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La période préparatoire à Pâques, le
Carême (du latin
quaranta,
quarante, cette phase durant quarante
jours), est un temps de pénitence et de conversion qui s'ouvre avec le
Mercredi des Cendres et culmine dans la semaine qui précède Pâques, la
semaine sainte ; celle-ci commence avec le dimanche des Rameaux (célébration
de l'entrée solennelle du Christ à Jérusalem) et inclut le jeudi saint
(célébration de l'institution de l'Eucharistie et du Sacerdoce par le
Christ), le vendredi saint (célébration de la Passion du Christ et de sa
mort sur la croix) et s'achève avec la veillée pascale, pendant la nuit du
samedi saint au dimanche de Pâques. Les sept semaines (« une semaine de
semaines ») qui suivent Pâques constituent le Temps pascal ; elles englobent
l'Ascension quarante jours après Pâques, et se terminent au cinquantième
jour avec la Pentecôte, célébrant la venue de l'Esprit-Saint sur
les disciples et les débuts de l'Église.
La première semaine après Noël et après
Pâques, l'Octave, est le prolongement de ces fêtes elles-mêmes.
La date de Pâques
La date de Pâques est mobile. Le Christ
étant en effet mort le jour de la Pâque juive, l'Église a voulu célébrer
annuellement l'événement en respectant la tradition juive.
La date de Pâques détermine elle-même celles
du mercredi des Cendres quarante jours avant, de l'Ascension quarante jours
après (un jeudi), et de la Pentecôte cinquante jours après Pâques (un
dimanche).
Jusqu'au VIIe siècle, le Carême commençait
le dimanche de la Quadragésime (quadragesima dies, le quarantième
jour — en réalité le quarante-deuxiéme — avant Pâques). Mais en tenant
compte des dimanches, pendant lesquels le jeûne était interrompu, le nombre
de jours de Carême effectif jusqu'à Pâques se trouvai inférieur à quarante;
pour rester fidèle à ce chiffre (quarante ans de traversée du désert par les
Hébreux, quarante jours de jeûne du Christ dans le désert...) on avança le
début du Carême au mercredi précédant le dimanche de la Quadragésime : le
mercredi des Cendres. II faut d'abord se rappeler le symbolisme attaché à la
cendre dans l'Ancien Testament, et repris dans le rite du Mercredi des
Cendres ; la cendre est la représentation à la fois du
péché et de la fragilité de l'homme (Sg 15, 10 ; Ez 28 18 ; MI 3, 21) ; se
couvrir de cendres c'est exhaler sa douleur au sein de l'épreuve, mais c'est
aussi manifester sa conscience et
son
regret du péché (Jdt 4, 11-15; Ez 27, 30),
signifier
son espérance dans la miséricorde de Dieu.
C'est pourquoi au cours de la célébration du
mercredi des Cendres (le plus souvent placée en soirée dans les paroisses
maintenant), le front des membres du clergé et des fidèles est marqué d'un
peu de cendres ; en même temps le célébrant leur rappelle «qu'ils ne sont
que poussière» et doivent s'employer à trouver Dieu par la conversion.
Ainsi est souligné le sens de la période de
Carême qui s'ouvre, tout entière orientée vers l'esprit de pénitence,
c'est-à-dire de retour sur soi et de conversion.
C'était
le temps ultime de préparation au baptême pour les catéchumènes qui devaient
les recevoir dans la nuit de Pâques. Dès les IVe siècle se
manifeste la tendance à en faire un temps de pénitence et de renouvellement
pour toute l'Église, avec la pratique du jeûne de l'abstinence (c'est-à-dire
l'abstention de certains aliments, en l'occurrence de viande le vendredi).
Restée assez stricte dans le: Églises d'Orient, la pratique pénitentielle de
Carême a été de plus en plus allégée en Occident (peut être aussi à cause
des excès consécutifs à la rupture du jeûne), pour se réduire à des
exigences matérielles minimales, invitation au jeûne le mercredi des Cendres
(qui ouvre le Carême) et le vendredi saint et à l'abstinence de viande les
vendredis de Carême. L'Église catholique conseille aussi de profiter du
temps de Carême pour remettre en vigueur l'antique aumône sous forme de dons
à des organismes d'aide au Tiers-Monde ou autres. L'Église, en effet, entend
toujours fortement faire de ce temps une sorte de retraite spirituelle
marquée par la prière, la mortification et le partage. Elle propose comme
modèle Jésus lui-même luttant pendant quarante jours au désert contre les
forces du mal qui cherchaient à contrecarrer sa mission. Le chrétien est
ainsi invité à secouer sa torpeur et à raviver sa foi. Temps de pénitence,
le Carême est également présenté par la liturgie comme un temps de joie, car
il est illuminé par son terme: la fête de Pâques. La Résurrection du Christ
est déjà présente dans la pénitence du Carême qui fait prendre conscience au
chrétien de tout ce qui le sépare encore de Dieu et de ses frères. Temps par
conséquent non pas de tristesse mais de retour à Dieu, de conversion, par
retranchement de tendances et d'attitudes qui s'opposent à lui. |
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CARÊME ET PASSION
L'Église entière, le mercredi des
Cendres, se rassemble pour une longue étape : quarante jours, où, dans le
jeûne et la pénitence, elle marche vers le triomphe pascal et se prépare à
revivre le Mystère de la Mort et de la Résurrection du Seigneur. Les
chrétiens, s'ils ouvrent vraiment leur coeur à l'Esprit-Saint, parviendront
à cette joie et à cette lumière de la Résurrection.
Mais la marche est rude, aussi dure que
celle du peuple hébreu à travers le désert, quarante ans au cours desquels
les murmures provoqués par la faim, la fatigue et la soif, déferleront
autour de Moïse, où les tentations, épreuves d'amour de Dieu, assailliront
des coeurs en proie aux mirages d'Egypte
; — aussi harassante que celle du
prophète Elle vers la montagne de Dieu à Horeb ; — aussi purifiante et
exténuante que les quarante jours et les quarante nuits de Jésus-Christ au
désert.
Entre I'Egypte et Canaan pourtant, la
manne, les cailles, l'eau jaillissant du rocher, anticipation des biens de
la Promesse, apaiseront la faim, la fatigue et la soif ; Élie, désespéré,
couché sous son genêt au milieu du désert, endormi d'un sommeil qu'il
souhaite mortel, mangera à son réveil le pain cuit sur des pierres chauffées
et boira l'eau de la cruche, apportés par l'Ange du Seigneur, il y puisera
let force de gagner la montagne où Dieu lui apparaîtra
dans ce mystérieux « murmure doux et
léger » ; jésus enfin, dans te désert, sera Servi par des anges.
Ces grandes images de l'Ecriture dominent
tout ce temps du même « tempus
acceptabile Deo », temps de miséricorde et de salut. L'Église exige de
ses fils le jeûne austère et souriant, purification nécessaire de leurs
fautes, manifestation de leur
contrition.
Elle rappelle aussi le jeûne qui plaît à Dieu, tel que le décrit
magnifiquement le prophète !sale :
Ne savez-vous pas le jeûne que j'aime?
dit le Seigneur :
Rompre les chaînes d'iniquité,
délier les liens du joug ;
Renvoyer libres les opprimés,
briser tout joug ;
Partager son pain avec l'affamé,
héberger les pauvres sans abri ;
Qui se trouve nu, le vêtir,
devant son frère ne point se dérober.
(Isaïe, 58, 6-7).
Elle prévoit encore la lutte qui va se
dérouter, qui n'est pas contre la chair seulement, mais contre les
puissances spirituelles ennemies de l'homme et de son salut. Elle sait, en
effet, que la fatigue, le découragement, l'écœurement devant leur situation
de pécheurs s'emparent parfois de ses fidèles. Comme une vision de la face
souriante et illuminatrice de Dieu,
elle fait luire sa miséricorde à travers les rudes rappels de ces
jours de pénitence, de luttes et de tentations, mais aussi de conversion, de
retournement, de transformation. Pour relever nos courages, surgira
toujours la lumineuse espérance de la Résurrection, du triomphe final ; à
chaque instant, l'Église nous rappellera les richesses que nous possédons
déjà par anticipation, les dons du Christ qu'elle nous dispense largement :
sa Parole efficace, son Corps et son Sang, sa Présence dans la
Communauté, ces biens dont nous vivons trop pour avoir ta conscience
aiguë de leur admirable nouveauté.
Mais il ne s'agit pas seulement de
renouveler te cœur des fidèles. Les catéchumènes, aux premiers temps de
l'Église, se préparaient; par un dernier effort, à participer pleinement à
la vie du Christ. Ils subissaient alors les derniers assauts, les derniers
troubles, les ultimes hésitations en face de l’engagement qui, dans quelques
jours, les livrerait irrévocablement au seul Maître. Ils avaient encore
besoin d'approfondir leur christianisme, de voir en pleine lumière les
exigences chrétiennes foi agissante,
charité pour les ennemis, ampleur de leurs responsabilités
personnelles. L'Église cache rien de ce dépôt dont elle a la charge.
Elle leur dévoile l'intériorité des commandements et la purification du cœur
qu'exige leur pratique, les luttes qui les attendent ; elle leur rappelle la
gravité de la partie qu'ils jouent : la vie ou la mort éternelle. Les
catéchumènes sauront-ils reconnaître à leur tour le Christ ?
Consentiront-ils à ouvrir leurs yeux et leur cœur ?
L'Église les invite aussi à contempler le
propos mystérieux de Dieu : les Gentils sont entrés dans la Communauté
chrétienne et sont devenus peuple de Dieu.
Ne leur suggère-t-elle pas en même temps d'admirer en eux-mêmes cette
action mystérieuse de l'Esprit-Saint qui de païens les transforme en
chrétiens, de fils de ténèbres en fils de lumière, de remercier pour cette
élection merveilleusement gratuite ?
Aussi la joie confiante éclate-t-elle
dans cette quatrième semaine de Carême : catéchumènes, ils vont devenir les
fils de la Mère-Eglise, la Communauté intercède pour eux par ses prières
comme Moïse auprès de Dieu ;
purifiés par la Pénitence de leurs péchés, l'eau baptismale leur donnera un
cœur nouveau; ils vont renaître peuple de Dieu et la lumière
du Christ chassera définitivement les ténèbres. Dieu les attend, à leur
retour d'exil, plus tendre et plus fidèle qu'une mère pour ses enfants.
Tout au long de ces quatre semaines,
l'Église a présenté le mystère chrétien de Mort et de Vie. Elle a conduit
ses enfants de la Tentation du Christ, où il choisit la Croix,
à la Transfiguration, anticipation de la Gloire des assauts de
Satan à la joie de la Communauté qui se constitue autour du Corps
eucharistique du Christ. Maintenant, elle laisse ses fidèles et ses
catéchumènes en face du drame de la Passion. Elle leur demande simplement de
vivre avec leur Seigneur cette lutte historique qui se renouvelle chaque
année.
Les deux dernières semaines du Carême
sont consacrées en effet à la contemplation du Christ persécuté, qui en
appelle au jugement son Père, à Celui qui sonde les reins et les cœurs.
Jérémie nous en est constamment proposé comme la figure prophétique. Le
grand procès entre Dieu et le monde se joue devant nous : La lutte des
ténèbres et de la l umière, mensonge et de la vérité, de la mort et de la
vie, de Satan et du Christ, se déroule sous nos yeux. Mais l'Eglise,
maternelle, ne nous abandonne pas à cette contemplation angoissée.
Constamment elle rappelle à nouveau les sources de notre espérance : le
pouvoir la pénitence et du jeûne sur le cœur de Die, celui, encore plus
grand, de l'amour, le propos admirable de Dieu de rassembler en un peuple
ses fils dispersés. Et notre
espoir; grandit encore, le jour des Rameaux, au spectacle du Triomphe
messianique du Christ. Jamais l'attente merveilleuse de la Résurrection ne
sera séparée de la Croix dont l'ombre se projette si nettement sur ces
derniers jours. Ensuite, il nous reste, à travers les récits des
évangélistes, à suivre, non plus jour par jour, mais heure par heure, les
derniers événements où se réalise dans sa plénitude la prophétie d'Isaïe sur
les souffrances du Serviteur du Seigneur.
L'issue du drame de la Croix est sans
doute connue. Mais il continue de se jouer de nos jours dans les cœurs de
milliers de croyants. Combien d'hommes consentiront cette année à mourir
avec le Christ pour ressusciter avec Lui ? à se renoncer pour être
transfigurés ? Combien feront leur cette certitude que proclame l'Église, .à
la veille des trois jours saints : la Mort est source de Vie.
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PARTIR
Quand on a décidé de partir à la recherche
de Dieu, il faut faire ses. bagages, seller son âne et se mettre en route.
La montagne de Dieu est à peine visible dans le lointain... A l'aube, il
faut partir.
C'est un grand départ. Il faut dire adieu. A
quoi? A tout et à rien. A rien, car ce monde que l'on quitte sera toujours
là près de nous, en nous, jusqu'à notre dernier souffle, toujours aussi près
de nous. A tout, car, en partant à la recherche de l'absolu, nous coupons
les ponts avec tout ce qui pourrait nous en détourner.
La séparation, finalement, n'est
pas dans l'éloignement mais dans le détachement.
Oui, quand tu veux prier, il faut ouvrir ta
maison et dénouer ton âme en Dieu. Chaque genre de vie demande un
détachement. II faut que se détache d'elle-même et se dénoue l'âme des
époux, l'âme des fiancés. Autrement il n'y a pas d'amour
possible, mais un égoïsme cherché dans l'autre. A l'extrême
pointe de l'amour se trouve l'amour de Dieu, don total et
réciproque de l'un à l'autre. Mais pour l'homme Dieu est l'Autre, l'autre
qui finalement se révélera, dans l'amour, comme l'être de notre être.
Qu'emporter avec soi? Tout
soi-même et rien de moins. Étrange réponse après avoir dit qu'il
faut tout laisser et surtout se laisser soi-même. E pourtant c'est vrai, il
faut s'emporter tout entier Beaucoup ne partent qu'en apparence. Ils
n'emportent avec eux qu'un fantôme d'eux-même; une maquette
abstraite. Ils se mettent eux-même en sécurité avant de se mettre en
route...
C'est déjà une sorte de saint qui s'embarque
pour l'expédition, un personnage modelé d'après les
traités de la perfection. Ils envoient un double d'eux-mêmes tenter
l'aventure et s'étonnent ensuit de ne retirer de tout cela que déception.
En partant, il faut mettre sur son âne tout
ce qu'on possède et partir avec tout ce qu'on est sa carcasse,
son esprit, son âme, il faut
tout
prendre, les grandeurs et les faiblesses, le
passé de péché, les grandes espérances, les tendances le plus basses et les
plus violentes... tout, tout, car tout doit passer par le feu.
Comme le bout du chemin se perd en Dieu et
que personne ne connaît le chemin sinon celui qui vient de Dieu, Jésus
Christ, il faut, tout en écoutant les maîtres que nous rencontrons, fixer
les yeux sur lui seul. Il est la voie, la vérité et la
vie,
Lui seul d'ailleurs a parcouru le chemin
dans les deux sens. Il faut mettre notre main dans la sienne et partir.
Yves Raguin |
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DESERT
Le désert est la page blanche qui sépare
deux chapitres d'un livre : celui que l'on vient de fermer parce qu'il est
terminé et celui que l'on va ouvrir parce qu'on ne le connaît pas. Le
désert, c'est cette zone frontière qui sépare deux pays, cet océan, entre
deux continents : celui d'où l'on vient et celui où l'on va. C'est la plage
qui sépare la mer et la terre, la balafre de l'horizon qui sépare le ciel et
l'eau, la nuit et le jour.
C'est un monde nouveau qui est en train de
naître.
La première création avait échoué devant
l'homme. Par peur de risquer son avenir, l'homme avait capitulé devant sa
liberté. Par peur des choix, il avait préféré s'abriter derrière la
responsabilité d'Eve et démissionner de sa vie en s'en remettant au
tentateur.
L'homme est un consommateur de paradis alors
que la création est un combat. Il a fallu que l'ange intervienne pour le
chasser hors de lui-même, le pousser en avant, l'arracher et l'obliger enfin
à affronter son avenir.
C'est au contraire par un acte de liberté
que Jésus inaugure la nouvelle création, le monde nouveau. Le désert n'est
pas un supermarché où l'on tombe dans le piège de la première publicité
venue. Le désert, c'est le lieu du choix, le lieu de la
tentation.
Désormais la liberté de l'homme est une «
Bonne Nouvelle ». « Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est là,
convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle...
Se convertir, c'est plus que de corriger ses
défauts, c'est changer de regard, c'est faire faire un tour complet à ses
certitudes, déboulonner ses jugements tout faits, changer de point de vue
pour découvrir la face cachée du monde, c'est laisser là les chaussures
éculées de la routine.
Se convertir, c'est vivre et vivre devient
alors un « plus-vivre ».
La cassure est nette, la faille est
irréversible. |
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POUSSIERE
Le mot « poussière » possède
incontestablement, dans le langage de l'Ancien et du Nouveau
Testament, une parenté intime, sinon une équivalence réelle, avec celui de «
chair ». Celui-ci désigne en effet dans la Bible la totalité de l'homme
en tant qu'il s'oppose radicalement à Dieu par sa fragilité, par
sa faiblesse intellectuelle et morale, et par cette coupure avec Dieu qui s'exprime
dans le péché et la mort. C'est dire que les deux affirmations : l'homme
est poussière et l'homme est chair sont pratiquement synonymes.
Mais le message du salut proclame que le
Verbe s'est fait chair, que Dieu a envoyé son propre Fils avec une
chair semblable à celle du péché.
Cette démarche divine a tout changé. La
chair n'est plus simplement le pivot et le pôle du mouvement qui entraîne l'homme
vers la dissolution et vers la mort; elle est aussi le pivot et le pôle d'un
mouvement qui, à travers le passage mortel où la poussière se dissipe et
disparaît, débouche sur la vie, sur l'éternité, sur Dieu.
C'est dire que la parole tu es
poussière n'est pas déplacée, même quand elle s'adresse à
l'homme racheté. Bien plus, comprise comme il faut, elle le définit
entièrement. Oui, du fait que nous sommes les frères du Verbe fait chair, la
formule Souviens-toi que tu es poussière résume toute l'économie
divine du salut et tout ce que nous sommes : le « rien » envahi par la
plénitude de Dieu, la mort qui porte en son sein la vie, l'échec qui devient
rédemption, la poussière humaine qui devient le corps même de Dieu dans les
siècles et les siècles. Le baptême est une mort qui nous plonge dans la mort
du Christ. Mais c'est pour toute la durée de notre vie : le rite
baptismal n'en est que l'inauguration, le sacrement n'est que l'image
et la figure de l'humble réalité qui nous attend au fil des jours
et au sein de laquelle germe la gloire à venir. De la même manière, le signe
de la croix de cendres tracée sur notre front est une sorte de nouveau
départ annuel sur le chemin qui nous ramène vers notre poussière originelle.
Mais il est aussi l'image et la figure de la réalité banale de notre vie
quotidienne, et de la gloire qu'elle porte en elle.
Karl Rahner |
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LE JEÛNE
...au 2e
siècle...
Voilà donc comment tu observeras le jeûne
que tu veux pratiquer. Tout d'abord, garde-toi de toute parole mauvaise et
de tout désir mauvais et purifie ton cœur de toutes les vanités de ce
siècle. Si tu observes cela, ton jeûne sera parfait. Et voici comment tu
feras. Après avoir accompli ce qui est écrit auparavant, le jour où tu
jeûneras, tu ne prendras rien, sauf du pain et de l'eau et tu calculeras le
prix des aliments que tu aurais pu manger ce jour-là et tu le mettras de
côté pour le donner à une veuve, à un orphelin, ou à un indigent et ainsi tu
te feras humble pour que grâce à cette humilité, celui qui a reçu (l'aumône)
rassasie son âme et prie le Seigneur pour toi. Si donc tu accomplis le jeûne
comme je te le prescris, ton sacrifice sera bien reçu de Dieu et ton jeûne
sera inscrit et l'œuvre ainsi accomplie sera belle, joyeuse, bien accueillie
par le Seigneur. Voilà ce que tu observeras avec tes enfants et toute ta
maison. Et par là tu seras heureux et tous ceux qui, après avoir entendu ces
préceptes, les observeront, seront heureux et tout ce qu'ils
demanderont au Seigneur, ils l'obtiendront.
...au 5e
siècle...
Il y a trois conditions, frères, trois, pour
que la foi demeure ferme, la piété solide, la vertu durable : prière, jeûne,
miséricorde. Ce que la prière demande avec instance, le jeûne l'obtient, la
miséricorde le reçoit. Prière, miséricorde, jeûne, trois réalités qui n'en
font qu'une et se donnent mutuellement la vie.
Le jeûne est en effet l'âme de la
prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Personne ne peut les dissocier,
elles ignorent la séparation. Qui en possède une seulement et n'a pas les
autres en même temps, n'a rien.
Que celui qui prie, donc, jeûne; que celui
qui jeûne pratique la miséricorde; qu'il écoute celui qui demande, celui qui
désire être écouté lorsqu'il demande; il s'ouvre l'oreille de
Dieu, celui qui ne ferme pas son oreille à qui le supplie.
Que celui qui jeûne comprenne le jeûne :
qu'il se laisse toucher par l'affamé, celui qui veut que Dieu
soit sensible à sa faim; qu'il fasse miséricorde, lui qui espère
miséricorde.
...au 20e
siècle...
La faim dans le mo nde, problème toujours
actuel.
Ce problème n'est pas illusoire, ou
accessoire, puisqu'il se pose à plus des deux tiers de l'humanité et qu'il
est urgent.
Pour eux, le problème, ce n'est pas de
maigrir, de contrôler ou modérer son poids, ou d'équilibrer diététiquement
ses menus pour bien vivre, et longtemps...
Ce n'est pas de faire ses courses et de
calculer ses emplettes, afin de tirer le meilleur parti de son budget, c'est
tout simplement et plus pesamment, de trouver à manger : pour soi, pour les
siens.
Ce problème-là, il a un nom commun, un
nom quotidien comme le pain : la Faim.
La faim, signe sensible et conséquence du
sous-développement, constitue le grand scandale du monde contemporain
éperdument lancé sur la voie du progrès et jusque dans la conquête du
cosmos.
Pays du dénuement et pays de l'abondance
cohabitent et voisinent sur la même terre. Les devoirs des uns sont à la
mesure des besoins des autres, non pas des devoirs de commisération — mais
des devoirs de justice.
L'une des formes et l'un des moyens de ce
devoir, c'est partager.
Le partage, c'est mettre en commun; dans
son inspiration, comme dans son exercice, c'est un acte délibéré de charité. |
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TA FÊTE SOIT SANS FIN
Nous entrons en Carême. C'est un temps fort
pour examiner l'intérieur de l'homme. Ce sont quarante
jours de fête où se redécouvre la joie du pardon.
La fête, c'est comme un petit champ que l'on
cultive en soi-même, un petit soi-même, un petit terrain de sport où s'exercent
liberté et spontanéité. Il est vrai que ce champ a une limite ; je ne peux
violenter la conscience de l'autre et le rendre captif de
moi-même. La fête chante en l'homme à partir de ce petit coin de
spontanéité, aussi longtemps qu'il ne viole pas la liberté de l'autre
et qu'il consent à sa créativité.
En tout homme se trouve une part de solitude
qu'aucune intimité humaine ne peut remplir : c'est là que Dieu
nous rencontre. Et c'est là, dans cette profondeur, que se situe la fête
intime du Christ ressuscité.
Désormais, au creux de notre personne, nous
découvrons le Christ ressuscité, il est notre fête.
Savoir les drames présents, des guerres, des
minorités raciales malmenées, est intolérable. Un homme qui avance en âge
est peut-être plus touché encore par de tels événements, quand une longue
vie chrétienne l'a sensibilisé. L'intolérable, c'est la détresse de l'homme,
cet homme, qui, pour nous, est sacré. Comment rester les bras ballants face
à l'homme victime de l'homme?
Mais dans notre soif de participer à une
justice plus grande, irions-nous jusqu'à renoncer à la fête intime offerte à
tout chrétien? Il ne nous resterait plus alors qu'à ployer sous
le fardeau du désespoir et à proposer à l'humanité entière notre tristesse.
Vivre la fête empêcherait-il d'entrer dans
le combat et la lutte pour la justice? Au contraire. La fête n'est en rien
une euphorie passagère. Elle est animée par le Christ en des hommes et des
femmes pleinement lucides sur la situation du monde et capables d'assumer
les événements les plus graves. Mais ces hommes et ces femmes savent qu'ils
sont, eux aussi, habités par le besoin de puissance et d'oppression
qui est à l'origine de la guerre et de l'injustice. Ils savent que le combat
commence d'abord en eux-mêmes, afin de ne pas être à leur insu parmi les
oppresseurs.
Alors la lutte elle-même devient fête : fête
du combat pour que le Christ soit notre premier amour, fête de la lutte pour
l'homme écrasé.
Frère Roger de Taizé |
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