La période préparatoire à Pâques, le Carême (du latin quaranta, quarante, cette phase durant quarante jours), est un temps de pénitence et de conversion qui s'ouvre avec le Mercredi des Cendres et culmine dans la semaine qui précède Pâques, la semaine sainte ; celle-ci commence avec le dimanche des Rameaux (célébration de l'entrée solennelle du Christ à Jérusalem) et inclut le jeudi saint (célébration de l'institution de l'Eucharistie et du Sacerdoce par le Christ), le vendredi saint (célébration de la Passion du Christ et de sa mort sur la croix) et s'achève avec la veillée pascale, pendant la nuit du samedi saint au dimanche de Pâques. Les sept semaines (« une semaine de semaines ») qui suivent Pâques constituent le Temps pascal ; elles englobent l'Ascension quarante jours après Pâques, et se terminent au cinquantième jour avec la Pentecôte, célébrant la venue de l'Esprit-Saint sur les disciples et les débuts de l'Église.

La première semaine après Noël et après Pâques, l'Octave, est le prolongement de ces fêtes elles-mêmes.

 

La date de Pâques

La date de Pâques est mobile. Le Christ étant en effet mort le jour de la Pâque juive, l'Église a voulu célébrer annuellement l'événement en respectant la tradition juive.

La date de Pâques détermine elle-même celles du mercredi des Cendres quarante jours avant, de l'Ascension quarante jours après (un jeudi), et de la Pentecôte cinquante jours après Pâques (un dimanche).

 

Jusqu'au VIIe siècle, le Carême commençait le dimanche de la Quadragésime (quadragesima dies, le quarantième jour — en réalité le quarante-deuxiéme — avant Pâques). Mais en tenant compte des dimanches, pendant lesquels le jeûne était interrompu, le nombre de jours de Carême effectif jusqu'à Pâques se trouvai inférieur à quarante; pour rester fidèle à ce chiffre (quarante ans de traversée du désert par les Hébreux, quarante jours de jeûne du Christ dans le désert...) on avança le début du Carême au mercredi précédant le dimanche de la Quadragésime : le mercredi des Cendres. II faut d'abord se rappeler le symbolisme attaché à la cendre dans l'Ancien Testament, et repris dans le rite du Mercredi des Cendres ; la cendre est la représentation à la fois du péché et de la fragilité de l'homme (Sg 15, 10 ; Ez 28 18 ; MI 3, 21) ; se couvrir de cendres c'est exhaler sa douleur au sein de l'épreuve, mais c'est aussi manifester sa conscience et son regret du péché (Jdt 4, 11-15; Ez 27, 30), signifier son espérance dans la miséricorde de Dieu.

C'est pourquoi au cours de la célébration du mercredi des Cendres (le plus souvent placée en soirée dans les paroisses maintenant), le front des membres du clergé et des fidèles est marqué d'un peu de cendres ; en même temps le célébrant leur rappelle «qu'ils ne sont que poussière» et doivent s'employer à trouver Dieu par la conversion.

Ainsi est souligné le sens de la période de Carême qui s'ouvre, tout entière orientée vers l'esprit de pénitence, c'est-à-dire de retour sur soi et de conversion.

C'était le temps ultime de préparation au baptême pour les catéchumènes qui devaient les recevoir dans la nuit de Pâques. Dès les IVe siècle se manifeste la tendance à en faire un temps de pénitence et de renouvellement pour toute l'Église, avec la pratique du jeûne de l'abstinence (c'est-à-dire l'abstention de certains aliments, en l'occurrence de viande le vendredi). Restée assez stricte dans le: Églises d'Orient, la pratique pénitentielle de Carême a été de plus en plus allégée en Occident (peut être aussi à cause des excès consécutifs à la rupture du jeûne), pour se réduire à des exigences matérielles minimales, invitation au jeûne le mercredi des Cendres (qui ouvre le Carême) et le vendredi saint et à l'abstinence de viande les vendredis de Carême. L'Église catholique conseille aussi de profiter du temps de Carême pour remettre en vigueur l'antique aumône sous forme de dons à des organismes d'aide au Tiers-Monde ou autres. L'Église, en effet, entend toujours fortement faire de ce temps une sorte de retraite spirituelle marquée par la prière, la mortification et le partage. Elle propose comme modèle Jésus lui-même luttant pendant quarante jours au désert contre les forces du mal qui cherchaient à contrecarrer sa mission. Le chrétien est ainsi invité à secouer sa torpeur et à raviver sa foi. Temps de pénitence, le Carême est également présenté par la liturgie comme un temps de joie, car il est illuminé par son terme: la fête de Pâques. La Résurrection du Christ est déjà présente dans la pénitence du Carême qui fait prendre conscience au chrétien de tout ce qui le sépare encore de Dieu et de ses frères. Temps par conséquent non pas de tristesse mais de retour à Dieu, de conversion, par retranchement de tendances et d'attitudes qui s'opposent à lui.

 

CARÊME ET PASSION

 

L'Église entière, le mercredi des Cendres, se rassemble pour une longue étape : quarante jours, où, dans le jeûne et la pénitence, elle marche vers le triomphe pascal et se prépare à revivre le Mystère de la Mort et de la Résurrection du Seigneur. Les chrétiens, s'ils ouvrent vraiment leur coeur à l'Esprit-Saint, parviendront à cette joie et à cette lumière de la Résurrection.

Mais la marche est rude, aussi dure que celle du peuple hébreu à travers le désert, quarante ans au cours desquels les murmures provoqués par la faim, la fatigue et la soif, déferleront autour de Moïse, où les tentations, épreuves d'amour de Dieu, assailliront des coeurs en proie aux mirages d'Egypte ; — aussi harassante que celle du prophète Elle vers la montagne de Dieu à Horeb ; — aussi purifiante et exténuante que les quarante jours et les quarante nuits de Jésus-Christ au désert.

Entre I'Egypte et Canaan pourtant, la manne, les cailles, l'eau jaillissant du rocher, anticipation des biens de la Promesse, apaiseront la faim, la fatigue et la soif ; Élie, désespéré, couché sous son genêt au milieu du désert, endormi d'un sommeil qu'il souhaite mortel, mangera à son réveil le pain cuit sur des pierres chauffées et boira l'eau de la cruche, apportés par l'Ange du Seigneur, il y puisera let force de gagner la montagne où Dieu lui apparaîtra dans ce mystérieux « murmure doux et léger » ; jésus enfin, dans te désert, sera Servi par des anges.

Ces grandes images de l'Ecriture dominent tout ce temps du même  « tempus acceptabile Deo », temps de miséricorde et de salut. L'Église exige de ses fils le jeûne austère et souriant, purification nécessaire de leurs fautes, manifestation de leur contrition. Elle rappelle aussi le jeûne qui plaît à Dieu, tel que le décrit magnifiquement le prophète !sale :

 

Ne savez-vous pas le jeûne que j'aime?

dit le Seigneur :

Rompre les chaînes d'iniquité,

délier les liens du joug ;

Renvoyer libres les opprimés,

briser tout joug ;

 

Partager son pain avec l'affamé,

héberger les pauvres sans abri ;

Qui se trouve nu, le vêtir,

devant son frère ne point se dérober.

(Isaïe, 58, 6-7).

 

Elle prévoit encore la lutte qui va se dérouter, qui n'est pas contre la chair seulement, mais contre les puissances spirituelles ennemies de l'homme et de son salut. Elle sait, en effet, que la fatigue, le découragement, l'écœurement devant leur situation de pécheurs s'emparent parfois de ses fidèles. Comme une vision de la face souriante et illuminatrice de Dieu, elle fait luire sa miséricorde  à travers les rudes rappels de ces jours de pénitence, de luttes et de tentations, mais aussi de conversion, de retournement, de transformation. Pour relever nos courages, surgira toujours la lumineuse espérance de la Résurrection, du triomphe final ; à chaque instant, l'Église nous rappellera les richesses que nous possédons déjà par anticipation, les dons du Christ qu'elle nous dispense largement : sa Parole efficace, son Corps et son Sang, sa Présence dans la Communauté, ces biens dont nous vivons trop pour avoir ta conscience aiguë de leur admirable nouveauté.

Mais il ne s'agit pas seulement de renouveler te cœur des fidèles. Les catéchumènes, aux premiers temps de l'Église, se préparaient; par un dernier effort, à participer pleinement à la vie du Christ. Ils subissaient alors les derniers assauts, les derniers troubles, les ultimes hésitations en face de l’engagement qui, dans quelques jours, les livrerait irrévocablement au seul Maître. Ils avaient encore besoin d'approfondir leur christianisme, de voir en pleine lumière les exigences chrétiennes foi agissante, charité pour les ennemis, ampleur de leurs responsabilités personnelles. L'Église cache rien de ce dépôt dont elle a la charge. Elle leur dévoile l'intériorité des commandements et la purification du cœur qu'exige leur pratique, les luttes qui les attendent ; elle leur rappelle la gravité de la partie qu'ils jouent : la vie ou la mort éternelle. Les catéchumènes sauront-ils reconnaître à leur tour le Christ ? Consentiront-ils à ouvrir leurs yeux et leur cœur ?

L'Église les invite aussi à contempler le propos mystérieux de Dieu : les Gentils sont entrés dans la Communauté chrétienne et sont devenus peuple de Dieu. Ne leur suggère-t-elle pas en même temps d'admirer en eux-mêmes cette action mystérieuse de l'Esprit-Saint qui de païens les transforme en chrétiens, de fils de ténèbres en fils de lumière, de remercier pour cette élection merveilleusement gratuite ?

Aussi la joie confiante éclate-t-elle dans cette quatrième semaine de Carême : catéchumènes, ils vont devenir les fils de la Mère-Eglise, la Communauté intercède pour eux par ses prières comme Moïse auprès de Dieu ; purifiés par la Pénitence de leurs péchés, l'eau baptismale leur donnera un cœur nouveau; ils vont renaître peuple de Dieu et la lumière du Christ chassera définitivement les ténèbres. Dieu les attend, à leur retour d'exil, plus tendre et plus fidèle qu'une mère pour ses enfants.

Tout au long de ces quatre semaines, l'Église a présenté le mystère chrétien de Mort et de Vie. Elle a conduit ses enfants de la Tentation du Christ, où il choisit la Croix, à la Transfiguration, anticipation de la Gloire des assauts de Satan à la joie de la Communauté qui se constitue autour du Corps eucharistique du Christ. Maintenant, elle laisse ses fidèles et ses catéchumènes en face du drame de la Passion. Elle leur demande simplement de vivre avec leur Seigneur cette lutte historique qui se renouvelle chaque année.

Les deux dernières semaines du Carême sont consacrées en effet à la contemplation du Christ persécuté, qui en appelle au jugement son Père, à Celui qui sonde les reins et les cœurs. Jérémie nous en est constamment proposé comme la figure prophétique. Le grand procès entre Dieu et le monde se joue devant nous : La lutte des ténèbres et de la lumière, mensonge et de la vérité, de la mort et de la vie, de Satan et du Christ, se déroule sous nos yeux. Mais l'Eglise, maternelle, ne nous abandonne pas à cette contemplation angoissée. Constamment elle rappelle à nouveau les sources de notre espérance : le pouvoir la pénitence et du jeûne sur le cœur de Die, celui, encore plus grand, de l'amour, le propos admirable de Dieu de rassembler en un peuple ses fils dispersés. Et notre espoir; grandit encore, le jour des Rameaux, au spectacle du Triomphe messianique du Christ. Jamais l'attente merveilleuse de la Résurrection ne sera séparée de la Croix dont l'ombre se projette si nettement sur ces derniers jours. Ensuite, il nous reste, à travers les récits des évangélistes, à suivre, non plus jour par jour, mais heure par heure, les derniers événements où se réalise dans sa plénitude la prophétie d'Isaïe sur les souffrances du Serviteur du Seigneur.

L'issue du drame de la Croix est sans doute connue. Mais il continue de se jouer de nos jours dans les cœurs de milliers de croyants. Combien d'hommes consentiront cette année à mourir avec le Christ pour ressusciter avec Lui ? à se renoncer pour être transfigurés ? Combien feront leur cette certitude que proclame l'Église, .à la veille des trois jours saints : la Mort est source de Vie.

 

 

 

 

PARTIR

 

Quand on a décidé de partir à la recherche de Dieu, il faut faire ses. bagages, seller son âne et se mettre en route. La montagne de Dieu est à peine visible dans le lointain... A l'aube, il faut partir.

C'est un grand départ. Il faut dire adieu. A quoi? A tout et à rien. A rien, car ce monde que l'on quitte sera toujours là près de nous, en nous, jusqu'à notre dernier souffle, toujours aussi près de nous. A tout, car, en partant à la recherche de l'absolu, nous coupons les ponts avec tout ce qui pourrait nous en détourner.

La séparation, finalement, n'est pas dans l'éloignement mais dans le détachement.

Oui, quand tu veux prier, il faut ouvrir ta maison et dénouer ton âme en Dieu. Chaque genre de vie demande un détachement. II faut que se détache d'elle-même et se dénoue l'âme des époux, l'âme des fiancés. Autrement il n'y a pas d'amour possible, mais un égoïsme cherché dans l'autre. A l'extrême pointe de l'amour se trouve l'amour de Dieu, don total et réciproque de l'un à l'autre. Mais pour l'homme Dieu est l'Autre, l'autre qui finalement se révélera, dans l'amour, comme l'être de notre être.

Qu'emporter avec soi? Tout soi-même et rien de moins. Étrange réponse après avoir dit qu'il faut tout laisser et surtout se laisser soi-même. E pourtant c'est vrai, il faut s'emporter tout entier Beaucoup ne partent qu'en apparence. Ils n'emportent avec eux qu'un fantôme d'eux-même; une maquette abstraite. Ils se mettent eux-même en sécurité avant de se mettre en route...

C'est déjà une sorte de saint qui s'embarque pour l'expédition, un personnage modelé d'après les traités de la perfection. Ils envoient un double d'eux-mêmes tenter l'aventure et s'étonnent ensuit de ne retirer de tout cela que déception.

En partant, il faut mettre sur son âne tout ce qu'on possède et partir avec tout ce qu'on est sa carcasse, son esprit, son âme, il faut tout prendre, les grandeurs et les faiblesses, le passé de péché, les grandes espérances, les tendances le plus basses et les plus violentes... tout, tout, car tout doit passer par le feu.

Comme le bout du chemin se perd en Dieu et que personne ne connaît le chemin sinon celui qui vient de Dieu, Jésus Christ, il faut, tout en écoutant les maîtres que nous rencontrons, fixer les yeux sur lui seul. Il est la voie, la vérité et la vie, Lui seul d'ailleurs a parcouru le chemin dans les deux sens. Il faut mettre notre main dans la sienne et partir.

 Yves Raguin

 

 

DESERT

 

Le désert est la page blanche qui sépare deux chapitres d'un livre : celui que l'on vient de fermer parce qu'il est terminé et celui que l'on va ouvrir parce qu'on ne le connaît pas. Le désert, c'est cette zone frontière qui sépare deux pays, cet océan, entre deux continents : celui d'où l'on vient et celui où l'on va. C'est la plage qui sépare la mer et la terre, la balafre de l'horizon qui sépare le ciel et l'eau, la nuit et le jour.

C'est un monde nouveau qui est en train de naître.

La première création avait échoué devant l'homme. Par peur de risquer son avenir, l'homme avait capitulé devant sa liberté. Par peur des choix, il avait préféré s'abriter derrière la responsabilité d'Eve et démissionner de sa vie en s'en remettant au tentateur.

L'homme est un consommateur de paradis alors que la création est un combat. Il a fallu que l'ange intervienne pour le chasser hors de lui-même, le pousser en avant, l'arracher et l'obliger enfin à affronter son avenir.

 

C'est au contraire par un acte de liberté que Jésus inaugure la nouvelle création, le monde nouveau. Le désert n'est pas un supermarché où l'on tombe dans le piège de la première publicité venue. Le désert, c'est le lieu du choix, le lieu de la tentation.

Désormais la liberté de l'homme est une « Bonne Nouvelle ». « Les temps sont accomplis, le règne de Dieu est là, convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle...

Se convertir, c'est plus que de corriger ses défauts, c'est changer de regard, c'est faire faire un tour complet à ses certitudes, déboulonner ses jugements tout faits, changer de point de vue pour découvrir la face cachée du monde, c'est laisser là les chaussures éculées de la routine.

Se convertir, c'est vivre et vivre devient alors un « plus-vivre ».

La cassure est nette, la faille est irréversible.

 

 

POUSSIERE

Le mot « poussière » possède incontestablement, dans le langage de l'Ancien et du Nouveau Testament, une parenté intime, sinon une équivalence réelle, avec celui de « chair ». Celui-ci désigne en effet dans la Bible la totalité de l'homme en tant qu'il s'oppose radicalement à Dieu par sa fragilité, par sa faiblesse intellectuelle et morale, et par cette coupure avec Dieu qui s'exprime dans le péché et la mort. C'est dire que les deux affirmations : l'homme est poussière et l'homme est chair sont pratiquement synonymes.

Mais le message du salut proclame que le Verbe s'est fait chair, que Dieu a envoyé son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché.

Cette démarche divine a tout changé. La chair n'est plus simplement le pivot et le pôle du mouvement qui entraîne l'homme vers la dissolution et vers la mort; elle est aussi le pivot et le pôle d'un mouvement qui, à travers le passage mortel où la poussière se dissipe et disparaît, débouche sur la vie, sur l'éternité, sur Dieu.

C'est dire que la parole tu es poussière n'est pas déplacée, même quand elle s'adresse à l'homme racheté. Bien plus, comprise comme il faut, elle le définit entièrement. Oui, du fait que nous sommes les frères du Verbe fait chair, la formule Souviens-toi que tu es poussière résume toute l'économie divine du salut et tout ce que nous sommes : le « rien » envahi par la plénitude de Dieu, la mort qui porte en son sein la vie, l'échec qui devient rédemption, la poussière humaine qui devient le corps même de Dieu dans les siècles et les siècles. Le baptême est une mort qui nous plonge dans la mort du Christ. Mais c'est pour toute la durée de notre vie : le rite baptismal n'en est que l'inauguration, le sacrement n'est que l'image et la figure de l'humble réalité qui nous attend au fil des jours et au sein de laquelle germe la gloire à venir. De la même manière, le signe de la croix de cendres tracée sur notre front est une sorte de nouveau départ annuel sur le chemin qui nous ramène vers notre poussière originelle. Mais il est aussi l'image et la figure de la réalité banale de notre vie quotidienne, et de la gloire qu'elle porte en elle.

Karl Rahner

 

 

LE JEÛNE

 

...au 2e siècle...

Voilà donc comment tu observeras le jeûne que tu veux pratiquer. Tout d'abord, garde-toi de toute parole mauvaise et de tout désir mauvais et purifie ton cœur de toutes les vanités de ce siècle. Si tu observes cela, ton jeûne sera parfait. Et voici comment tu feras. Après avoir accompli ce qui est écrit auparavant, le jour où tu jeûneras, tu ne prendras rien, sauf du pain et de l'eau et tu calculeras le prix des aliments que tu aurais pu manger ce jour-là et tu le mettras de côté pour le donner à une veuve, à un orphelin, ou à un indigent et ainsi tu te feras humble pour que grâce à cette humilité, celui qui a reçu (l'aumône) rassasie son âme et prie le Seigneur pour toi. Si donc tu accomplis le jeûne comme je te le prescris, ton sacrifice sera bien reçu de Dieu et ton jeûne sera inscrit et l'œuvre ainsi accomplie sera belle, joyeuse, bien accueillie par le Seigneur. Voilà ce que tu observeras avec tes enfants et toute ta maison. Et par là tu seras heureux et tous ceux qui, après avoir entendu ces préceptes, les observeront, seront heureux et tout ce qu'ils demanderont au Seigneur, ils l'obtiendront.

 

...au 5e siècle...

Il y a trois conditions, frères, trois, pour que la foi demeure ferme, la piété solide, la vertu durable : prière, jeûne, miséricorde. Ce que la prière demande avec instance, le jeûne l'obtient, la miséricorde le reçoit. Prière, miséricorde, jeûne, trois réalités qui n'en font qu'une et se donnent mutuellement la vie.

Le jeûne est en effet l'âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Personne ne peut les dissocier, elles ignorent la séparation. Qui en possède une seulement et n'a pas les autres en même temps, n'a rien.

Que celui qui prie, donc, jeûne; que celui qui jeûne pratique la miséricorde; qu'il écoute celui qui demande, celui qui désire être écouté lorsqu'il demande; il s'ouvre l'oreille de Dieu, celui qui ne ferme pas son oreille à qui le supplie.

Que celui qui jeûne comprenne le jeûne : qu'il se laisse toucher par l'affamé, celui qui veut que Dieu soit sensible à sa faim; qu'il fasse miséricorde, lui qui espère miséricorde.

 

...au 20e siècle...

La faim dans le monde, problème toujours actuel.

Ce problème n'est pas illusoire, ou accessoire, puisqu'il se pose à plus des deux tiers de l'humanité et qu'il est urgent.

Pour eux, le problème, ce n'est pas de maigrir, de contrôler ou modérer son poids, ou d'équilibrer diététiquement ses menus pour bien vivre, et longtemps...

Ce n'est pas de faire ses courses et de calculer ses emplettes, afin de tirer le meilleur parti de son budget, c'est tout simplement et plus pesamment, de trouver à manger : pour soi, pour les siens.

Ce problème-là, il a un nom commun, un nom quotidien comme le pain : la Faim.

La faim, signe sensible et conséquence du sous-développement, constitue le grand scandale du monde contemporain éperdument lancé sur la voie du progrès et jusque dans la conquête du cosmos.

Pays du dénuement et pays de l'abondance cohabitent et voisinent sur la même terre. Les devoirs des uns sont à la mesure des besoins des autres, non pas des devoirs de commisération — mais des devoirs de justice.

L'une des formes et l'un des moyens de ce devoir, c'est partager.

Le partage, c'est mettre en commun; dans son inspiration, comme dans son exercice, c'est un acte délibéré de charité.

 

 

TA FÊTE SOIT SANS FIN

 

Nous entrons en Carême. C'est un temps fort pour examiner l'intérieur de l'homme. Ce sont quarante jours de fête où se redécouvre la joie du pardon.

La fête, c'est comme un petit champ que l'on cultive en soi-même, un petit soi-même, un petit terrain de sport où s'exercent liberté et spontanéité. Il est vrai que ce champ a une limite ; je ne peux violenter la conscience de l'autre et le rendre captif de moi-même. La fête chante en l'homme à partir de ce petit coin de spontanéité, aussi longtemps qu'il ne viole pas la liberté de l'autre et qu'il consent à sa créativité.

En tout homme se trouve une part de solitude qu'aucune intimité humaine ne peut remplir : c'est là que Dieu nous rencontre. Et c'est là, dans cette profondeur, que se situe la fête intime du Christ ressuscité.

Désormais, au creux de notre personne, nous découvrons le Christ ressuscité, il est notre fête.

Savoir les drames présents, des guerres, des minorités raciales malmenées, est intolérable. Un homme qui avance en âge est peut-être plus touché encore par de tels événements, quand une longue vie chrétienne l'a sensibilisé. L'intolérable, c'est la détresse de l'homme, cet homme, qui, pour nous, est sacré. Comment rester les bras ballants face à l'homme victime de l'homme?

Mais dans notre soif de participer à une justice plus grande, irions-nous jusqu'à renoncer à la fête intime offerte à tout chrétien? Il ne nous resterait plus alors qu'à ployer sous le fardeau du désespoir et à proposer à l'humanité entière notre tristesse.

Vivre la fête empêcherait-il d'entrer dans le combat et la lutte pour la justice? Au contraire. La fête n'est en rien une euphorie passagère. Elle est animée par le Christ en des hommes et des femmes pleinement lucides sur la situation du monde et capables d'assumer les événements les plus graves. Mais ces hommes et ces femmes savent qu'ils sont, eux aussi, habités par le besoin de puissance et d'oppression qui est à l'origine de la guerre et de l'injustice. Ils savent que le combat commence d'abord en eux-mêmes, afin de ne pas être à leur insu parmi les oppresseurs.

Alors la lutte elle-même devient fête : fête du combat pour que le Christ soit notre premier amour, fête de la lutte pour l'homme écrasé.

Frère Roger de Taizé

 

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  Dernière mise à jour le 28/04/08
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