| 2 septembre 2006 |
Rencontre interreligieuse de
prière pour la paix
(Assise, 4-5 septembre 1986)
Message du pape Benoît XVI à l’occasion du vingtième
anniversaire
Castel Gandolfo, le samedi 2 septembre 2006
Source : vatican.va
«Cette année, on célèbre le vingtième
anniversaire de la rencontre interreligieuse de prière pour la paix, voulue
par mon vénéré prédécesseur, Jean-Paul II, le 27 octobre 1986, dans cette
cité d’Assise. À une telle rencontre, on le sait, il convia non seulement
les chrétiens de diverses confessions, mais aussi des représentants des
différentes religions. L’initiative eut un large écho dans l’opinion
publique : elle constitua un message vibrant en faveur de la paix et se
révéla un événement destiné à laisser un signe dans l’histoire de notre
temps. Il est alors compréhensible que le souvenir d’un tel événement
continue de susciter des initiatives de réflexion et d’engagement. Plusieurs
sont déjà prévus justement à Assise, à l’occasion du vingtième anniversaire
de cet événement. Je pense à la célébration organisée par la communauté de
Sant’Egidio, en accord avec le diocèse, comme chaque année. A l’occasion de
cet anniversaire, un congrès se tiendra ensuite sous l’égide de l’Institut
de théologie d’Assise, et les Eglises particulières de la région se
retrouveront au cours de l’eucharistie concélébrée par les évêques d’Ombrie
dans la basilique Saint-François. Enfin, le conseil pontifical pour le
dialogue interreligieux animera une rencontre de dialogue, de prière et de
formation à la paix destinée aux jeunes catholiques et d’autres religions.
Ces initiatives, chacune avec sa dimension
propre, mettent en évidence la valeur de l’intuition qu’a eue Jean-Paul II
et en montrent l’actualité à la lumière des événements qui ont eu lieu ces
vingt dernières années, et de la situation dans laquelle se trouve
aujourd’hui l’humanité. Le fait le plus significatif dans cette période fut,
sans aucun doute, la chute, dans l’Est européen, des régimes d’inspiration
communiste. Et, avec elle, la fin de la guerre froide, qui avait généré une
sorte de partition du monde en sphères d’influence opposées, suscitant la
préparation d’arsenaux militaires terrifiants et d’armées prêtes à une
guerre totale. Ce fut, à l’époque, un moment d’espérance générale de paix,
qui a conduit beaucoup à rêver d’un monde différent, dans lequel les
relations entre les peuples se développeraient à l’abri du cauchemar de la
guerre, et où le processus de « mondialisation » se serait placé sous le
signe d’une confrontation pacifique entre les peuples et la culture, dans le
cadre d’un droit international partagé, inspiré par le respect de l’exigence
de la vérité, de la justice, de la solidarité. Malheureusement, ce rêve de
paix ne s’est pas réalisé.
Le troisième millénaire s’est au contraire
ouvert sur des épisodes de terrorisme et de violence qui ne paraissent pas
devoir disparaître. Le fait que les confrontations armées se développent,
aujourd’hui surtout, sur fond de tensions géopolitiques dans beaucoup de
régions, peut donner l’impression que, non seulement les diversités
culturelles, mais aussi les différences religieuses constituent des motifs
d’instabilité ou de menaces pour les perspectives de paix.
Justement, et sous cet angle, l’initiative
promue il y a déjà vingt ans par Jean-Paul II prend le caractère d’une
prophétie d’actualité. Son invitation aux leaders des religions du monde,
pour un témoignage commun de paix, a permis de mettre en lumière, sans
équivoque possible, que la religion ne peut être que porteuse de paix. Comme
le concile Vatican II l’a enseigné dans la déclaration Nostra Aetate
sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, « Nous ne
pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous
conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l'image de
Dieu » (n. 5). Malgré les différences qui caractérisent les divers chemins
religieux, la reconnaissance de l’existence de Dieu, à qui les hommes
peuvent parvenir seulement à partir de l’expérience de la création, ne peut
pas ne pas disposer les croyants à considérer les autres êtres humains comme
des frères. Il n’est donc permis à personne de prendre argument de la
différence religieuse comme présupposé ou prétexte à une attitude
belliqueuse à l’égard d’autres êtres humains.
On pourra objecter que l’histoire connaît le
triste phénomène des guerres de religion. Nous savons cependant que de
telles manifestations de violence ne peuvent être attribuées à la religion
en tant que telle, mais aux limites culturelles avec lesquelles elle est
vécue et se développe dans le temps. Quand, cependant, le sens religieux
atteint sa maturité, il engendre chez les croyants la perception que la foi
en Dieu, créateur de l’univers et Père de tous, ne peut pas ne pas
promouvoir entre les hommes des relations de fraternité universelle. De
fait, les témoignages d’un lien intime entre le rapport avec Dieu et
l’éthique de l’amour sont visibles dans toutes les grandes traditions
religieuses. Nous, chrétiens, nous nous sentons en cela confirmés et
ultérieurement éclairés par la Parole de Dieu. L’Ancien Testament manifeste
déjà l’amour de Dieu pour tous les peuples, qu’Il réunit, par l’alliance
étroite avec Noé, dans une unique étreinte symbolisée par l’ « arc au
dessus des nuées » (Gn 9,13.14.16) et qu’en définitive selon les paroles des
prophètes, il entend rassembler en une famille unique et universelle (cfr.
Is 2,2ss ; 42,6 ; 66, 18-21 ; Jer 4,2 ; Ps 27). Dans le Nouveau Testament
ensuite, la révélation de ce dessein d’amour universel culmine dans le
mystère pascal, dans lequel le Fils de Dieu incarné s’offre en sacrifice sur
la croix pour l’humanité toute entière, dans un acte de solidarité
salvifique bouleversant. Dieu montre ainsi que sa nature même est l’Amour.
C’est ce que j’ai voulu souligner dans ma première Encyclique, qui commence
par ces mots : « Dieu est amour » (1 Jn 4,7). Cette affirmation de
l’Ecriture non seulement éclaire le mystère de Dieu, mais elle illumine
également les relations entre les hommes, tous appelés à vivre selon le
commandement de l’amour.
La rencontre promue à Assise par le serviteur
de Dieu Jean-Paul II a mis opportunément l’accent sur les valeurs de la
prière dans la construction de la paix. Nous sommes conscients, en fait, de
l’ampleur de la difficulté du chemin vers ce bien fondamental et nous sommes
parfois humainement désespérés. La paix est une valeur dans laquelle entrent
tellement d’éléments. Pour la construire, les moyens culturels, politiques,
économiques sont certainement importants. En premier lieu cependant, la paix
doit être construite dans les cœurs. Là en effet, se développent les
sentiments qui peuvent l’alimenter, ou, au contraire, la menacer,
l’affaiblir, l’étouffer. Le cœur de l’homme est ainsi le lieu des
interventions de Dieu. Par conséquent, à côté de la dimension horizontale
des rapports entre les hommes sur ce sujet, la dimension verticale du
rapport de chacun avec Dieu, dans lequel tout trouve son origine, se révèle
également d’une importance fondamentale. C’est précisément cela que le pape
Jean-Paul II a voulu rappeler avec force au monde avec l’initiative de 1986.
Il a voulu demander une prière authentique, qui englobe l’existence entière.
Il a voulu que cette prière soit accompagnée du jeûne et exprimée par un
pèlerinage, symbole du chemin entrepris vers Dieu. Et il a expliqué : « La
prière comporte de notre part la conversion du cœur » (Enseignements de
Jean-Paul II, 1986, vol. II, p. 1253). Entre les divers aspects
importants de la rencontre de 1986, il faut souligner que cette valeur de la
prière dans la construction de la paix fut attestée par les représentants
des diverses traditions religieuses, et cela eut lieu non pas à distance,
mais dans le contexte d’une rencontre. De cette manière, les
priants des diverses religions purent montrer, avec le langage du
témoignage, comment la prière ne divise pas mais unit, et constitue un
élément déterminant pour une pédagogie efficace de la paix, centrée sur
l’amitié, l’accueil réciproque, le dialogue entre les hommes de diverses
cultures et diverses religions. De cette pédagogie nous avons plus que
jamais besoin, spécialement en ce qui concerne les nouvelles générations.
Tant de jeunes, dans les zones du monde marquées par le conflit, sont
éduqués aux sentiments de haine et de vengeance, à l’intérieur d’un contexte
idéologique dans lequel se cultivent les semences d’antiques rancœurs et où
les esprits se préparent aux violences futures. Il faut abattre de telles
barrières et favoriser la rencontre. C’est pourquoi je suis heureux que les
initiatives programmées cette année à Assise aillent dans cette direction et
que le conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, en particulier,
ait pensé à en proposer une application destinée aux jeunes.
Pour qu’il n’y ait pas d’équivoque sur ce que
Jean-Paul II, en 1986, voulut réaliser et que, selon une de ses propres
expressions, on appelle l’esprit d’Assise, il est important de ne pas
oublier l’attention qui fut mise alors pour que la rencontre interreligieuse
de prière ne soit pas prétexte à des interprétations syncrétiques, fondées
sur une conception relativiste. C’est pourquoi, dès le début, Jean-Paul II a
déclaré : « Le fait que nous soyons venus ici n’implique aucune intention de
rechercher un consensus religieux entre nous, ni de négocier nos convictions
de foi. Il ne signifie pas non plus que les religions peuvent se réconcilier
sur le plan d’un engagement commun dans un projet terrestre qui les
dépasserait toutes. Et il n’est pas davantage une concession au relativisme
des croyances religieuses… » (Enseignements, cit., p. 1252). Je
désire confirmer ce principe, qui constitue le présupposé de ce dialogue
entre religions tel que, il y a déjà quarante ans, le Concile Vatican II
souhaitait dans la Déclaration sur les relations de l’Église avec les
religions non chrétiennes.
Je saisis volontiers l’occasion pour saluer les
représentants des autres religions qui prendront part à l’une ou l’autre des
commémorations d’Assise. Comme nous chrétiens, eux aussi savent que dans la
prière, il est possible de faire une expérience spéciale de Dieu et d’en
tirer des stimulants efficaces pour l’action en faveur de la paix. Il est
tout autant nécessaire d’éviter des confusions inopportunes. Parce que, même
quand on se retrouve ensemble pour prier pour la paix, il faut que la prière
se développe selon chaque chemin, distinct et propre aux diverses religions.
La convergence des différences ne doit pas donner l’impression de céder à un
relativisme qui nie le sens même de la vérité, et la possibilité de
l’atteindre. »
Par son initiative audacieuse et prophétique,
Jean-Paul II a voulu choisir le cadre suggestif d’Assise, connu dans le
monde entier pour la figure de Saint François. Le Poverello a incarné
de manière exemplaire en effet la béatitude que Jésus a proclamée dans
l’évangile : « Bienheureux les ouvriers de paix, ils seront appelés fils de
Dieu » (Mt 5,9). Le témoignage qu’il a rendu en son temps fait de lui un
point de référence naturel pour tous ceux qui, aujourd’hui encore, cultivent
l’idéal de la paix, dans le respect de la nature, dans le dialogue entre les
personnes, entre les religions et les cultures. C’est pourquoi il est
important de rappeler aussi que nous célébrons, en même temps que ce
vingtième anniversaire de l’initiative de prière pour la paix de Jean-Paul
II, le huitième centenaire de la conversion de Saint François. Les deux
commémorations s’éclairent l’une l’autre. C’est dans les paroles que le
crucifié lui a adressées à Saint-Damien, - « va, François, répare ma
maison… » -, dans son choix d’une pauvreté radicale, dans le baiser au
lépreux où s’exprimait sa nouvelle capacité à voir et à aimer le Christ dans
ses frères souffrants, que cette aventure humaine et chrétienne a pris
naissance, elle qui continue à fasciner tant d’hommes de notre temps et fait
de cette ville le terme de tant de pèlerinages.
C’est à vous, vénéré frère, pasteur de cette
Eglise d’Assise-Nocera, que je confie, le devoir de transmettre mes
réflexions aux participants des diverses célébrations prévues pour
commémorer le vingtième anniversaire de cet événement historique que fut la
Rencontre interreligieuse du 27 octobre 1986. J’adresse à tous un salut
affectueux, avec ma bénédiction, qu’accompagnent le souhait et la prière du
Poverello d’Assise : « Que le Seigneur vous donne sa paix ! »
Castel Gandolfo, 2 septembre 2006
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