L’auteur y puise son inspiration dans une référence au
Talmud:
“Quand l’ange de la nuit s’en va
et que l’ange du Jour n ‘est pas encore venu,
à l’heure du changement d’ange,
l’homme connaît une grande angoisse.”
de Bernard Feillet
“Ces quelques mots du Talmud m’ont instruit sur
l’heure du changement d’ange. Avant moi, d’autres hommes avaient connu cet
instant...
La grande souffrance est imprévisible, nous n’y sommes
jamais préparés: elle vient du côté de l’amour et non des sources du mal.
Nous guettons l’ennemi qui pourrait surgir du désert, le veilleur de la nuit
s’est retiré, et seul sur le rempart tandis que nous nous gardons du mal
venu d’ailleurs, elle nous attaque de l’intérieur, elle vient de notre
dernier refuge: nous sommes acculés à nous-mêmes et il n’y a pas de repli.
Nous demeurons seuls, nous ne savions pas que c’était cela notre vie : rien
que seuls.
Pour ma part, je suis devenu l’homme du Samedi Saint.
C’est mon jour: je le célèbre toute l’année. La mort est la mort, et la vie
n’est pas la Résurrection. On découvre, après la mort d’un homme, qu’on ne
le connaissait pas vraiment : trop de questions n’ont pas été formulées.
Jésus est l’inconnu de l’Evangile et le mystère de Dieu reste inexploré.
La foi qui ne se raconte pas d’histoires est un
entre-deux et, pour garder l’image, on pourrait dire un entre-deux anges :
l’ange du réconfort de l’agonie, certitude de devoir mourir, et l’ange de la
proclamation de la Résurrection la plus belle des incertitudes. Ne pas
manquer l’heure du changement d’ange, qui reste pour moi inoubliable: elle
est vraie, je ne puis douter qu’il en est ainsi. De ce moment d’évidence, le
grand mystère de Dieu développe son infini et il m’est donné d’en percevoir
l’espace, puisque je m’en tiens à distance.
L’Ecriture, que nous disons être la Parole de vérité,
n’a-t-elle pas reçu son nom, non de la vérité, mais de l’heure vraie où elle
s’est inscrite ? La vérité ne peut être dite. A chacun de raconter son
combat comme une aventure singulière, non pour la vaincre, mais
l’accueillir. L’ange du combat de la nuit quitte Jacob au matin et le laisse
blessé. Jacob n’a pu atteindre la vérité, mais il est devenu fort de la
lutte même où Dieu s’est révélé inaccessible. Elles nous aveuglent les
certitudes de midi, quand l’ombre elle-même se fait trop précise. Redouter
surtout trop de lumière.
Quant à l’ange du jour, la merveilleuse surprise,
c’est qu’il existe. II se montre dans l’étonnement renouvelé d’être vivant
aujourd’hui, blessé, instruit, rajeuni. A ceux qui aiment, je ne dirai pas
son nom, car ils le connaissent; à ceux qui sont dans la tristesse de ne pas
aimer, je le tairai aussi: il est prématuré pour eux de l’entendre. Son nom
est unique dans la vie de chacun. Cet ange n’est pas comparable. L’Evangile
le nomme, mais ne dispense pas de l’attendre pour le découvrir peut-être. Il
est subversif et joyeux comme la liberté, terrible comme l’avenir. On ne
peut anticiper sa venue...
Notre foi parle dans l’urgence de l’instant. Elle se
dit dans l’aventure des hommes, dans notre faiblesse et dans l’imaginaire de
notre attente. Le plus réel et le plus irréel de ce qui compose notre
univers intérieur en discernent les contours et lui permettent de
s’épanouir, de se garder intouchable. Elle est charnelle comme un corps
d’humanité, spirituelle comme le destin du monde... Notre foi n’est rien
d’autre que ce que nous sommes, mise par nous légèrement à distance afin
d’être perçue...
Etre croyant est une manière d’être dont la force et
la faiblesse importent davantage que les paroles qui tentent de la dire :
notre foi est la définition de nous-mêmes, la saisie de notre destin
insaisissable.
... Dans nos vies, les anges vont et viennent. Demeure
l’imprévisible... Comme tout cela est grave!”
(Extrait de “ La Nuit et le Fou “1983)

L’ange du jour est un murmure;
à chacun de prêter une oreille attentive
à l’heure de son passage,
après la nuit.