RELATIONS ENTRE JUIFS et CHRETIENS

DOCUMENTS

 

DIVERS
Lettre à
 Marc Chagall

André Chouraqui

in

Le destin d'Israël
Parole et Silence
2007
pp. 245-249

Lettre à Marc Chagall

26 mars 1954

Monsieur Marc CHAGALL 22, Place Dauphine

PARIS IV

Bien cher Maître,

Je suis heureux que nous ayons pu, à Vence et à Paris auprès des Fleg, revenir sur le problème qui vous préoccupe si profondément et auquel je n'ai cessé de penser, je peux le dire, depuis deux ans que vous nous avez fait l'amitié de vous confier à nous.

Un Juif aussi profondément enraciné dans notre patrimoine ancestral que vous l'êtes à-t-il le droit de décorer une chapelle? 1

J'ai pu parler de ce problème à de nombreuses personnalités éminemment connues pour leur fidélité à Israël et examiner le cas de conscience que vous proposez à nos méditations sous tous ses aspects.

Je voudrais, ici, vous redire quel est mon sentiment personnel en me réservant de revenir plus tard sur certains aspects de la question.

Si l'on se réfère aux grands principes qui constituent les structures mêmes de la pensée d'Israël, il ne saurait y avoir d'obstacles à l'acte devant lequel vous hésitez d'une manière si émouvante.

Au regard de la tradition juive, les structures théologiques et dogmatiques qui sous-tendent la vie spirituelle des hommes ont moins d'importance que les actes de l'homme dans l'ordre de la justice et de l'amour.

Le principe cardinal qui domine toute la pensée juive est celui-ci : « Les Justes de toutes les nations ont part au monde futur. »

Israël, dans ses perspectives, est moins une religion visant à imposer sa pensée théologique qu'un ordre religieux consacré à l'unité d'amour qui sont les deux termes qui résument le « Chema Israël. »

C'est, je crois, le plus beau titre de la pensée synagogale d'avoir su se situer sur ces cimes qui permettent un respect du prochain et de ses croyances dont notre tradition, depuis la Bible, offre tant d'exemples.

Dans ces perspectives, un Juif doit concourir activement à tout ce qui peut aider autrui à sortir des souillures de l'injustice pour accéder à plus de justice et de lumière.

Et nous avons le devoir de rendre témoignage de cette lumière partout où il nous est demandé de le faire.

Le cas précis qui vous préoccupe me semble davantage emporter l'adhésion de tous en faveur d'une solution positive :

1)     les chapelles de Vence que l'on vous demande avec tant d'instance de décorer sont des chapelles désaffectées et qui n'appartiennent pas à l'Église mais à la Municipalité;

2)     ces chapelles ne serviront que très occasionnellement à l'exercice du culte catholique;

3)     une liberté totale vous est laissée dans le choix des thèmes qui inspireront vos peintures.

Vous avez ainsi, dans ces lieux qui deviendront un centre de rayonnement lorsque vous les aurez décorés, la possibilité de rendre un témoignage et de faire une œuvre dont vos amis savent qu'elle sera de la plus haute importance. L'Ancien Testament qui est à la racine de toute foi chrétienne offre une variété presque infinie de thèmes décoratifs qui seront à la fois valables pour un Juif comme pour tout homme qui garde au fond de son âme le sens des réalités spirituelles. Depuis la création du monde jusqu'à l'accomplissement des prophéties, la Bible peint le destin de l'humanité entière et ce sera pour tous une joie et un secours de voir ces visions rendues par le pinceau de Chagall.

Ce sentiment que je vous traduis et qui fut appuyé avec éloquence dans les conversations que nous eûmes hier avec M. Edmond Fleg est également partagé par M. le Rabbin André Zaoui. Et j'ai pu, aujourd'hui même, avoir le sentiment de M. Berl-Locker, Président de l'Agence Juive, qui avec sa lucidité habituelle a précisé que le problème n'était pas nouveau en Israël: de tout temps et dans les communautés les plus orthodoxes,

des artisans juifs ont contribué à la décoration des églises ou à la diffusion des objets de piété chrétienne sans rien perdre de l'estime de leurs coreligionnaires. Il existe même des consultations talmudiques signées des Docteurs les moins suspects de libéralisme ou de syncrétisme qui permettent à un artisan juif ou à un architecte ou à un marchand de créer ou de débiter des sujets de piété qui ne sont pas juifs.

Les grands-rabbins qui permirent cela s'appuient sur l'exemple d'Elisée autorisant un adepte de la religion mosaïque à pénétrer dans un temple païen, à assister aux liturgies païennes, à participer à toutes les manifestations d'un culte qui était réprouvé par la foi juive parce qu'idolâtre.

Élisée, comme les Rabbins, distingue ici entre l'acte extérieur et l'adhésion intérieure.

Vous êtes d'ailleurs dans une position bien plus favorable puisqu'il est de tradition constante en Israël que le Christianisme, qui ne cesse d'affirmer sa foi au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob qui ne serait rien s'il ne reposait pas tout entier sur l'antique tronc d'Israël, est un pas vers l'avènement du Royaume de Dieu.

Déjà, au XIe siècle, le plus grand de nos théologiens mystiques, Bahya Ibn Paqûda, appelait Jésus un Saint et citait dans son Introduction aux devoirs des cœurs des paroles tirées des Evangiles.

Dans une page célèbre, Maïmonide se situe dans cette tradition royale en affirmant que le Christianisme prépare l'avènement du règne messianique.

Nous avons beaucoup de choses à reprocher aux Chrétiens, mais surtout leur infidélité au Message de justice et d'amour qui nous est commun.

Il est nécessaire aujourd'hui — je le crois de toutes mes forces — de cesser de regarder en arrière ceux qui se réclament de l'idéal qui fut celui de nos pères. Dans cette voie, je suis assuré, comme le sont les nombreux amis juifs que j'ai pu consulter sur ce problème, que votre œuvre marquera une date importante pour le rapprochement des hommes qui sentent de quel mortel danger la civilisation reste menacée. Ce sera votre cœur qui dictera votre réponse définitive. Tous vos amis souhaitent sans réserve que vous suiviez son inspiration pour rendre un témoignage que nous attendons 2.

 

Je vous prie d'agréer, bien cher Maître, l'expression de mes sentiments de très respectueuse amitié.

 

André CHOURAQUI

 

1. Marc Chagall lui-même avait posé la question. Dans sa réponse, André Chouraqui traite, en l'appliquant au cas de la décoration d'une chapelle, d'un problème longuement discuté dans le judaïsme: le christianisme est-il idolâtre, auquel cas il ne faudrait certainement pas, et de quelque manière que ce soit, collaborer avec lui? Ou bien n'est-il pas idolâtre, et une certaine collaboration est alors possible. Au Moyen Âge, des penseurs comme Juda Halevi, Maïmonide ou Le Meiri, avaient répondu que le christianisme, parce qu'il reconnaît le texte biblique, n'était pas idolâtre et qu'il était donc possible pour un juif, dans certaines limites essentiellement liées à l'exercice du culte, de transmettre à un chrétien une part de l'enseignement juif. Ici, en s'adressant à un peintre, Chouraqui argumente comme le ferait un talmudiste... Est-il nécessaire de rappeler qu'il avait, en 1938-1940, suivi les cours du Séminaire israé­lite de la rue Vauquelin (replié au moment de la guerre a Clermont-Ferrand) ?

  

2. Finalement, Chagall accepta de décorer la chapelle. Le plan cruciforme de celle-ci lui inspira une série de tableaux illustrant des épisodes de l'Ancien Testament; l'ensemble devait être organisé de telle sorte que les tableaux se répondent : la "Création de l'Homme" devait faire face à l'Alliance du Seigneur avec Noé", le "Paradis" à l"`Échelle de Jacob", "Adam et Eve chassés du Paradis" à la "Lutte de 'Jacob avec l'Ange", le "Buisson ardent" à "Abraham et les trois Anges", "Morse faisant jaillir l'eau du Rocher" à "Moïse recevant les tables de la lot"... Mais ce n'est pas exactement ce projet qui fut réalisé: à la suite de la donation Marc et Valentina Chagall à l'État français, l'ensemble des tableaux monumentaux initialement destinés à la Chapelle du Calvaire à Vence sont aujourd'hui au musée national Message Biblique Marc Chagall à Nice (cf. P. Provoyer, Le Message Biblique, Cercle des Arts, 1983).

 

CE QUI NOUS UNIT, CE QUI NOUS SEPARE.


Un si long chemin

 

René Samuel Sirat

 

Extrait de L’Arche n° 530, avril 2002
Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com

 

 

Un si long chemin.

René Samuel Sirat.

 

À quand remonte votre intérêt pour les relations judéo-chrétiennes ?

Lors de mon passage au Séminaire israélite de France, l’établissement était dirigé par le Grand rabbin Henri Schilli. Ce dernier était très proche de Robert Aron, le fameux auteur des Années obscures de Jésus (1). Dans cette école, nous avions aussi les visites d’Edmond Fleg et de bien d’autres personnalités en contact avec le dialogue judéo-chrétien, alors naissant.

Ce qui m’a fait très forte impression, c’est l’affaire Finaly (2). C’est là que les choses ont vraiment commencé pour moi. Jacob Kaplan, qui était Grand rabbin de Paris, et Henri Schilli ont beaucoup œuvré pour trouver une solution heureuse à ce problème dramatique hérité de la Shoah. Je dois dire qu’au départ, nous étions assez pessimistes quant à l’idée que l’Église pourrait un jour rendre les enfants. Il y avait eu un précédent, l’affaire Mortara (3), qui avait été un traumatisme pour le judaïsme. En un siècle, on a pu voir la différence entre un véritable rapt spirituel et l’affaire Finaly, où les enfants ont finalement été rendus et sont allés vivre en Israël. On a pu mesurer, à ce moment-là, le chemin parcouru.

Quels sont, pour vous, les événements qui ont marqué ce dialogue par la suite ?

En 1965, il y a eu Nostra Aetate (4), bien sûr, qui a permis de très grandes évolutions. En 1973, c’est la magnifique déclaration des évêques de France (5) : le Grand rabbin Kaplan avait dit à cette occasion que c’était le plus beau jour de sa vie ! Il faut ici rendre hommage à Mgr Léon-Arthur Elchinger, alors évêque de Strasbourg, et au père Bernard Dupuy, secrétaire de la Commission épiscopale pour les relations avec le judaïsme, qui ont fait œuvre de pionniers.

Le grand problème a surgi avec l’affaire du Carmel d’Auschwitz, qui a été vécue par les Juifs comme un traumatisme, parce qu’il y avait là quelque chose qui offensait notre sentiment face à l’horreur de la Shoah. Lors des discussions qui eurent lieu à ce propos à Genève, où je représentais non seulement le Grand rabbinat de France mais aussi la Conférence des rabbins européens, j’ai expliqué ma position au cardinal Macharski, archevêque de Cracovie, en m’appuyant sur un argument théologique tiré du Deutéronome (XIII-13) : « Si une ville entière se livre à l’idolâtrie, alors elle doit être détruite et plus jamais reconstruite ». Or, prier, dire des Psaumes, se repentir, comme le faisaient les carmélites qui s’y étaient installées, c’était une forme de reconstruction spirituelle. Après cet échange, le cardinal Macharski s’est rangé à mon avis, alors que nous étions au bord de la rupture.

Nous avons, à cette occasion, parcouru une bonne partie de ce grand boulevard ouvert par Jean Paul II. Un boulevard qui passe par la visite du pape à la synagogue de Rome en 1986, par sa volonté d’établir des relations diplomatiques normales entre Israël et le Saint-Siège, par la déclaration de repentance qu’il a prononcée en 2000 et, la même année, par le voyage absolument admirable qu’il a réalisé en Israël.

Ces actes de bienveillance de Jean Paul II ont pourtant éveillé la suspicion de nombreux Juifs, qui se sont interrogés sur les intentions du pape...

Dix-neuf siècles d’expériences tragiques dans les relations entre Juifs et Chrétiens ont fait que la méfiance, au départ, était plus que naturelle. Nous étions assez peu nombreux à considérer que ces gestes témoignaient d’un changement total dans l’attitude de l’Église. Beaucoup de nos amis pensaient qu’il fallait d’abord voir, à l’épreuve du temps, ce que deviendrait ce cheminement d’amitié. Mais, aujourd’hui, l’ouverture de Jean Paul II sur le judaïsme, les déclarations très courageuses qu’il a faites tout au long de son pontificat, nul ne peut les remettre en cause. Sa volonté d’œuvrer à la réconciliation, qui revient constamment comme un leitmotiv au long d’un quart de siècle de pontificat, était bien palpable, en janvier dernier, lors de la rencontre inter-religieuse d’Assise.

Il est bien évident, malgré tout, qu’une certaine méfiance peut se concevoir étant donné les douleurs et les événements du passé. Mais il y a des signes qui ne trompent pas, des avancées considérables, parmi lesquelles je voudrais citer la magnifique déclaration des évêques de France à Drancy, en 1997 (6). Il y a là un cheminement qui est tout à fait évident et heureux.

Pensez-vous pour autant que la méfiance soit désormais totalement dépassée ?

Totalement, je crois qu’on ne peut pas le dire. Il y a parfois des réveils qui sont douloureux. Je vous en donnerai un exemple : l’Église a décidé, il y a quatre ans, de canoniser sœur Thérèse Bénédicte de la Croix. À ce propos, les Juifs n’ont rien à dire. Mais, en insistant sur l’histoire et la conversion d’Edith Stein, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, en présentant cette femme, morte à Auschwitz, comme une figure emblématique d’Israël, nous étions nombreux à craindre un début de christianisation de la Shoah. Et là, je pense que les hautes autorités catholiques ont parfaitement fait comprendre qu’elles n’avaient pas du tout l’intention de blesser la conscience juive sur cette question, où notre sensibilité est encore à vif. Il y a d’autres exemples de réveils difficiles ; mais l’important, c’est de savoir dépasser ces moments-là et de poursuivre notre route sur la voie de l’amitié.

Avez-vous le sentiment que les efforts de Jean Paul II portent aujourd’hui leurs fruits, que les Chrétiens ont changé leur façon de percevoir les Juifs ?

Oui, sans aucun doute. Mais là, il y a un grand effort pédagogique qui reste à faire. J’étais à Assise, et j’y ai vu la ferveur des dizaines de cardinaux et d’archevêques présents : leur volonté de prier et d’agir pour la paix était tout à fait manifeste. Il faudrait que, dans les paroisses « profondes », ce message d’amitié avec les Juifs puisse être développé. Nous savons très bien que les mentalités évoluent lentement ; encore faut-il qu’elles évoluent. Mais je crois que le pli est pris : il y a eu des avancées considérables, notamment dans la connaissance du judaïsme. Il y a maintenant des prêtres catholiques qui lisent l’hébreu biblique et talmudique, qui sont parfaitement capables d’étudier dans le texte les écrits fondateurs du judaïsme rabbinique, et c’est tout à fait nouveau.

Les Chrétiens ont aussi un rôle à jouer dans le dialogue au Proche-Orient. Au lieu de prendre parti de manière unilatérale, ils devraient aider les Israéliens et les Palestiniens à surmonter leurs peurs réciproques, leurs ressentiments. Parce qu’ils sont les frères des uns et des autres, ils doivent œuvrer en faveur de la paix et de la réconciliation. L’essentiel de notre action, à tous, doit porter sur l’espérance, pour que cette espérance devienne la réalité de demain. Espérance de paix, de justice, de fraternité, de vérité et d’amitié.

Propos recueillis par José Eduardo Pereira

1. Dans cet ouvrage, paru en 1960, l’auteur s’attache à reconstituer le quotidien de Jésus dans les trente premières années de sa vie, dont les Évangiles ne parlent que très peu.

2. Gérald et Robert Finaly, enfants juifs dont les parents avaient disparu pendant la deuxième guerre mondiale, ont été baptisés et retenus par une responsable de crèche catholique. En 1953, ils ont été restitués et ont rejoint leur famille en Israël.

3. En 1858, la police pontificale a enlevé à sa famille Edgardo Levi Mortara, un enfant juif de Bologne, sous prétexte qu’il avait été baptisé en secret par une servante. Placé sous la protection de Pie IX, l’enfant deviendra prêtre.

4. Déclaration dans laquelle le Concile de Vatican II affirme vouloir « encourager et recommander entre eux [les Chrétiens et les Juifs] la connaissance et l’estime mutuelles ». Ce texte s’inspire des « Dix Points » de Seelisberg qui proposaient, dès 1947, une transformation de l’enseignement de l’Église à propos des Juifs.

5. Au nom des souffrances endurées par le peuple juif au long de l’Histoire, les évêques de France lui reconnaissent « le droit et les moyens pour une existence politique propre parmi les nations ».

6. Acte de repentance pour les fautes commises envers le peuple juif.

 

 

Le temps de la maturité

 

Débat théologique

 

Extrait de L’Arche n° 530, avril 2002

Numéro spécimen sur demande à info@arche-mag.com

 

 

 

Le temps de la maturité

Débat théologique

 

Longtemps, les relations judéo-chrétiennes ont achoppé sur la question du prosélytisme chrétien, de l’élection du peuple d’Israël ou de la messianité de Jésus. Attitudes dépassées, malentendus à dissiper : pour le rabbin Alexis Blum et le théologien Christian Duquoc, un dialogue serein et respectueux est aujourd’hui possible.

Alexis Blum est aumônier de l’École Polytechnique et aumônier pénitentiaire à la prison de la Santé. Rabbin de Neuilly-sur-Seine depuis douze ans, il y participe aux activités de l’association judéo-chrétienne « Bible à Neuilly ».

Théologien dominicain, Christian Duquoc est un des meilleurs spécialistes français en christologie. Auteur de nombreux ouvrages, il a longtemps dirigé l’éminente revue de théologie Lumière et vie.

 

Meïr Waintrater  : Quel regard porte-t-on aujourd’hui sur des questions comme celle du prosélytisme, liée aux thèmes de l’Alliance et de l’Élection qui ont longtemps fait débat entre Juifs et Chrétiens ?

Christian Duquoc  : Parlons d’abord de l’Alliance, puis du prosélytisme. Le Moyen Âge a hérité de la perspective des Pères de l’Église, qui interprétaient la Nouvelle Alliance, signifiée par l’eucharistie, comme une substitution à celle conclue par Dieu avec Israël. Cette théorie de la substitution a incité le christianisme médiéval à considérer qu’il n’y avait pas de possibilité de salut en dehors de la Nouvelle Alliance. La position chrétienne sur le prosélytisme, restée très ferme jusqu’au XIXe siècle, était liée à une obsession du salut des êtres humains. Pour les Juifs, en revanche, l’intégration au judaïsme n’était pas nécessaire au salut : ils considéraient que ceux, parmi les non juifs, qui respectaient les lois noachiques (1) étaient en lien avec Dieu. Depuis, cette idée a été intégrée par le christianisme : alors que le concile de Florence, en 1439, affirmait que païens, Juifs et hérétiques étaient voués à l’Enfer, Vatican II reprend la position des Épîtres pastorales (Dieu, le salut de tous).

Le judaïsme a vécu en continuité avec le peuple d’Israël. Que s’est-il passé avec les apôtres ? Il n’y a pas rupture de l’Alliance, de la continuité. Quand saint Paul dit qu’il n’y a plus ni Grecs ni Juifs (2), cela veut dire qu’il faut une communauté qui rassemble tous les êtres humains, issus ou non du peuple d’Israël. Et si l’on ne fait aucune propagande, on ne rassemble personne. Le peuple juif n’a pas à se créer : il est un support en soi. Nul besoin pour lui de prosélytisme, ni d’exclusion. Pour les premiers Chrétiens, il fallait créer le support, une communauté hors liens ethniques. Sinon, ils seraient restés peu nombreux et auraient risqué de devenir une secte. Le christianisme est donc nécessairement prosélyte, dès l’origine.

Alexis Blum  : Ce qui nous a séparés, c’est l’affirmation de l’élection d’Israël. Il faut bien comprendre qu’Israël ne revendique aucun privilège dû à une supériorité sur les Nations. Il s’agit d’une élection de devoirs, de responsabilité au service de toute la Création et non pas l’expression d’une volonté de domination sur les autres peuples.

Pour le comprendre, il faut remonter à Abraham. Dieu lui ordonne de partir vers la terre promise. Il le bénit et lui promet qu’il sera le père d’une grande nation. La Torah ne dit pas pourquoi Abraham a été choisi. Dans le chapitre onze de la Genèse, les gens de Babel disent : « Faisons-nous un nom, de peur d’être dispersés ». Ils excluent donc Dieu et vénèrent le nom de l’Homme. Dieu décide alors de remettre l’humanité dans le droit chemin, et c’est dans ce contexte qu’intervient Abraham. Dans le chapitre suivant, Dieu lui dit : « Je ferai de toi une grande nation et par toi seront bénies toutes les familles de la terre ». Abraham est élu pour une mission qui consiste à aider l’humanité tout entière. Et la terre qui lui est promise n’est pas une récompense, mais un moyen que Dieu lui donne pour accomplir sa mission.

Dieu cherche à créer une nation qui puisse être Son porte-parole pour éduquer et montrer l’exemple aux autres nations et leur apporter Sa lumière. Le peuple juif doit donc réaliser un modèle de société sur une terre particulière, autour d’un Temple, destiné à faire reconnaître la souveraineté de Dieu pour l’humanité entière. C’est pourquoi les Juifs n’ont pas cherché à faire de prosélytisme et n’ont jamais demandé que l’application de ce que l’on appelle les sept lois de Noé, c’est-à-dire la morale universelle.

Michel Cool : Ce rapport à la terre dont vous parlez, Alexis Blum, diffère assez de celui que l’on trouve dans la tradition chrétienne...

A. Blum : L’élection existe chez les Chrétiens, mais seulement pour les individus. Tandis que, pour nous, elle existe pour un peuple et une terre. Chaque individu, où qu’il soit, peut donner l’exemple d’une vie qui corresponde aux directives divines ; mais ce n’est que collectivement qu’un peuple réuni sur sa terre peut donner l’exemple d’un peuple modèle. La tradition juive nous enseigne, de plus, que c’est à Jérusalem que seront rétablis le Temple et la royauté de David et que régnera le Messie.

Mais je remarquerai que l’on ne trouve pas la notion de « Terre sainte » dans la Bible. Elle apparaît au XIIe siècle au sein de la Chrétienté, à cause du Saint-Sépulcre. Ce n’est donc pas une notion juive, à l’origine. Il y a eu une vocation, pour les Juifs, à rendre la terre d’Israël sainte, comme il y a une vocation du peuple à devenir saint. Mais cette terre n’est pas donnée à un peuple pour toujours : il faut la mériter (Lévitique XVIII, 25 et 28), sinon elle rejette ses habitants.

C. Duquoc : Peut-être les croisades sont-elles liées à la nécessité d’une terre. Autrement, on risquerait l’idéalisme pur. Si bien que l’interrogation sur la terre n’est pas, pour les Chrétiens, totalement dépourvue d’intérêt. Les Chrétiens sont des êtres humains liés à une collectivité et à une terre dans laquelle ils s’enracinent et ils reçoivent leur culture. Mais, si la notion de racine est aussi fondamentale pour le Chrétien, elle n’est pas sacralisée. On cite parfois, à ce propos, l’exemple de la Samaritaine qui demande à Jésus s’il faut adorer Dieu sur le mont Garizim ou à Jérusalem. Et Jésus lui répond qu’il faut adorer Dieu « En esprit et en vérité » (3). Ce contre quoi Jésus s’élève, c’est ce contre quoi s’élevaient déjà Jérémie et Ezéchiel : « Si vous croyez que le Temple est une assurance alors que vous ne pratiquez pas du tout la Loi, alors vous vous faites illusion ». C’est comme pour le jeûne : si vous faites un jeûne magnifique et que vous exploitez votre serviteur, ça ne sert pas à grand-chose. La terre est le lieu où Dieu se manifeste librement, elle n’est pas le lieu où Il s’enferme.

M. Cool  : C’est le moment de parler de celui qui a consacré la division, c’est-à-dire Yeshoua, Jésus. Quel est le regard historique du monde juif sur lui ? Les choses ont-elle évolué à ce propos ?

A. Blum  : Les choses bougent déjà dans la littérature. Il y a un peu plus de livres écrits aujourd’hui par des Juifs à propos de Jésus et, dernièrement, ces écrits ont été plus positifs. Mais pour nous, c’est clair, Jésus n’est pas le Messie : si tel était le cas, la paix universelle se serait établie avec lui. Je ne sais pas, d’ailleurs, si c’est Jésus qui s’est dit Messie ou si ce sont les apôtres qui l’ont ainsi désigné. Je ne suis pas historien et nous manquons de documents d’époque pour en savoir plus. L’affirmation du christianisme le concernant n’a, en tout cas, pas été acceptée par le judaïsme. C’est ce qui a marqué la division.

Ce qui est arrivé à Jésus est très triste. C’est même la chose la plus triste qui puisse arriver à un Juif : à cause de lui, beaucoup de Juifs ont été massacrés. Il a été élevé dans le judaïsme et son message moral en est empreint. « Aimez-vous les uns les autres », on trouve déjà cela dans le dix-neuvième chapitre du Lévitique.

C. Duquoc  : La judéité de Jésus n’a d’ailleurs pas été niée. Le vrai problème, en effet, est celui de la messianité. C’est une question complexe pour le christianisme comme pour le judaïsme.

Les premiers Chrétiens ont pensé que Jésus étant Messie, le monde allait changer. Or, dans l’Épître de Pierre, déjà, des adeptes de la nouvelle communauté constatent que le changement n’a pas eu lieu. Plus tard, lorsque l’Empire romain s’est converti, on a cru que la messianité de Jésus allait se manifester de manière sociale et politique. Et ce fut une déconvenue qui, pour toutes sortes de raisons, affecta l’Église dans son image. S’il y a eu des brisures dans l’Église, c’est à cause de la déception vis-à-vis de l’implication du Christ dans l’Histoire.

Je crois que l’interrogation posée, à la fois pour le judaïsme et le christianisme, sur la messianité de Jésus, oblige à penser cette messianité autrement : Jésus a sans doute été le critique le plus radical de la notion de messianisme pour son temps. Apparaît dès lors l’idée, formulée par Emmanuel Lévinas, d’une responsabilité humaine. Étant donné le retrait apparent de Dieu - et, pour les Chrétiens, du Christ - dans l’Histoire, c’est aux êtres humains de prendre en main leur propre destinée et de faire en sorte qu’elle soit un indice d’un règne de Dieu à venir.

1. Ne pas adorer d’idole, ne pas blasphémer, ne pas voler, ne pas tuer, ne pas commettre d’inceste, ne pas faire souffrir les animaux, et se soumettre à la juridiction des tribunaux.

2. Épître aux Galates, III-28.

3. Jean, IV-24

 

 

 

 

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