Chanter les Noëls

Fêtes d'hiver

par Marie Rouanet

 

Avent, rien, pas même mon respect pour l'orthographe ne pouvait m'empêcher de l'écrire : Avant. Car le temps de Noël se situait «avant» la fête. Elle était à l'horizon des jours, bonheur annoncé dans l'obscurité de décembre. A quoi tenait ce bonheur, sinon à de grandes petites choses ? A ces santons qu'avec ma soeur nous allions désemmailloter de leur papier de soie. A «Nadalet» qui dix jours avant la fête ferait carillonner les cloches de la paroisse. A la répétition des chants de Noël surtout qui peuplaient l'Évangile de personnages charmants et si proches de moi. Longtemps j'ai cru qu'ils étaient tous tirés, même l'âne et le bœuf, de l'Evangile de Luc. Les historiettes chantées où saint Joseph faisait taire les Rois mages, où les animaux, les fleurs, les instruments de musique venaient s'offrir à jésus enfant, se mêlaient si étroitement à la Parole, remplissaient si bien les blancs qu'il était possible de croire à leur réalité. L:abondance même de ces chants de Noël -dits nadals ou nadalets- exprime qu'il y a joie à voir le mystère se vêtir de chair mortelle.

 

La naissance d'un enfant pauvre, le dénuement d'une étable, une mangeoire qui sert de berceau, les petits, les très humbles ne connaissent-ils pas cela? Dieu, pour une fois, cesse d'être incompréhensible et inaccessible. Il devient familier et terrestre. Il n'est pas celui « à qui la mer obéit» mais un nouveau-né impuissant. Pour une fois il ne parle ni aux prophètes ni aux prêtres mais  aux bergers. Cela rapproche définitivement du coeur et des sens, Dieu et la Mère de Dieu.

Il n'y a pas un détail de cet Evangile de Luc dont l'imaginaire chrétien du peuple ne se soit saisi, sur lequel il n'ait brodé, de façon humaine et pourtant théologiquement juste.

Cet Ange qui apparaît, si éclatant qu'il fait peur aux pâtres, est l'occasion de dialogues, on peut même dire de discussions, entre le ciel et la terre. «Qu'est-il arrivé pour que l'on nous appelle depuis les astres ?» s'inquiètent les bergers. «A quoi sommes-nous bons, nous, de grand et d'élevé?» Et lorsqu'on leur annonce la naissance d'un Roi dans une bergerie, cela les fait sourire : «Non, cela ne s'est jamais vu qu'un roi naisse si pauvre, à peine les palais sont-ils assez grands pour eux!» Il arrive qu'un des bergers, simple d'esprit, croit entendre chanter le rossignol en plein hiver. Un autre est obligé de lui traduire ce chant dans la nuit: «Ce n'est pas le rossignol, c'est un ange qui nous dit qu'est né, dans une étable, un Dieu enfantelet.»

Le voyage des bergers vers la crèche donne lieu à d'abondants développements. Si, avant de partir, les fermiers cossus distribuent le travail aux femmes: «Restez à la maison, gardez le troupeau, dévidez la soie, sortez les agneaux.» Les bergers, eux, font suivre les bergères: «Notre Mère a besoin de vous.» Ce n'est pas le moindre charme de ces chansons. Qui douterait de l'utilité des femmes lors d'une naissance ? Et les voilà partout, gaies et bavardes, efficaces, portant de grands tabliers blancs, langeant l'enfant, soutenant la mère, cuisant la soupe, chantant et même dansant. Bientôt, je vais commencer à fredonner les noëls, je vais puiser dans leur fraîche beauté. Au milieu du fatras commercial, dans le gaspillage, à travers tant de foies gras, de superflu, ils me seront fil d'Ariane vers la divine pauvreté.

 

 

Fêtes d’hiver

LE CLINQUANT DES «FÊTES» S'ÉLOIGNE. Nous voilà pour deux mois dans le calme. A condition qu'aucun spécialiste du marketing ne constate ce vide commercial et ne le remplisse d'un quelconque Halloween.

Mais, pour le moment encore, profitons des fêtes douces et peu onéreuses de janvier et février. Epiphanie de mon enfance, gâteau des rois. Dans le Midi, on appelle ce gâteau un royaume. On ne peut que s'émerveiller d'un royaume fait pour être partagé, d'une royauté couronnée de carton, d'un pouvoir qui, au lieu d'accaparer, donne, quelques jours plus tard, un autre gâteau. De roi en roi, de partage en partage, janvier et ses ombres sont éclairés à l'heure du dessert ou du goûter par cette pâtisserie jamais chère et toujours festive. Ajoutons que ce roi n'est pas héréditaire ni méritant, que seul le hasard le désigne. Ajoutons qu'il est d'usage de tailler une part supplémentaire pour l'inconnu de passage. Le visiteur imprévisible auquel on a ouvert la porte est depuis les Grecs, le Dieu en visite. Autrefois, la fève était une vraie fève sèche, puis elle fut un petit sujet en biscuit poreux, puis un plastique léger représentant la lune, un trèfle, une étoile. Maintenant, depuis quelques années, elle est un santon de faïence vernie qu'il faut décrotter de la pâte qui a adhéré. On le met en réserve pour le prochain Noël.

Ainsi, cette tradition où, de peu, il est possible de faire grande et généreuse liesse. Au coude à coude, dans l'hiver, avec du vin chaud, boisson de petit prix - du vin, du sucre, de la cannelle, un clou de girofle, un zeste d'orange, un zeste de citron - que l'on peut agrémenter d'un verre d'alcool et faire flamber. La vapeur brûle bleue dans l'obscurité et la flamme ajoute au bonheur. En février, nous arrive la chandeleur, fête blanche où la lumière odorante de la cire d'abeille évoque le perceptible accroissement des jours. Que la liturgie de ce jour est belle ! Mais qui la suit, qui revient chez soi avec le cierge qui servira au chevet des morts ? Il nous reste la crêpe. Contentons nous d'elle pour faire parler les symboles.

La crêpe réjouit tous les âges. On peut se demander pourquoi. Elle est ronde comme la terre, le soleil et surtout la lune. Pliée en deux ou en quatre, roulée puis avalée - donc disparue - elle est à l'image de cet astre qui croît, s'amenuise et disparaît. Faire une crêpe, la manger, c'est affirmer son pouvoir sur l'inaccessible cosmos.

Comme elle passe directement de la poêle dans l'assiette et nécessite donc un tour de rôle, elle met directement en relation celui qui œuvre et ceux qui mangent. Souvent d'ailleurs, les convives tentent de faire sauter une crêpe. Il paraît que cela porte bonheur. Ou peut-être, c'est de pratiquer cette tradition qui est le bonheur. C'est une pratique qui résiste aux siècles et peut, à partir d'une joie simple, ramener à cette lumière de l'office qu'il faut accueillir et porter au monde. Regardez bien : des écorces brillantes de sève, des bourgeons formés, des herbes jeunes partout sous la végétation grillée par l'hiver. Chut, le printemps n'est pas loin.

 

  Dernière mise à jour le 28/04/08
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