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Il est des événements
qui, vus et analysés de l'extérieur, n'ont l'air de rien et pourtant, pour
cet homme, cette femme, sont ou ont été presque tout.
Il est des bouts de vie qui n'ont l'air de
rien. Pas seulement à cause de leur allure ordinaire, commune, banale, mais
parce que, ce jour-là, ils sonnent creux. Comme s'ils étaient vides,
insignifiants, perdus d'avance. Des bouts de vie qui vous filent entre les
doigts, tel un matin qui ne se serait pas levé pour vous, telle une
nécessité qui d'avance vous gâche la journée, tel un morceau de vous qui se
serait détaché de vous. Ça vous tombe dessus quand vous y pensez le moins,
et ça peut durer un bon bout de chemin. En dépit de quelque sage médication
ou d'une belle méditation, en dépit de votre volonté de sublimation. Des
bouts de vie qui font que, momentanément, leur sens vole en éclats.
Rien d'autre à faire que d'y passer et
d'espérer qu'un autre jour se lève, un matin de résurrection. Non pas qu'on
puisse s'attendre à une pleine lumière soudain tombée du ciel. En réalité,
il faut commencer par changer de regard, changer son regard sur la vie. Une
vie est faite de bouts de vie, de morceaux de vie, en continuité et en
discontinuité, en cohérence et en incohérence, en éclipse et en explosion de
sens. Des éclats de sens qui éclairent des bouts de vie. Cette vie
ordinaire, faite non pas de rien, mais de presque rien - ce qui change
beaucoup, pour ne pas dire tout: les instants, les événements, les
rencontres.
Il est coutumier de montrer du doigt l'homme
contemporain comme un insensé, parce qu'immergé dans l'instant et dans
l'immédiat, sans prospective ni perspective. On ne peut, il est vrai, se
fier à une succession d'instants pour dessiner une ligne de vie, encore
moins pour la mener à bien. Mais quel dommage et quelle perte de ne pas
mettre à profit chaque instant qui passe, pour le densifier, le savourer.
Comme l'enfant qui joue et qui est tout entier dans son jeu, tout entier en
sa vie du moment. Ce que l'adolescent déjà ne sait plus faire. Ce que,
adultes, nous pouvons être tentés de fuir avec acharnement pour échapper à
nous-mêmes, vivant ordinaire parmi d'autres vivants ordinaires, simple
passager parmi d'autres passagers.
Dans
un parcours de vie, il est pourtant des moments inoubliables, de ces éclats
de temps qui sont autant d'éclats de sens. Discrets, intimes, indicibles.
Tout comme il est des événements qui, vus et analysés de l'extérieur, n'ont
l'air de rien et pourtant, pour cet homme, pour cette femme, pour cet
enfant, pour ce vieillard, sont ou ont été presque tout. Des événements
infimes aux effets infinis. «Ce n'était rien qu'un feu de bois, mais il
m'avait chauffé le corps et dans mon âme il brûle encore à la manière d'un
feu de joie... » Ce n'était rien qu'un bout de prière dans une chapelle
perdue, et l'espérance a chamboulé la suite d'une vie. Ce n'était rien qu'un
geste quotidien, cent fois répété, et ce jour-là il a fait mouche . De
l’ordinaire, rien que de l'ordinaire, des presque rien qui explosent en
éclats de sens.
Des instants inoubliables, des événements
marquants, mais aussi et surtout des rencontres. De ces rencontres
fortuites, au hasard des sentiers et des chemins de vie et de mort.
Rencontres passagères où presque rien ne s'est passé, où presque rien ne
s'est échangé, mais assez pour qu'un visage vous reste à jamais dans les
yeux, pour qu'une parole vieille de trente ans résonne encore dans le coeur.
Et de ces rencontres encore, taillées dans
des liens depuis longtemps tissés avec un conjoint, une amie, une
communauté. On le sait, le risque est de croire qu'un lien trouve son sens
plénier en lui-même, par lui-même, puisqu'il est. Et pourtant, un lien n'est
rien hors du désir de rencontre qui l'habite au jour le jour, sel de la vie,
éclats de sens qui redonnent de l'éclat à un choix d'existence. Sans omettre
ces rencontres avec un écoutant, dûment formé et digne de confiance, qui
vous permet de raccorder patiemment des bouts de vie et des bouts de sens.
Cela n'empêche pas, par ailleurs, le besoin
de vivre intensément des événements sortant de l'ordinaire, de plonger dans
une foule qui rit et qui pleure, qui chante et qui enchante, de participer à
des cérémonies grandioses qui ritualisent la vie, l'amour, la mort, de
s'identifier à des personnalités hors du commun. L'homme est aussi un être
collectif, qui éprouve régulièrement le besoin de s'éclater, parfois à son
corps défendant et contre son esprit raisonnant. Occasions rêvées pour
éprouver des sensations fortes, partager des émotions, exprimer de la
ferveur et plonger dans un bain de sens collectif, si rare aujourd'hui, si
éphémère aussi.
Il faut dire qu'au quotidien les
institutions ont perdu de leur aura et de leur influence: si leur sens
demeure, ce n'est plus pour beaucoup que par intermittence: Les pensées
systématiques, quelles qu'elles soient (philosophiques, théologiques,
politiques), ne font pas recette. Les adeptes d'un sens global de la vie qui
serait établi une fois pour toutes se font rares. Le temps est plutôt à
l'ordinaire intime entrecoupé d'événements extraordinaires.
Et dans cet ordinaire du temps, chacun fait
avec ses bouts de vie, entre ces nuits où rien ne dit rien, et ces jours où
presque rien est lumière. Tout désormais - la vie, l'amour, la mort, Dieu
même-, tout passe par le goulot de la conscience personnelle, par les émois
du coeur, par les fibres d'une âme en quête sincère d'éclats de sens qui
viennent éclairer des bouts de vie.
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