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Les mains de la maternité

Nativite maitre moulins ensembleLa Nativité avec le cardinal Rolin du Maître de Moulins amènerait volontiers à refaire chaque année le pèlerinage d'Autun. Comment résister à un tel recueillement ? La simplicité dans l'entourage de la scène envahit le spectateur d'une sublimité rustique. Le boisage de la ferme est véridique. A côté de saint Joseph, la Vierge a les yeux baissés vers l'Enfant ; celui-ci est posé sur des draps déployés dans la paille. Le cardinal Rolin, fils du chancelier de Bourgogne, se tient en retrait enveloppé dans sa cape rouge. Deux anges, petits, sans ailes, coupés par le cadre, entourent Jésus. Deux bergers regardent la scène, accoudés à la porte de bois de l'étable ; ils se penchent et donnent à l'ensemble toute sa vérité. Derrière eux, un paysage où paissent les moutons, présente une ouverture qui épanouit l'oeuvre en son rayonnement cosmique.
Et voici que le mystère s'est arrêté dans l'attitude des mains. Sur les six personnages principaux, quatre ont les mains jointes. C'est l'évidence ; ils ne peuvent qu'adorer : Joseph ; le cardinal ; les deux anges. Deux seulement écartent leurs mains. D'abord l'Enfant Jésus : ce sont les mains de la dépendance. Mais on a l'impression que tout le tableau a été fait pour révéler ce que fut la première émotion chrétienne dans l'histoire humaine, l'émotion primitive, l'éNativit maitre de moulinsmotion retrouvée d'avant le péché originel, la même qui sera dans la vision béatifique : et ce sont les mains de Marie. Levées vers le ciel, elles s'étonnent mais elles accueillent. Elles accueillent mais c'est Celui qui les accueille. Elles se recueillent devant Celui qui déjà bénit. La beauté de ces mains, la finesse des doigts, la jeunesse, le délié du mouvement ont de quoi libérer la nostalgie de beauté qui habite le rêve féminin.
L'attitude est unique : ce ne sont pas les mains de l'orante des Catacombes, ni les mains des charismatiques d'aujourd'hui, non plus que la position rituelle du prêtre célébrant. Ce sont les mains du respect et de la protection, ce sont les mains de la maternité. Elles enveloppent mais elles gardent distance. Elles s'extasient et entourent. Comme Moïse devant le Buisson ardent, elles sont attirées par la lumière et la chaleur et cependant elles restent presque craintives de trop s'approcher. Elles reçoivent la lumière de Celui même qui n'est qu'un petit enfant.

nativitememlingbrugesA un an près, un autre inspiré a repris la même attitude. A-t-il connu le Maître de Moulins ? Rien ne le dit. Allemand de naissance, il est attiré par la Venise du Nord, cette Bruges résidence des ducs de Bourgogne aux nombreux mécènes. Il y obtient droit de cité un an avant la mort de Rogier Van der Weyden. Il y travaillera pendant trente ans.
Son oeuvre douce et tendrement féminine contraste avec le réalisme un peu âpre de Van Eyck comme avec l'émotion pathétique de Van der Weyden ou l'intuition dramatique de Van der Goes, ses devanciers et maîtres. Il accomplit néanmoins l'idéal des grands inventeurs flamands et clôture le XVe siècle par un message de pureté parfaite mais présentée à juste titre comme une vertu héroïque. Pas de lutte, ni d'inquiétude, rarement la souffrance. C'est la piété, la foi en la béatitude possible, la grâce. Après tout, rien n'empêche d'estimer ce Fra Angelico du Nord autant que Jérôme Bosch, son contemporain, pourtant si loin de lui.
Hans Memling a compris que la vie mystique n'était pas une partie de rêve. Des quatre triptyques du musée de Bruges, celui qu'il peignit pour le frère Floreins, responsable de l'hôpital évoque la Navitivé. Au centre l'adoration des mages, à droite la circoncision, à gauche la naissance du Christ. C'est là qu'on retrouve à nouveau les mains de la maternité. Nous l'avons dit : étrangement semblables à celles du Maître de Moulins.
Une auberge en ruines, une étable. La maison de David est sou-tenue par quelques colonnes symboliques. On sent le déclin du monde. Au milieu, la jeune Vierge, aux longs cheveux blonds en tresses, admirables. Sur un pan de son manteau bleu, l'enfant est entouré d'anges. Derrière la Vierge, se tient saint Joseph, un peu gauche, debout en grande robe rouge. Il éclaire d'un cierge allumé la Parole, Lumière véritable. Une main protège la flamme fragile. En bas, à gauche, quelques blocs de roche, rappel de la grotte de Bethléem ou nativitememlingbrugesdetplutôt symbole du rôle désormais inutile des anciens temples, devenus périmés depuis Noël. A l'arrière, le boeuf et l'âne, discrets, attentifs. A l'arrière-plan sur toute la largeur du triptyque, une ville neuve, heureuse : la Jérusalem nouvelle ? Tout est silence. Seules les mains dialoguent : celles de Joseph, réservées et protectrices. La Vierge n'a plus l'attitude du tableau du Maître de Moulins, mais l'ange de droite la relaie. Il a exactement le même geste que la Vierge d'Autun : celui de la prière étonnée et à peine formulée, levant les mains. Ici Marie a un autre geste de la maternité. Les mains ne sont plus dirigées vers le ciel, elles s'inclinent, se tendent vers l'Enfant, le préviennent, le veillent. Ce n'est plus l'émerveillement secret, c'est l'attention qui se réserve. On ne touche pas l'Enfant. On le découvre fragile, livré, humain, fils de la terre, reposant, abandonné mais protégé. Comme pour redire cette protection qui rend anxieuse toutes les mères de la terre, le deuxième ange, le plus proche de Marie, a la même attitude que la Vierge mais plus accentuée, déjà voûtée, courbée. Alors toute la beauté féminine du visage de Marie peut être contemplée : elle est souveraine, sublime comme à Autun, elle est pleinement chaste, mais au nom d'un amour, celui du Christ : son enfant et son Dieu.

Galla Placida

Le mausolée est un modeste bâtiment de briques en forme de croix, construit vers 430 par l'impératrice Galla Placidia, née et baptisée à Constantinople, qui régna sur l'Empire romain d'Occident après sort frère Honorius et se montra un fidèle soutien du pape Léon ler. II abrite les plus anciennes et les plus belles mosaïques de Ravenne : tes voûtes constellées d'étoiles et les décors géométriques, végétaux et animaux encadrent le Bon Pasteur, ou encore le Martyre de saint Laurent.

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Galla placida bon pasteur redimLe Bon Pasteur

L'essentiel est ici le rapport du pasteur à ses brebis : de part et d'autre, dans une symétrie parfaite, elles l'écoutent avec une attention extrême, qui se lit même dans leur regard: L'une d'elles s'approche du pasteur et met sa tête dans sa main : elle se remet à lui. Le geste familier du berger évoque une caresse affectueuse, à moins qu'il ne cherche à diriger le regard de la brebis vers le haut : vers la croix, vers son Père, pour apprendre à cette créature à qui elle appartient, à qui elle doit la vie.
La mosaïque du Bon Pasteur présente un paysage typique : le territoire de Galilée était un haut plateau au sol rude et rocailleux, où l'herbe était rare et poussait par touffes isolées. Cependant, cette nature est fortement stylisée : nettement découpé à son bord, le plateau rocheux s'enfonce en profondeur pour former une estrade, qui met en valeur un rocher où un curieux berger semble bien trôner. Et, derrière ce sol aride, l'oeil aperçoit des sources arrosant copieusement les rochers, et donnant naissance à des palmes : image plus proche du paradis que du désert de Galilée. L'artiste semble s'inspirer d'une phrase paradoxale de l'Apocalypse (7, 17)  : «L'agneau qui se tient au milieu du trône sera leur pasteur pour les conduire vers les eaux de la source de vie. » Le berger vient bien donner la vie éternelle à ses brebis.
Le pasteur est nimbé et vêtu d'or et de lapis-lazuli, attributs de la divinité. Il s'appuie sur une croix latine,
également dorée, qui lui sert de houlette : l'agneau pascal et le berger ne font qu'un. Il trône sur son rocher, et ses pieds croisés rappellent la position des souverains, selon un code encore en vigueur au Moyen Âge et à l'époque moderne. Son visage imberbe est proche de l'art païen hellénistique, en particulier de celui d'Apollon. En effet, l'iconographie chrétienne des premiers siècles puise largement aux modèles gréco-romains. Les premières figurations du Christ dans les catacombes (Catacombe de Domitille, IIIe siècle) assimilent le Sauveur à un Orphée pasteur, qui charme les animaux de sa voix.

Emmanuelle Henin

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