Éloge des bergers

 

Noël, c'est naissance. Tous les commencements sont humbles, et d'abord celui qui dépose le fils de Dieu sur la rive du monde : son prophète a été un autre enfant, pas seulement né - un tressaillement a averti sa mère. Ses adorateurs sont des pâtres, des mages d'Orient, des femmes, des vieillards, tous gens sans crédit, faibles, comme celui devant qui ils s'inclinent. Et lui, le dieu promis, dort dans l'herbe sèche. Il faut écouter le chant qui monte de cette nuit si humaine. Selon Luc, Bethléem est en transes. César Auguste a ordonné un recensement que la loi du Seigneur interdit, mais qu'importe à ce vautour les vieux contes d'une nation asservie ?« La terre entière » lui appartient, indique l'Évangile, il a repris leur sceptre aux dieux morts; pourquoi pas Dieu à son tour? Les armes parlent à voix haute.

Mais Jésus est né. Aux cris de guerre répond la douceur d'un berceau. La religion nouvelle s'est faufilée dans le règne de la force ; elle s'est taillée son coin de silence dans le tumulte; elle a préféré l'ombre à l'aplomb de midi sur la grand-place. Elle a désiré la solitude, à travers la cohue. Bénie la crèche qui restitue la paix, la pureté des constellations, le recueillement d'une modeste famille ! Bénie, cette mère qui, à l'abri du vacarme impérial, accomplit les gestes millénaires de la vie :« Elle emmaillota son enfant et le coucha... »

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Bergers, qui accourez, vous avez entendu le fin message, mieux que n'eussent fait les docteurs. Vous avez compris avec plus d'acuité même que les anges, qui serait votre Dieu. Eux, à mi-ciel, faisaient crépiter la gloire ; un messie sanglé d'honneurs et d'or nous arrivait. Mais quand ils ont été partis, vous avez préféré en parler autrement entre vous. « Allons voir cette chose arrivée », avez-vous dit. Peut-être la surprise vous coupait-elle la parole, peut-être les bêlements de vos moutons vous avaient-ils déshabitués des conversations humaines ; bref, vous manquiez de vocabulaire. « La chose arrivée », donc. On ne saurait moins dire.

Mais plutôt, vos longues veilles sous le ciel d'été vous ont enseigné un rare discernement. Ni l'ambition n'a raidi votre intelligence, ni l'appât du gain n'a fourvoyé votre cœur. Vous ne cherchez pas comme les savants un messie diplômé ni comme les pontifes un archange hérissé de rayons et de métal. Vous trouvez tout naturel que votre Dieu soit un enfant. Sa faiblesse ne vous étonne pas, ni sa dépendance, ni sans doute plus tard son supplice.

Ce sont là, pensez-vous, (les attributs très convenables et vous n'en souhaitiez pas d'autres au Dieu que vos coeurs attendaient secrètement. Le décor ne trahit pas l'aspect : pour trône, la paille ; pour escorte, le bœuf et l'âne. Ce n'est pas exactement les manières de César qui, depuis Rome, règle le destin collectif des nations et organise quelques châtiments personnalisés pour les récalcitrants. Votre dieu ne présente pas ce mauvais pli. Voilà la bonne nouvelle. Il est entré sans bruit et la première image qu'en reçoivent les hommes est ce sommeil d'innocent, avec des clartés sur les paupières. Oui, « allons voir la chose arrivée ».

 

Avec vos pauvres mots, bergers, vous avez annoncé le règne de l'amour.