sur lui une gloire qui ne revient qu'à Dieu seul ; le Seigneur est l'unique Libérateur d'Israël. Aussi est-il affirmé avec force dans notre texte : « L'Éternel nous fit sortir d'Egypte » : Non par un ange, ni par un séraphin, ni par un envoyé (messager) ; mais ce fut le Saint, béni soit-il, dans sa gloire, personnellement, comme il est dit : « Je parcourrai le pays d'Égypte, cette même nuit ; je frapperai tout premier-né dans le pays d'Égypte, depuis l'homme jusqu'à la bête, et je ferai justice de tous les dieux de l’Égypte, moi YHWH ! » (Deut. XXVI, 8, Éx. XII, 12).

 

Le rituel du Séder nous introduit ainsi à ces épisodes célèbres et terrifiants de la Sortie d'Égypte que sont les dix plaies, infligées au Pharaon et à son peuple pour les forcer de laisser partir le peuple d'Israël. En psalmodiant le nom de toutes ces plaies, — le sang, les grenouilles, les moustiques, etc., les ténèbres, la mort des premiers-nés égyptiens —, chacun des participants au Séder « rejette avec le petit doigt une goutte de vin hors de sa coupe pleine ». Les Sages du Talmud expliquent cette coutume comme un geste de compassion pour l'ennemi mortel en détresse, accablé par la colère divine. Tout méchants qu'ils eussent été, les Égyptiens restaient des êtres humains, des créatures de Dieu. Au moment où ils souffraient, c'est la ressemblance divine en eux qui était atteinte par une nouvelle plaie, et la Création saignait à travers eux, malgré leur dureté de cœur, leur conduite criminelle à l'égard du peuple d'Israël asservi ! De manière semblable, une parabole talmudique extraite du Midrash Rabba nous raconte qu'au moment où Moïse et les enfants d'Israël, après la traversée miraculeuse de la mer Rouge, entonnent leur grand chant de triomphe et de délivrance :

« Je chanterai à YHWH, car il a surpassé sa hauteur, il a précipité dans la mer le cheval et son cavalier » (Exode 14,1), les Anges du Service veulent se joindre à Israël sauvé des eaux, pour proclamer par trois fois la sainteté divine. Mais le Seigneur indigné par l'enthousiasme de ses Anges leur impose silence : « Aujourd'hui, ô êtres célestes, je ne saurais entendre vos chants, alors que tant de mes créatures viennent de s'abîmer dans les flots ! » C'est ainsi que Dieu, dans le Talmud, prend le deuil pour le Pharaon et les armées égyptiennes qu'il vient de noyer dans les eaux de la mer Rouge afin de sauver son peuple Israël de l'extermination. Chaque goutte de vin soustraite à la coupe salvatrice de la Pâque est comme une larme versée par Dieu sur la mort de ses autres enfants, — les Égyptiens. Le Dieu d'Israël ne fait pas seulement taire ses Anges. Il tempère les élans irréfléchis vers la joie aveugle, la vie triomphante, qui risqueraient d'endurcir le cœur d'Israël, face au malheur de ses persécuteurs défaits.

La pensée sublime des maîtres du Talmud se traduit dans la naïveté des gestes prescrits. Elle ennoblit l'humilité du moindre rite de la nuit pascale.

 

Nous voici arrivés au moment central de la liturgie, lié à la manducation des aliments consacrés par les bénédictions, après le récit mimé et commenté du texte biblique. L'officiant montre une dernière fois, en les définissant selon les versets de la Tora, le symbole de l'agneau absent, les pains azymes, et les herbes amères. Mais auparavant, l'assistance aura entonné le Psaume 113 (Hallèl), le Psaume 114, et bu la seconde coupe qui est celle de la délivrance. Après la purification et l'élévation solennelles des mains, l'officiant bénit et remercie Dieu qui « fait sortir le pain de la terre » et « nous a commandé de manger du pain azyme ». Il brise une partie des « matsoth » supérieures Cohen et Lévi (dont la moitié a été cachée précédemment, en vue de la conclusion du Séder). Il en distribue des fragments à tous les célébrants accoudés, qui mangent avec lui la « matsah » pascale des prêtres et des lévites. Un rite semblable se répète avec les herbes amères. Tous les consomment, sans s'accouder, après les avoir trempées dans le 'harosseth, — ce « mortier » fait de fruits pilés, de vin, de miel et d'aromates, qui adoucit l'amertume de l'esclavage, enfin surmonté par l'intervention divine en Égypte.

Les Evangiles nous dépeignent Jésus rompant le pain azyme de la Cène, et le donnant à manger aux disciples réunis dans la chambre du cénacle : c'est exactement ce geste-là qu'accomplit le soir du Séder le père de famille brisant et distribuant à chacun les fragments de la galette azyme de Lévi, — cette tribu, enseignante et spirituelle, privée d'héritage territorial, répandue à travers tout l'espace humain et géographique du peuple d'Israël selon les ordonnances de la Tora. Celle-ci définit le statut oblatif de la diaconie, chargée de répandre la parole de Dieu, et de chanter sa louange de génération en génération. Finalement, en souvenir du grand sage talmudique Hillel, les participants consomment un léger sandwich fait d'herbes amères entourées de pain azyme, afin d'accomplir en partie le précepte du Livre des Nombres (9, 11) : « Ils le mangeront (l'agneau pascal) avec des azymes et des herbes amères. » Ainsi faisait Hillel...

 

                     

 

La partie principale du Séder est achevée. Suit le repas de fête proprement dit. Notons que ce dernier est enserré dans le tissu des louanges du Hallel, (Psaumes 113, 114 avant le repas ; 126, 115, 116 à 118 ; 136 ou Grand Hallel, après les grâces rendues sur la nourriture du Séder). Ainsi le festin ne tombe jamais dans l'atmosphère profane de l'orgie païenne. Pour souligner la différence entre les agapes pascales et les festivités impies des idolâtres grecs ou romains, le Talmud interdit expressément de finir le repas du Séder par un dessert : « On ne termine pas la cérémonie de l'agneau pascal par un Efikomane » (Michna, traité Pessa'him, X, 8). Ce « dessert », dans l'antiquité gréco-romaine, consistait surtout en chants et danses lascives au son de la flûte, précédant des visites nocturnes, dans les maisons des convives. Tout cela finissait dans l'ivresse, par l'impudicité la plus éhontée, la prostitution des deux sexes en public.

Le Talmud remplace ces réjouissances orgiaques par un « l'éfikomane » pascal de son invention. C'est un « dessert » bien plus austère : le plus jeune enfant de l'assistance doit chercher la moitié de la « matsah » Lévi, cachée au début de la cérémonie pascale. Ce pain azyme est partagé entre tous les célébrants, et c'est sur la manducation de « éfikomane », extrait de la matsah de Lévi, que se clôt sobrement le repas de la nuit de Pâques. Ce rite est intitulé « Tsaphoune », — ce qui signifie : caché, secret. Il est fort possible que Jésus, dans les Évangiles, ait rompu avec ses disciples, selon le ritedu « Tsaphoune », la partie celée de la matsah de Lévi, appelée par antiphrase « éfikomane » ou « dessert » dans la tradition. A l'ingestion de « l'éfikomane » font suite les grâces pascales ; puis on boit la troisième coupe. Celle-ci correspondrait peut-être, dans la Cène eucharistique relatée par les trois Évangiles, à la sanctification du vin que boivent, d'une même coupe, les disciples du Nazaréen. Ceci expliquerait pourquoi, dans la Cène, la fraction du pain azyme (de « l'éfikomane ») par Jésus précède la liturgie sur le vin consacré. Cet ordre est contraire à celui du Kiddoush juif traditionnel, qui commence toujours par la sanctification du vin, et se termine avec la fraction du pain béni par l'officiant. Dans le cadre du rituel de la fin du Séder, cette inversion de l'ordre de la consommation du pain et du vin s'explique fort bien.

 

Les actions de grâces dites, et divers hymnes de louanges repris en chœur par l'assistance, jaillit alors de toutes les lèvres l'exclamation célèbre : «L'an prochain à Jérusalem ! » Les célébrants boivent la quatrième et dernière coupe de vin, après la bénédiction d'usage suivie de la liturgie finale : « La cérémonie de la Pâque a été accomplie selon les règles prescrites... Rapproche de toi les rejetons de ta plantation, ramène-les à Sion, délivrés et plein d'allégresse ! » (Ps. 130, 16). C'est donc sur l'évocation de la restauration messianique d'Israël à Sion que s'achève la nuit du Séder pascal.

 

L'historicité radicale du drame pascal, revécue dans la liturgie du Séder, s'exprime dans le texte de la Haggadah elle-même : « Chacun de nous a le devoir de se considérer dans tous les siècles comme s'il était sorti lui-même de l'Égypte. » Je fais partie de l'Exode hébreu cette nuit-même, « ha-laïla ha-zéh », comme l'indique la psalmodie millénaire. L'autre côté de la fête, c'est son aspect eschatologique, l'annonce du monde à venir, et de l'apparition du messie d'Israël à la fin des temps.

 

 

Après la manducation cérémonielle de l'« efikomane », de ce fameux « dessert pascal » provenant de la galette azyme de Lévi, on avait l'habitude, chez nous, de garder un morceau d'azyme de « l'éfikomane » jusqu'à la semaine pascale de l'année suivante. On conservait ce petit bout de « matsah » sous la couverture cartonnée de notre vieille Haggadah de Pâque, pour être bien sûr de ne pas l'égarer au cours des douze mois suivants. Il était brûlé avec le « 'hamets » le matin précédant le Séder. Pourquoi gardait-on ainsi les restes de « l'éfikomane » de Pâque en Pâque ? Est-ce par hasard que le rite de « l'éfikomane » s'appelle « Tsaphoune », — le caché, le secret, ce qui est voilé (comme la conscience), au plus profond du cœur de chaque homme ? Le texte de la Cène, dans les Evangiles, rapporte les paroles suivantes de Jésus rompant le pain pascal : « Vous ferez cela en mémoire de moi ». Au sens eschatologique du terme, il y avait là aussi, dans cette parole décisive de Jésus, comme la remise d'un secret, le dépôt d'un savoir caché, transmis par l'intermédiaire de la commémoration eucharistique pascale jusqu'à la fin des temps.

Je me demande parfois s'il existe une similitude, ou un rapport de filiation, entre la « mémoire de moi » évoquée dans les trois premiers Évangiles à l'occasion de la fraction du pain azyme au Cénacle, et ce petit morceau de « matsah » de Lévi, humble reste de « l'éfikomane » du Séder, que l'on gardait précieusement dans nos familles juives d'Alsace jusqu'à la veille de la Pâque suivante... N'était-il pas, ce fragment brisé de la diaconie de Lévi, ce symbole caché du pain azyme sur-vivant à Pessa'h, la parcelle d'avenir terrestre fidèlement préservée entre les pages jaunies et tachées de la Haggadah, jusqu'à la Pâque ultime annoncée à nos pères par le prophète Malachie ? « Je vous enverrai Élie, le prophète, avant qu'arrive le jour de YHWH, le jour grand et redoutable : il ramènera le cœur des pères à leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères, de peur que je n'intervienne, et que je ne frappe le pays d'anathème ! » (Malachie 3, 22-24).

 

 

Cette anecdote empruntée à mes souvenirs d'enfance éclaire, me semble-t-il, les rapports intimes tissés par la liturgie juive du Séder entre l'histoire et l'eschatologie. Les rites eux-mêmes, notamment la fraction de l'azyme du milieu (Lévi), la manducation finale de « l'éfikomane », la consécration des quatre coupes de vin en l'honneur de la délivrance terrestre, l'offrande symbolique de la cinquième coupe, dite d'Elie, pour la rédemption messianique universelle à venir, ces rites nous suggèrent des analogies nombreuses et profondes avec l'institution évangélique de l'eucharistie, le soir de la dernière Pâque de Jésus. Mais ils soulignent aussi les différences fondamentales apportées par Jésus dans les Synoptiques au sens d'un Séder commun, dans son principe, à la première et à la deuxième Alliance. Ces analogies, aussi bien que ces différences, précisent la nature de notre héritage spirituel propre. Elles marquent les limites imposées par l'histoire séparée du judaïsme et du christianisme à l'expérience personnelle que chacun d'entre nous peut avoir du temps pascal.

 

Claude Vigée, Colloque sur "la table et le partage", Musée des Arts et Traditions Populaires de Paris,  janvier 1986.

 

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Mis à jour le 30/06/2010

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