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Lettres pour un pardon

Au début de 1980, lors d’une émission du Masque et la Plume animée par François-Régis Bastide, Vladimir Jankélévitch déclarait, à propos des Allemands : « Ils ont tué six millions de juifs, mais ils dorment bien, ils mangent bien, et le mark se porte bien ». Terrible phrase d’un philosophe qui persistait dans son refus de pardonner aux responsables de la Shoah et qui avait décidé de bannir à tout jamais l’Allemagne de sa vie.
Au mois de juin de cette même année, un jeune Allemand, Wiard Raveling, décida pourtant d’obtenir ce pardon. Suite à l’intervention de Jankélévitch au Masque et la plume, il lui écrivit une longue lettre, aux bons soins de François-Régis Bastide. Il exprimait combien il souffrait de son pays, ne niait rien des abominations du passé, et suppliait le philosophe de venir lui rendre visite. Contre toute attente, Jankélévitch répondit à Wiard Raveling, l’invitant à venir lui rendre visite à Paris. Cette correspondance, pour la première fois publiée, ouvre et referme une blessure que l’on croyait inguérissable. D’où son intérêt exceptionnel.

Lettre de Wiard Raveling , juin 1980.

Cher Monsieur Jankélévitch,

ILS ONT TUE SIX MILLIONS DE JUIFS
MAIS ILS DORMENT BIEN
ILS MANGENT BIEN
ET LE MARK SE PORTE BIEN

Moi,, je n’ai pas tué de juifs. Que je sois né Allemand, ce n’est pas ma faute, ni mon mérite. On ne m’en a pas demandé la permission. Je suis tout à fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas la conscience tranquille. J’ai une mauvaise conscience et j’éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de révolte.
Je ne dors pas toujours bien.
Souvent, je reste éveillé pendant la nuit, et je réfléchis, et j’imagine. J’ai des cauchemars dont je ne peux pas me débarrasser. Je pense à ANNE FRANK, et à AUSCHWITZ et à la TODESFUGE et à NUIT ET BROUILLARD :

DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND

Je me rappelle exactement la nuit où j’ai vu NUIT ET BROUILLARD. Quelqu’un m’avait signalé qu’on donnait le film à la télévision. J’ai voulu le voir. Mais il ne fallait rien dire à mes parents, parce que c’était trop tard pour un lycéen qui devait se lever de bonne heure dans toute la fraîcheur du corps et de l’esprit. Quand mes parents s’étaient couchés, je me suis relevé clandestinement, le cœur battant. Quand je suis passé devant la porte, mon père ronflait comme d’habitude, et ma mère dormait paisiblement, sans doute. Et moi, j’ai allumé la télévision et j’ai mis le son tout bas pour ne déranger personne, et je fus le témoin de cette nuit de l’humanité. Je vis ces montagnes de cadavres, ce mélange absurde et obscène de chair, de boue, d’os, d’excréments, de cheveux. Je vis ces cadavres entrelacés dans un commun destin, poussés dans le fossé par un bulldozer impassible, dans l’étreinte secouée par la mort. Et tout se passait sous les yeux encore plus impassibles de mes compatriotes en uniforme, qui, selon toute apparence, ne furent pas attendris même par le plus petit des corps. Ces choses inanimées avaient été des êtres humains mis au monde par des mères, des êtres humains pleins d’espoir et de crainte, de joie et de tristesse. Et pleins de talents. Combien de talents.
Et après, je me suis recouché dans un état peu préparé au sommeil. Quand je suis passé par la porte de mes parents, mon père ronflait toujours, et ma mère dormait toujours paisiblement, sans doute. Et je fus seul toute la nuit, seul avec les impressions que je ne pouvais pas digérer. J’étais dans un âge impressionnable, qui n’a pas encore beaucoup de défenses intellectuelles, qui n’a pas encore les callosités du cœur indispensables pour l’âge adulte. Et Dieu était mort définitivement.
Je n’ai jamais parlé de cette nuit à mes parents, ni à personne. C’est sans doute pourquoi elle ne m’a plus jamais relâché.


DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND

Est-ce que j’ai le droit de me plaindre ? Tout le monde comprend que la victime se plaigne, et le fils de la victime. Mais le fils du bourreau ?
Comment jamais venir à bout d’AUSCHWITZ ? Comment surmonter ces montagnes, comment combler ces fossés, comment éteindre ces fours , comment disperser cette puanteur, comment calmer ces gémissements, comment clamer ces cris de désespoir ?

GRAB MIR EIN GRAB IN DEN LÜFTEN. DA LIEGT MAN NICHT ENG.

Il y en a chez nous qui ont trop vite oublié. Il y a parmi nous encore beaucoup de coupables qui vont bien.
Je mange bien, merci quand ma femme est en forme, et surtout quand je suis en France.
Je n’ai pas de difficultés financières. Je gagne plus que mes collègues français, polonais, russes et israéliens.
Mais je souffre de mon pays, redevenu en apparence si fort et si plein d’assurance. Je souffre de mon pays qui est en réalité plein de complexes et d’incertitude, qui cherche sa place et son identité, qui est plein de coupables et d’innocents, d’arrogants et d’humbles, d’opportunistes et de gens engagés – et de jeunes ingénus qui portent la lourde charge que l’histoire leur a mis sur le dos. Ils ont besoin de la sympathie et de l’aide de tous les autres peuples.
Un Français peut souffrir de la Majorité ou de l’Opposition, ou des patrons ou des syndicats ; mais est-ce qu’il peut souffrir de la France ? Moi, je souffre de l’Allemagne, bien que je ne sache même pas ce que c’est exactement, l’Allemagne. C’est une plaie dans mon cœur qui ne se ferme pas. Quelqu’un a dit que sans les nazis ce siècle aurait pu être celui de l’Allemagne – au sens positif.
Mes parents n’ont pas tué de juifs.
Ils ne dorment pas toujours bien. Ma mère est souffrante. Mon père s’endort vite et profondément. Mais il ne peut pas dormir longtemps. Il se lève toujours très tôt. Il est revenu mutilé de Russie, et son corps lui fait toujours mal. Depuis quarante ans. Ce fut déjà en 1941 qu’un soldat anonyme de Russie lui fracassa la hanche. Donc je peux être certain qu’il n’a pas participé à AUSCHWITZ, à Babi Yar, à Varsovie. Peut-être, ou même probablement, il a tué quelques soldats russes. C’était normal – pour le dire cyniquement. Mon père porte son souvenir douloureux toujours avec lui. Il ne se plaint jamais. Est-ce que son cœur est aussi atteint ? Est-ce que son âme est aussi mutilée ? Je n’ose pas y regarder de trop près. Lui, il n’aime pas parler de ces temps-là.
Mes parents n’ont pas voté pour Hitler avant 33. Mais après ses « grands succès », ils se sont convertis. Convertis à cet homme qui pourtant avait des cornes plein le visage et sentait le soufre de loin et n’était guère parfumé ni plein de distinction. Même dans leur région rurale, ils ont dû remarquer que les juifs disparaissaient un peu partout. Beaucoup partout. Cela n’a pas dû les troubler outre mesure.
Je ne les méprise pas. Est-ce que moi, à leur place, je n’aurais pas agi comme eux ? Cette question m’inquiète, et je n’ose pas y donner une réponse rapide et négative.
Responsables ou innocents résultats ?
Est-ce que je les aime ? Est-ce que j’ai le droit de les aimer ? Peut-être moi aussi, dans un certain sens, j’ai perdu mes parents. Mes parents et mon pays.
Pendant toute mon enfance, pendant toute ma jeunesse, mon père claudiquant m’a rappelé chaque jour que nous avions été du mauvais côté. Nous ?
Mes parents mangent assez, merci. Même trop. Mais pas très bien, à mon goût. C’est à cause d’un manque de culture culinaire. Leur pension est assurée et assez élevée. Ils ont plus de moyens que de besoins.
L’autre jour, un ancien camarade de classe de mon père, un juif qui avait émigré aux Etats-Unis, lui a rendu visite. Aux dires de mon père, ils se sont très bien entendus. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est un miracle ? Est-ce que c’est normal ?
Mes grands-parents n’ont pas tué de juifs, eux non plus. Ils étaient toujours contre les nazis, même pendant leur époque « glorieuse ». Mais ils ne se sont pas distingués comme résistants. A vrai dire, ils n’ont pas beaucoup résisté. « L’individu ne peut pas faire grand-chose en politique. » Ils n’ont pas assassiné Hitler. Ils ont passé leur temps à travailler et à espérer pour le mieux. Mais qui s’intéressera à mes grands-parents ? Ils n’ont rien fait d’important, ni de bien ni de mal. Avec eux, on ne peut rien prouver.
Mes enfants ne connaissent pas de juifs. Dans notre région, il n’y en a presque plus. Mes enfants dorment bien, merci. A moins qu’ils n’aient la grippe ou qu’une dent ne leur fasse mal. C’est tout comme chez les petits Français ou Polonais ou Russes ou Israéliens. Qu’ils soient nés Allemands, cela ne leur pose pas encore de problème. Pas encore. Ce n’est pas leur faute, mais la mienne et celle de ma femme.
Mes parents peuvent manger bien et beaucoup, s’ils le veulent. Mais ils ne le veulent pas toujours. Mon garçon mange comme un moineau. Les autres, ça va mieux. J’espère qu’ils auront toujours assez à manger. Et j’espère que le mark, leur mark se portera toujours bien, tout comme le franc et le zloty. Mais, bien sûr, mes vœux ne changeront guère le cours de l’histoire.
Mes trois enfants sont blonds. Blond germanique. Blond Brigitte Bardot.

DEIN BLONDES HAAR MARGARETHE
DEIN ASCHENES HAAR SULAMITH

Je leur parle d’ANNE FRANK. Je leur parlerai de NUIT ET BROUILLARD. Je leur parlerai de notre histoire pas très réussi. Je leur parlerai du mal que les allemands ont infligé à tant de gens et de peuples. Je leur parlerai de notre lourd héritage, qui est aussi le leur. J’essaierai de les informer, de les intéresser, d’éveiller leur sympathie pour ceux qui ont souffert et pour ceux qui souffrent encore. Je chercherai à éviter de leur léguer mes cauchemars et ma mauvaise conscience, ce qui ne sera pas très facile. Ils vont apprendre des langues étrangères. Ma fille aînée apprend déjà l’anglais et le français. Ils vont voyager en étranger et faire la connaissance de gens de tous les pays. Je suis sûr qu’ils ne vont pas avoir beaucoup de préjugés. J’espère qu’ils ne vont pas avoir trop de complexes.
Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. Vous serez le bienvenu. Et soyez rassuré. Mes parents ne seront pas là. On ne vous parlera ni de Hegel ni de Nietzsche ni de Jaspers ni Heidegger ni de tous les autres maîtres-penseurs teutoniques. Je vous interrogerai sur Descartes et sur Sartre. J’aime la musique de Schubert et de Schumann. Mais je mettrais un disque de Chopin, ou si vous le préférez de Fauré et de Debussy. Je suis sûr que vous ne serez pas fâché si ma fille aînée joue du Schumann sur le piano et si les petits chantent des chansons allemandes. Soit dit en passant j’admire et je respecte Rubinstein ; j’aime Menuhin.
On vous fera grâce de notre choucroute et de notre bière. On vous préparera une quiche lorraine ou une soupe russe. On vous donnera du vin français. Si vous ne pouvez pas dormir sous nos édredons, on va vous donner une couverture aussi française que possible. Si, un matin, vous êtes réveillé par une voix allemande, ce ne sera que mon fils qui jouera avec son train électrique.
Peut-être, s’il fait beau, vous allez faire une petite promenade avec nos enfants. Et si la plus petite trébuche ou tombe, vous allez la relever. Et elle vous sourira avec ses jolis yeux bleus. Et peut-être vous allez lui caresser ses jolis cheveux blonds.
Je vous prie de croire, cher Monsieur Jankélévitch, à l’assurance de mes sentiments respectueux.
W.R

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