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Par
Marie-Jeanne Bérère
Docteur en théologie, a enseigné à la faculté de théologie de Lyon
in
Marie
tout simplement
éditions de l'atelier, Paris, 1999
Pour comprendre
l’Immaculée conception
Dogmes marials
Les images mariales théologiques,
construites pour la transmission des données de la foi, deviennent images
doctrinales lorsqu'on leur donne le rôle de représenter une doctrine,
c'est-à-dire un point de l'enseignement de l'Église.
Les dogmes - ce
qu'à notre époque nous appelons dogmes, selon un vocabulaire récent dans
l'Église - sont nés du concours de la méditation et de l'intelligence
croyantes. Ils constituent des repères plantés dans le cheminement créateur
des idées, comme des relais utiles pour la pensée théologique. Ils ne disent
pas le tout de la foi. Leur langage n'est jamais totalement adéquat à la
réalité de foi qu'ils énoncent. Mais par les formules dogmatiques, l'Église
et la théologie en Église, donc la théologie mariale, se sont donné des
jalons pour la recherche ininterrompue de l'intelligence de la foi qui doit
trouver son expression à chaque moment de l'histoire.
Que dit donc, pour sa part, dans la
visée de la foi au Christ, l’expression considérée comme doctrinale : Marie
conçue sans péché.
TRÈS SAINTE
L'image de virginité par laquelle a
été peu à peu présentée Marie, avec la conviction que cette qualité de son
être féminin était absolument nécessaire pour la proximité avec Dieu que
représente sa maternité de Jésus le Christ, a entraîné l'idée d'une
perfection morale tout aussi nécessaire et absolue.
Comblée de grâces

Le récit de l'évangile de Luc - et
lui seul - met sur les lèvres d'un ange une salutation à Marie en grec :
kairé, kecharitôménè, qui n'est pas de traduction très facile. La plus
simple est peut-être : Réjouis-toi, comblée de grâces. Mais la Bible
de Jérusalem, dans une note, apporte des nuances qui permettent de mieux
saisir le sens de l'expression grecque du texte d'origine. On devrait dire,
signale la Bible de Jérusalem : Réjouis-toi, toi qui as été et demeures
remplie des faveurs de Dieu, parce que les termes utilisés sont très
nettement un rappel biblique de la joie messianique, celle qui accompagnera
dans tout le peuple, l'arrivée du messie. Ils font écho aux paroles de
plusieurs prophètes de l'Ancien Testament qui annonçaient dans les mêmes
termes la venue de Dieu parmi son peuple.
On trouve encore chez Luc la formule
d'adresse : tu as trouvé grâce devant Dieu, qui est également la
réminiscence d'une parole utilisée habituellement, dans la Bible, pour
signifier à un envoyé que Dieu le choisit pour remplir une mission en faveur
du peuple.
Par cette entrée en matière de son
récit, Luc donne bien à comprendre qu'il veut évoquer l'événement de salut
que constitue la venue au monde de Jésus, né d'une jeune femme juive de
Galilée.
Ainsi, la signification évangélique
de la salutation à Marie, dans le récit de Luc, Réjouis-toi, comblée de
grâces... tu as trouvé grâce devant Dieu, n'est pas d'abord de révéler
la sainteté de la mère de Jésus.
L'image de Marie saluée par le
messager de Dieu avec les mots des annonces bibliques, donne à penser la
réalisation, en Jésus fils de Marie, de la promesse de Dieu de venir
vraiment vivre parmi son peuple.
Là encore pourtant, les
commentaires, inspirés souvent par la dévotion, ont interprété le texte de
manière à attribuer d'abord à la mère de Jésus une perfection absolue depuis
toujours
Toute
sainte
Le cheminement de l'imaginaire
marial sur ce point peut être facilement observé dans de nombreux textes.
D'abord, aux premiers temps de la
pensée chrétienne, Marie a été considérée comme une femme et une mère
admirable, mais tout de même susceptible de se laisser aller à quelques
mouvements bien compréhensibles et bien excusables de vanité suscités par
l'admiration portée à son fils.
Tertullien à Carthage,
Origène à Alexandrie, Jean Chrysostome à Antioche, théologiens
des IIe et IIIe siècles, ont pensé, eux, que Marie a pu commettre des péchés
véniels, par exemple qu'elle n'a pas cru immédiatement à la parole de l'ange
Gabriel, qu'elle a peut-être éprouvé un sentiment d'orgueil à Cana, ou même
qu'au pied de la croix, elle a pu se laisser aller à désespérer.
Puis
la louange s'amplifiant avec le culte, des fidèles ont propagé l'idée que
Marie dont la mission était si haute et les dons de Dieu à son endroit si
grands, n'avait pas pu faire la moindre faute même vénielle. Les textes
apocryphes ont largement répandu cette figure mariale de femme sans
souillure ni corruption que soutenait par ailleurs l'image de
maternité divine et de virginité absolue célébrée dans la dévotion.
La piété qui vénérait Marie toute
pure, toute sainte, incapable de pécher, voyait en cela un
privilège accordé par Dieu à sa maternité. Les mariologues ont alors cherché
à établir à quel moment de l'existence de Marie Dieu était intervenu pour
opérer cette purification.
Certains auteurs ont fixé la
sanctification de Marie au moment où elle a conçu Jésus. D'autres ont pensé
que ce pouvait être plutôt à sa naissance ou même, pour amplifier l'idée de
sainteté, avant sa naissance, dans le sein de sa mère, en discutant pourtant
du moment précis, à l'intérieur du temps de la grossesse. D'autres encore
ont évoqué une sanctification de Marie à sa conception, conception que des
apocryphes racontent miraculeuse.
Enfin est venue la vénération d'une
Marie qui non seulement n'avait pas péché, mais encore ne pouvait avoir eu
ni le moindre défaut, ni la moindre imperfection, ni même la moindre erreur
de comportement.
·
Préservée
Dans le même temps la théologie
chrétienne développait une réflexion sur le péché originel, entrainant la
conviction que tout être humain est conçu et naît dans une situation
physiquement et spirituellement marquée par le péché, dans l'éloignement de
Dieu et la propension au mal. Ce péché originel est, disaient les
théologiens, et en particulier saint Augustin, transmis à tout être humain
par génération, c'està-dire dans l'acte d'engendrement qui l'amène à la vie.
Ainsi, à la fin du Ve siècle, un
pape écrit :
Les parents ne peuvent
transmettre autre chose que le fruit de leur mauvaise témérité, c'est-à-dire
la faute et la peine du péché...
Les mariologues ont alors été
confrontés à l'éventualité de devoir considérer Marie tributaire, elle
aussi, en tant qu'être humain, de la tare originelle. Si on voulait
maintenir l'affirmation de la totale sainteté de Marie, il fallait soutenir
qu'elle a été préservée de cette infectio carnis - infection de la
chair - qui se communique du foetus contaminé par l'acte sexuel conjugal, à
l'âme rationnelle.
En occident, commença à se répandre
l'idée que Marie avait été sanctifiée dès sa conception dans le sein de sa
mère et qu'elle avait été ainsi exemptée du péché originel.
Saint Augustin pourtant hésitait à
attribuer à Marie cette exemption ( B. Sesboüé cite le texte d'Augustin
De la nature et de la grâce, et le commente en disant :
« Il (Augustin) admet la sainteté
personnelle de Marie, mais il refuse qu'elle ait été conçue sans péché.
Bernard Sesboüé et Christophe Théobald, Histoire des darnes, Paris, Desclée,
1996, p. 573. »). Pour d'autres théologiens également, Marie ne pouvait être
extraite de l'humanité, cette humanité qui tout entière descend d'Adam et
Ève et porte la sanction de leur péché.
Dans l'Orthodoxie toujours
actuellement, la conviction que Marie est toute sainte n'implique pas la
préservation du péché originel, mais simplement qu'elle n'a jamais péché,
qu'elle est incapable de pécher et pourvue de toutes les qualités au plus
haut degré. |
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L'Évangile du Pseudo-Matthieu
Texte apocryphe probablement du
VIIIe siècle, il raconte l'enfance de Marie, dans le Temple dès l'âge de
trois ans
Son visage était si
resplendissant qu'à peine pouvait-on y attacher le regard...
Voici la règle qu'elle s'était
imposée : du matin jusqu'à l'heure de tierce, elle s'appliquait à la prière,
de tierce à none, elle s'occupait à tisser. Puis, à partir de none, elle
demeurait à nouveau en prière jusqu'à ce que lui apparût l'ange de Dieu de
la main duquel elle recevait sa nourriture...
Personne ne la vit jamais en
colère, personne ne l'entendit dire du mal de quelqu'un. Tout ce qu'elle
disait était si plein de grâce qu'on reconnaissait Dieu dans sa parole...
Souvent, on voyait des anges
s'entretenir avec elle, et ils lui obéissaient, comme à une personne très
chère, des amies intimes. Si quelque malade la touchait, aussitôt il s'en
retournait guéri dans sa maison.
Voir Écrits
apocryphes chrétiens, publiés sous la direction de François Bovon
et Pierre Geoltrain, La Pléiade, Paris, Gallimard, 1997, p. 124-125.
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IMMACULÉE CONCEPTION DE
MARIE
Au XIIe siècle, les chanoines de
Lyon adoptèrent la fête de la conception sans péché de Marie. Saint Bernard,
pourtant grand dévot de Marie, leur écrit une lettre sévère pour leur
démontrer leur erreur. En voici un passage significatif :
Marie n'existait évidemment pas
avant d'être conçue. Dira-t-on donc que sa sanctification eut lieu avec sa
conception, dans L'union même de ses parents, de telle sorte qu'elle fût
sanctifiée en même temps que conçue ? Cela non plus la raison ne saurait
l'admettre. Comment, en effet, y aurait-il eu sainteté sans l'Esprit
sanctificateur, et comment cet Esprit Saint eût-il été présent là où il y
eut le péché ? Et le péché pourrait-il ne pas être là où il y eut
concupiscence ?... Si donc Marie n'a pu être sanctifiée avant sa conception,
puisqu'elle n'existait pas ; ni dans sa conception même, puisque le péché y
était inhérent, il reste qu'une fois conçue elle ait reçu, dès le sein
maternel, cette sanctification qui, en la purifiant du péché, a sanctifié sa
naissance, mais non sa conception.
Étienne de Bourbon, dominicain à
Lyon, écrit en 1225
Elle
ne fut donc pas sainte au moment de sa
conception corporelle, comme l'a montré saint Bernard dans
sa lettre écrite contre L'usage de l'Église
de Lyon.
Thomas d'Aquin dans le Compendium
dit à son tour :
Marie a été nécessairement conçue
avec le péché originel, puisqu'elle fut conçue par l'union des sexes qui,
parce que depuis Adam elle s'accompagne de concupiscence, transmet le péché
originel à l'enfant.
Toujours saint Thomas :
Si Marie n'avait pas été conçue
avec le péché d'origine, elle n'aurait pas eu besoin d'être rachetée par le
Christ qui, dès lors, ne serait plus le rédempteur universel.
·
Sanctifiée dès sa conception
Mais, dans le développement de la
mariologie catholique, il est devenu tout à fait courant de penser que Marie
a été sans tache, immaculée, dès sa conception, pensée largement
répandue, au risque d'ailleurs de laisser entendre que la conception de
Marie a été, comme on le dit de celle de Jésus, une conception virginale.
Au XVe, un franciscain composa une
messe et un office de l'Immaculée Conception et les présenta au pape Sixte
IV pour qu'il les approuve, ce qui fut fait en ces termes :
Lorsque nous scrutons avec une
dévote considération, les marques insurpassables des mérites grâce auxquels
la reine des cieux, la glorieuse Marie mère de Dieu, portée dans les
hauteurs du ciel, resplendit
parmi les astres comme l'étoile
du matin..., nous jugeons qu'il est digne, ou plutôt qu'il est dû, d'inviter
tous les fidèles du Christ, pour le pardon et la rémission de leurs péchés,
à rendre grâces et louanges au Dieu tout-puissant pour l'admirable
conception de la Vierge immaculée.
Sa providence... en a fait la
demeure de son Fils unique en la préparant par le Saint-Esprit ; d'elle il a
pu prendre la chair de notre condition mortelle pour racheter son peuple,
cependant qu'elle demeurait vierge après son enfantement .
Le Concile de Trente en 1546, ne se
détermina pas lui-même au sujet d'une exemption de Marie de la faute
originelle, mais il entérina les déclarations précédentes, leur donnant par
là un plus d'authenticité, dans le Décret sur le péché originel :
Ce saint concile déclare qu'il
n'a pas L'intention de comprendre dans ce décret relatif au péché originel
la bienheureuse Vierge Marie, mais que L'on doit observer les constitutions
du pape Sixte IV, d'heureuse mémoire ...
En 1617, le pape Paul V interdit de
s'opposer publiquement à l'affirmation de la conception immaculée de Marie.
Cinq ans plus tard, Grégoire XV interdit même l'expression en privé de cette
opinion contraire. Ces mesures disciplinaires montrent que la pensée d'une
conception de Marie telle qu'elle aurait été exemptée du péché originel, ne
faisait pas l'objet d'un consensus doctrinal.
Il est certain que la figure de la
faute originelle imputée au couple des premiers parents, avec sa noirceur
largement soulignée dans la prédication ecclésiale, et ses conséquences
néfastes inéluctables qui méritaient l'enfer à des enfants innocents,
hantait les consciences chrétiennes et qu'elle a considérablement influencé
la volonté d'exprimer, a contrario, une innocence absolue de Marie.
On peut trouver alors, dans les
prédications, mais aussi dans les travaux de théologiens, beaucoup
d'expressions analogues à celle-ci :
La Providence a protégé
cette fille d'Adam de ce torrent, ce déluge d'impureté dont le reste du
genre humain est inondé, émanant d'un sermon du
XVIIe siècle, et s'appuyant sur la conviction de l'horrible état dans lequel
le péché originel a plongé l'humanité.
·
Immaculée Conception
Au XVIIIe siècle, les théologiens
étaient pourtant encore partagés, sur le sujet, entre maculistes et
immaculistes, adversaires et partisans de l'affirmation de la
conception immaculée de Marie.
Mais la piété mariale, avec ses
prédications et ses manifestations dévotionnelles appuyées sur les images
des textes apocryphes, a défendu avec insistance le privilège pour Marie
d'avoir été exemptée de toute trace de péché, et cette image de Marie
préservée de la tache qui affecte tout autre être humain, a fini par
s'imposer dans la doctrine.
Et ainsi, la fête de la conception
de Marie qui voulait d'abord, au XIe siècle, honorer une prétendue fécondité
miraculeuse de sa mère Anne, comme une réplique de la conception de
Jean-Baptiste, a bien vite pris la signification d'une célébration de la
parfaite sainteté de Marie, conçue sans tache et totalement innocente.
Au XVIIIe siècle, une fête de
l'Immaculée Conception fut instaurée dans l'Église universelle et un siècle
plus tard, le 8 décembre 1854, Pie IX, après une consultation des
épiscopats, accédant à la demande des évêques français et espagnols,
prononça la définition dogmatique.
Voici le passage important de la
Bulle Ineffabilis Deus, du 8 décembre 1854:
... Nous déclarons, prononçons et
définissons que la doctrine, qui tient que la bienheureuse Vierge Marie a
été, au premier instant de sa conception, par une grâce singulière du
Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre
humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel, est une
doctrine révélée de Dieu, et qu'ainsi elle doit être crue fermement et
constamment par tous les fidèles. |
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Livre de la nativité de Marie
Après être apparu à Joachim pour lui
annoncer que Anne, son épouse, bien qu'elle soit stérile, allait enfanter
une fille, l'ange du Seigneur apparaît à Anne.
Je suis envoyé vers vous pour
vous annoncer qu'il vous naîtra une fille, du nom de Marie, qui sera bénie
par-dessus toutes les femmes. Pleine de la grâce du Seigneur dès sa
naissance...
Ensuite, consacrée au service du
Seigneur, elle ne quittera , pas le Temple jusqu'à l'âge de raison ; servant
là Dieu nuit et ' jour dans le jeûne et la prière, elle s'abstiendra de tout
ce qui est
impur.
Elle ne connaitra jamais d'homme,
mais seule, sans exemple, sans souillure, sans corruption, sans union avec
un homme, vierge elle engendrera un fils, servante, elle engendrera le
Seigneur, éminente à la fois par son nom et par son oeuvre elle engendrera
le sauveur du monde.
Voir Écrits apocryphes chrétiens,
édités sous la direction
de François Bovon et Pierre Geoltrain, La Pléiade,
Paris, 1997, p. 153-154.
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PREMIÈRE SAUVÉE
Cependant, dans cette image
doctrinale de la conception immaculée de Marie, il est important de ne pas
s'en tenir uniquement à l'imaginaire courant du péché originel, ni à celui
de l'inflation célébratoire de la mariologie.
La déclaration dogmatique
du 8 décembre 1854, dans sa formulation même, se
réfère certes, à des déclarations antécédentes appuyées sur la notion de
péché originel, et un lien est posé avec l'enseignement concernant cette
tache d'origine.
Mais, si on considère le texte
lui-même, il peut permettre une approche plus ouverte, et surtout plus
christologique, de l'image d'absolue sainteté de Marie qu'il affirme.
La figure que dessine ce texte est
bien celle de Marie, déclarée toute sainte dès son origine humaine, par
privilège divin, mais cependant reconnue nettement participante de
l'humanité véritable qui a eu besoin du salut en Jésus le Christ pour être
sanctifiée.
La rédaction dogmatique peut ainsi
être lue comme un récit qui montre Dieu intervenant en faveur de Marie, au
premier moment de son existence - et non pas dans l'acte de sa conception
par ses parents - et la faisant bénéficier, au même titre que tout le genre
humain, des conséquences salvatrices de l'Incarnation.
La formule du dogme ne chante pas
l'éloge de Marie toute sainte. Elle célèbre, en l'occurrence au moyen d'une
image de Marie libérée du péché - dont la figure du péché originel est, dans
le contexte de la déclaration, la plus signifiante - une action de Dieu qui
s'exerce à l'endroit de tout le genre humain.
Marie est présentée ici comme membre
de l'humanité ordinaire que Dieu sauve de la meilleure manière.
Nous avons là, en quelque sorte,
une figure de Marie première sauvée de tous les humains sauvés, et cette
image de Marie parfaitement accordée à Dieu dès le premier instant de son
existence, suscite alors la certitude de foi chrétienne que tout être
humain sauvé - et non seulement la mère de Jésus - se tient avec Dieu dans
une relation vraie, profonde, durable et créatrice de confiance, d'écoute et
de libre accord, telle qu'on l'imagine de Marie toute sainte. En Jésus
prenant humanité par l'humanité de sa mère, la volonté d'amour de Dieu s'est
manifestée dans une action inédite, sans référence ni modèle dans
l'histoire, qui a enfoui la sainteté divine en pleine pâte humaine.
Disons-le encore, L'incarnation de
Dieu apporte à l'humanité la promesse, l'espérance et la possibilité d'une
sanctification nouvelle, puisque, devenu humain en Jésus, Dieu offre à tous
de devenir avec lui vivants selon son Esprit. L'image de Marie sauvée
que dessine la doctrine de sa conception sans tache, en porte la
signification.
La foi chrétienne, qui a déjà
reconnu l'intervention vivifiante de Dieu par l'image de la conception de
Jésus en Marie, et par celle de la fécondité de Marie, exprime à nouveau,
par cette figure de Marie pleinement sanctifiée, la même
conviction de la présence salvatrice de Dieu en humanité.
L'image de Marie bénéficiaire du don
généreux de Dieu, guérie de toute rupture pécheresse avec Dieu et totalement
accordée à lui, évoque parfaitement l'idée que le Christ implantant Dieu en
humanité par sa naissance charnelle, sème en cette humanité le germe fécond
de sa sanctification offerte à tous.
En racontant que Dieu a fait
bénéficier Marie, amplement, du salut mérité et dispensé par le Christ au
genre humain tout entier, l'Église ne fait que transcrire une fois de plus,
dans une construction théologique parmi d'autres et propre à un contexte
donné, ce qu'elle confesse de Jésus depuis les témoignages originaires.
Par l'image de Marie sanctifiée
aussitôt que conçue, qui reporte le plus loin possible en amont de
l'événement Jésus-Christ, jusqu'aux limites initiales de l'existence de sa
mère, la puissance recréatrice du don divin, la formule dogmatique suggère
l'intensité difficilement exprimable du salut.
La. mariologie a trop
largement usé - et mésusé - de la déclaration
dogmatique de Pie IX pour hausser Myriam de Nazareth, en sa vie
historique personnelle, à une sainteté absolue qui, dans certaines
expressions, ne semble plus guère appartenir à l'ordre de la sanctification
des humains annoncée dans le message de Jésus. La sainteté dévolue à Marie
dans ces manifestations excessives de la dévotion s'apparente parfois à un
véritable statut divin.
C'est que, en présentant la formule
de 1854 comme proclamation de l'Immaculée conception de Marie, la
mariologie a été entraînée à en déplacer la signification de façon
dommageable et sujette à interprétation erronée.
La formulation du dogme, en effet,
on vient de le voir, évoque l'idée que Dieu agit en Marie au premier instant
de sa conception, dès que l'union conjugale de ses parents a produit le
surgissement de son existence propre. La formule contractée, réduite
communément à Immaculée Conception de Marie, souvent écrite ainsi
avec une majuscule, incline plutôt la pensée à imaginer l'intervention de
Dieu, non dans la sanctification d'une créature humaine qui vient d'accéder
à la vie, mais dans une participation divine, directe et absolument unique,
à l'acte même de sa conception. Alors la formule fa it
échapper Marie à sa condition tout humaine.
À l'image de Marie précocemment
sanctifiée, réorientée vers Dieu et ré-accordée à lui qui signifie le salut
reçu, le discours sur l'immaculée Conception substitue souvent une figure
de Marie qui n'aurait jamais eu besoin de la miséricorde re-créatrice de
Dieu, puisque sa conception immaculée réalisée avec un concours divin
particulier, l'aurait amenée à l'existence en parfaite sainteté et communion
divine.
De plus, lorsque Marie est
entièrement définie elle-même par sa conception présentée comme
exceptionnelle, jusqu'à être nommée en langage absolu : l'Immaculée
Conception, expression réduite encore à Immaculée tout court,
elle figure une oeuvre céleste parfaite, issue directement des mains de
Dieu, la femme sublimée, élevée hors de l'humanité réelle. Mais alors, on ne
peut plus guère, avec ces images, évoquer en vérité Myriam de Nazareth qui,
dans son village de Galilée, a été la mère tout humaine de Jésus le Christ.
Et c'est la signification même de l'Incarnation, là encore, qui risque d'en
être faussée.
En survalorisant à l'endroit de
Marie, le terme de conception immaculée que la formule dogmatique
d'ailleurs n'utilise pas, les commentateurs ont occulté gravement le sens
théologique de l'affirmation doctrinale qui est celui de l'efficacité même
du salut que l'Église confesse dans son Credo : Pour nous les humains
- dont est Marie - et pour notre salut - dont Marie a bénéficié -
Jésus-Christ, fils unique de Dieu, Notre-Seigneur, est descendu du ciel et
s'est fait humain - dans le sein de sa mère.
Et il faut encore, ici comme
ailleurs, refuser d'historiciser les éléments théologiques que contient la
déclaration dogmatique, et ne pas les transcrire en qualités incomparables,
en vertus morales et dons extraordinaires du cœur et de l'intelligence,
voire de beauté physique, qui auraient été dispensés à profusion à Myriam de
Nazareth dans sa réalité d'histoire.
Si le dogme dit de l'Immaculée
conception de Marie, suscite des questions et provoque, même chez les
catholiques, des réactions d'incompréhension, c'est sans doute parce que,
envahi et obscurci par un imaginaire débordant, il en vient à soutenir un
culte de Marie excessif et éloigné de la foi évangélique.
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Un jour du temps, dans l'épaisseur de
l'histoire humaine, une femme d'Israël a été mère d'un fils que la foi de ses
disciples a reconnu envoyé de Dieu. à
cause de cela, des images de Marie, dans
le développement de la doctrine chrétienne, ont été dessinées pour incliner la
pensée de foi vers l'action recréatrice et vivifiante de Dieu.
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