Tout etait consommé

Georges Steiner

 

           

Il est une journée bien particulière de l'histoire occidentale dont ni l'histoire ni le mythe ni les Écritures ne parlent. Il s'agit d'un samedi. Et ce samedi est devenu le plus long des jours. Nous connaissons le vendredi qui est, pour les chrétiens, le jour de la Crucifixion. Mais le non-chrétien, l'athée, le connaît aussi. C'est-à-dire qu'il connaît l'injustice, la souffrance interminable, la destruction, l'énigme brute de la fin, qui constituent si clairement non seulement la dimension historique de la condition humaine, mais aussi le tissu quotidien de notre vie individuelle. Nous connaissons, de manière inéluctable, la douleur, l'échec de l'amour, la solitude qui constituent les fondements de notre histoire et de notre destin individuel. Nous connaissons aussi le dimanche. Pour le chrétien, ce jour signifie une suggestion, à la fois assurée et précaire, à la fois évidente et dépassant la compréhension, de la résurrection, d'une justice et d'un amour qui ont vaincu la mort. Si nous ne sommes pas chrétiens ou croyants, nous connaissons ce dimanche de manière analogue. Nous le concevons comme étant le jour de la libération de l'inhumanité et de la servitude. Nous cherchons une délivrance, qu'elle soit thérapeutique ou politique, qu'elle soit sociale ou messianique. L'élément essentiel de ce dimanche, c'est. l'espoir (il n'est pas de mot moins susceptible de déconstruction).

Mais notre époque est celle du long samedi. Entre la souffrance, la solitude, l'inexprimable destruction d'une part et le rêve de libération, de renaissance de l'autre. Devant la torture d'un enfant, de la mort de l'amour que représente le vendredi, même les plus grandes formes d'art et de poésie sont presque sans ressources. Dans l'utopie du dimanche, l'esthétique, je présume, n'aura plus de raison d'être. Les appréhensions et les figurations qui sont en jeu dans l'imagination métaphysique, dans le poème, dans la composition musicale, qui parlent de la douleur et de l'espoir, de la chair qui a le goût de la cendre et de l'esprit qui a la saveur du feu, sont toujours œuvres du samedi. Elles ont surgi d'une immensité de l'attente qui caractérise l'homme. Sans elles, comment pourrions-nous patienter?

 G. Steiner « Réelles présences » , Les arts du sens

 

 

 

 

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Mis à jour le 30/06/2010

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