Saint Augustin déjà, et le Concile de Trente...

DE LA PRIERE POUR LE PEUPLE JUIF LE VENDREDI SAINT : REPERES HISTORIQUES

 

A propos du « Motu proprio » de Benoît XVI sur la liturgie de la messe

ROME, Jeudi 5 juillet 2007 (ZENIT.org) - Le pape Jean XXIII a supprimé l’expression « prions pour les juifs perfides » par laquelle la Liturgie du Vendredi Saint invitait à prier pour le peuple juif jusqu’au 5 juillet 1959, date du décret romain.

Or, la liturgie que doit autoriser le « motu proprio » de Benoît XVI qui devrait être publié, accompagné d’une lettre du pape, samedi 7 juillet, après consultation des conférences épiscopales, est celle des livres liturgiques promulgués le 23 juin 1962 par Jean XXIII.

Le missel de Jean XXIII

On ne reverra donc pas cette expression datant de la liturgie du VIIe s., et issue du code de Théodose (438), dans la liturgie du Vendredi Saint.

Cette expression « oremus et pro perfidis Judaeis », traduite du latin, signifiait au sens étymologique, « prions aussi pour les juifs qui n’ont pas notre foi », mais elle était devenue gravement offensante dans les langues vernaculaires, et véhiculait des relents d’antisémitisme.

La grande prière d’intercession du Vendredi saint disait en effet en latin : « Oremus et pro perfidis Judaeis : Ut Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum ut et ipsi agnoscent Jesum Christum Dominum nostrum », c’est-à-dire : « Prions aussi pour les juifs perfides afin que Dieu Notre Seigneur enlève le voile qui couvre leurs coeurs et qu’eux aussi reconnaissent Jésus, le Christ, Notre-Seigneur ».

La fidélité de son Alliance

Le premier Vendredi saint qui suivit son élection, le 27 mars 1959, Jean XXIII supprima cette expression d’un trait de plume et le fit savoir aux paroisses par une circulaire du Vicariat de Rome - le diocèse des papes -, datée du 21 mars. On dirait désormais : « Prions pour les juifs ».

Jean XXIII souligna l’importance de cette décision le Vendredi saint 1963. Au cours de la célébration, l’officiant prit par erreur l’ancien texte. Le pape interrompit la liturgie et ordonna que les grandes invocations liturgiques - les impropères - soient reprises depuis le commencement en suivant le nouveau texte.

Une histoire détaillée de cette expression peut être trouvée dans « Les Églises devant le Judaïsme. Documents officiels 1948-1978 ». Ces textes ont été rassemblés, traduits et annotés par Marie-Thérèse Hoch et Bernard Dupuy (Cerf, Paris, 1980, pp. 350-352).

Aujourd’hui, la grande intercession de la liturgie de la Passion, le Vendredi Saint, dit, selon le missel adopté en 1969 et entré en vigueur en 1970, sous Paul VI : « Prions pour les juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité de son Alliance ».

Indications pour la catéchèse catholique

Notons en outre qu’en 1974, le Vatican a publié les « Orientations et suggestions pour l’application » de la déclaration conciliaire « Nostra aetate ». Ce document, que l’on trouve en français sur le site du Vatican, à la page de la Commission pour le judaïsme (portail du conseil pontifical pour la Promotion de l’Unité des chrétiens) condamne comme opposée à l’esprit même du christianisme, « toute forme d’antisémitisme et de discrimination ».

En 1980, lors de sa visite à la communauté juive de Mayence, Jean-Paul II a rappelé que l’alliance entre Dieu et le peuple juif « est une alliance qui ne peut être révoquée ».

Et en 1985, des « Notes pour une correcte présentation des juifs et du judaïsme dans la prédication et la catéchèse de l’Église catholique », ont également été publiées par Rome.

Lors de sa visite à la Synagogue de Rome, le 13 avril 1986, le pape Jean-Paul II a employé l’expression de « frères aînés ».

Le pape Wojtyla disait en entre autres : « La prise en considération des conditionnements culturels séculaires ne doit pas toutefois empêcher de reconnaître que les actes de discrimination, de limitation injustifiée de la liberté civile, à l’égard des juifs, ont été objectivement des manifestations gravement déplorables. Oui, encore une fois (cf. NA, 4), par mon intermédiaire, l’Eglise (...) déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d’antisémitisme qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les juifs ; je répète : quels que soient leurs auteurs ».

De Saint-Pierre à Jérusalem

Une déploration répétée, en la basilique Saint-Pierre, le 12 mars 2000, lors de la célébration de demande de pardon de l’Eglise dans le cadre du Grand Jubilé de l’An 2000.

Le cardinal Edward Idris Cassidy, alors président du conseil pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens et de la Commission pour les relations religieuses avec le Judaïsme, a prononcé cette demande de pardon pour les fautes commises « contre le peuple de l’Alliance » : « Prions pour que, dans le souvenir des souffrances endurées au cours de l’histoire par le peuple d’Israël, les chrétiens sachent reconnaître les péchés commis par nombre des leurs contre le peuple de l’alliance et des bénédictions, et ainsi purifier leur cœur ».

Après un temps de prière silencieuse, Jean-Paul II a proclamé cette oraison qu’il a ensuite déposée à Jérusalem dans une fissure du Mur occidental, le 26 mars 2000 : « Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour que ton Nom soit apporté aux peuples : nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l’histoire, les ont fait souffrir, eux qui sont tes fils, et, en te demandant pardon, nous voulons nous engager à vivre une fraternité authentique avec le peuple de l’alliance. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur ».

Les péchés de tous

Le 12 mars 2004, le prédicateur de la Maison pontificale, le P. Raniero Cantalamessa rappelait, lors d’une méditation de carême pour la curie romaine : « Aucune formule de foi du Nouveau Testament et de l’Eglise ne dit que Jésus est mort "à cause des péchés des juifs" ; elles disent toutes qu’il "est mort à cause de nos péchés", c’est-à-dire des péchés de "tous". »

En visitant la synagogue de Cologne, le 19 août 2005, le pape Benoît XVI a rappelé le 40ème anniversaire de la déclaration du concile Vatican II, « Nostra aetate », qui a constitué un tournant définitif dans la promotion du dialogue judéo-chrétien. Le pape a réaffirmé l’engagement de l’Eglise « en faveur de la tolérance, du respect, de l’amitié et de la paix entre tous les peuples, toutes les cultures et toutes les religions ».

Le pape a proposé aux chrétiens et aux juifs de collaborer, « sur le plan pratique, pour la défense et la promotion des droits de l’homme et du caractère sacré de la vie humaine, pour les valeurs de la famille, pour la justice sociale et pour la paix dans le monde ».

« Le Décalogue constitue pour nous un patrimoine et un engagement communs », a rappelé Benoît XVI.

Visite historique

Dans une déclaration aux journalistes, au centre de presse de Cologne, le directeur de la salle de presse du Saint-Siège, M. Joaquín Navarro-Valls, a ensuite commenté cette deuxième visite d’un pape dans une synagogue.

La visite de Benoît XVI à la Synagogue de Cologne a constitué un « événement qui revêt une charge historique extraordinaire », déclarait M. Navarro-Valls, précisant que le pape lui-même avait demandé d’intégrer cette visite symbolique dans le programme des Journées mondiales de la Jeunesse de Cologne.

 

 

 

Dans la liturgie

Michel Remaud

 

L’office du vendredi saint, dans la liturgie catholique de rite latin, comporte une prière universelle où sont recommandés, dans une longue série d’oraisons, tous les chrétiens et non chrétiens. Chacune de ces prières est précédée d’une présentation de l’intention. Jusqu’à la récente réforme liturgique, le peuple était invité, à la suite de cette présentation, à se recueillir quelques instants à genoux, puis à se relever pour l’oraison elle-même.

Une des ces oraisons consiste en une prière pour les juifs. Cette formule a connu des modifications successives qu’il est utile de rappeler en cette semaine sainte.

La plus ancienne de ces modifications remonte au VIIIe siècle. Il fut alors décidé de supprimer le temps de prière silencieuse à genoux précédant la récitation de l’oraison. Des commentaires allégoriques justifiaient cette exception à la règle générale par le fait que l’agenouillement aurait rappelé celui que faisaient les soldats romains devant Jésus, par dérision, lors de sa passion (Mt 27,29).

En 1955, l’agenouillement fut rétabli, par décision du pape Pie XII, à l’occasion de la réforme de la liturgie de la semaine sainte. Cependant, le texte même de la prière continuait à employer les expressions pro perfidis judæis et judaicam perfidiam. Ces termes n’avaient pas en latin le sens de « perfides » et de « perfidie », qu’ils ont acquis en français et dans les langues issues du latin. Ils signifiaient seulement que les juifs étaient « infidèles », c’est-à-dire qu’ils n’adhéraient pas à la foi chrétienne. Cependant, cette explication ne pouvait pas empêcher une interprétation malveillante et anti-juive de ces mots, que l’enseignement chrétien courant, largement teinté d’antijudaïsme, portait à comprendre spontanément dans le sens des langues modernes.

C’est le pape Jean XXIII qui, en 1959, dès la premières année de son pontificat, décida de supprimer purement et simplement les mots perfidis et perfidiam. En 1966, la formule fut entièrement refondue à l’occasion de la réforme liturgique. Elle se présente désormais ainsi :

« Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité à son Alliance.

Dieu éternel et tout puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie. »

On peut ajouter à cela deux remarques.

Les mots perfidis et perfidiam - dont il faut se réjouir qu’ils aient disparu de la liturgie catholique - étaient sans commune mesure avec les formules que l’on trouve dans certaines liturgies orientales, byzantine, syrienne ou autres, sur la « race adultère et infidèle des juifs », la « synagogue qui est condamnée », « l’essaim des déicides, la race impie des juifs », « le peuple maudit des juifs », et autres amabilités (1).

Une autre formule de la liturgie catholique latine est trop peu remarquée, d’autant qu’elle est généralement mal traduite. Elle se trouve dans l’oraison qui suit le récit du passage de la mer Rouge, lors de la veillée pascale. Le texte français, par exemple, est ainsi formulé : « Fais que les hommes du monde entier deviennent des fils d’Abraham et accèdent à la dignité de tes enfants. » Le texte latin dit en réalité : « Præsta ut in Abrahæ filios, et in israeliticam dignitatem, totius mundi transeat plenitudo. » Une enquête sur les versions anglaise, espagnole, italienne, allemande, portugaise (2) montre qu’aucune de ces traductions n’a rendu fidèlement cette « dignité israélite » dont l’affirmation figure pourtant au cœur de la nuit de Pâques, qui est le sommet de toute l’année liturgique chrétienne.

(1) Yohanan ELIHAI, Juifs et chrétiens d’hier à demain, Paris, Cerf, 1990, pp. 22-23.
(2) Pedro Max Alexander, « Israelitica dignitas », dans Cahiers Ratisbonne n° 5, Décembre 1998, pp. 125-134.

Un écho d’Israël Mis en ligne le 6 avril 07

 

 

« Dialogue et profession de foi »

Michel Remaud


La récente polémique au sujet de la prière pour les juifs le vendredi saint a laissé de côté, me semble-t-il, l'essentiel de la question : le chrétien qui exprime sa foi en faisant siennes les formules du Nouveau Testament doit-il être soupçonné d'une volonté de conversion lorsqu'il dialogue avec les juifs ?
Avant de risquer une réponse à cette question, il est nécessaire de donner quelques précisions préliminaires sur des sujets où les moyens d'information ont introduit moins de lumière que de confusion.

Question de rituel

Pour désigner le rituel antérieur à la réforme de 1969, les chroniqueurs de presse ont créé l'expression, commode, mais inadéquate, de « messe en latin ». En réalité, ce qui distingue l'ancien rituel de l'actuel n'est pas l'usage du latin, puisque le missel promulgué en application de la réforme conciliaire est lui-même rédigé en langue latine et qu'il est aujourd'hui utilisé concurremment avec ses traductions dans les langues vivantes. Les différences entre l'ancien rituel et l'actuel portent sur des détails que la plupart des journalistes seraient incapables d'expliquer, et dont on peut penser qu'ils ne les passionnent guère. Disons seulement, puisque beaucoup l'ignorent, que la célébration sous la forme actuelle n'est qu'un retour à l'usage de l'antiquité tel qu'il est décrit par les pères de l'Église, et qu'elle est beaucoup plus proche des origines que ne l'était la liturgie d'il y a cinquante ans. La « tradition » n'est pas à confondre avec les souvenirs d'enfance de ceux qui ont toujours ce mot à la bouche, ou avec ceux de leurs grands-parents.

On ne célèbre pas de « messe » le vendredi saint, pas plus en latin que dans une autre langue. L'office propre à ce jour contient une longue série d'oraisons dans lesquelles sont recommandées à Dieu toutes les catégories de croyants et d'incroyants qui constituent l'humanité. Jusqu'en 1959, on priait, entre autres intentions (en latin), « pro perfidis judæis ». Il n'y a pas lieu de reproduire ici les explications données sur ce sujet dans un précédent article (cf. La prière pour les juifs dans la liturgie du vendredi saint). Même après la suppression par Jean XXIII de l'adjectif « perfidis », l'oraison continuait à employer des formules que l'on pouvait considérer comme blessantes pour les juifs.

Cette formule est tombée en désuétude quelques années plus tard avec la promulgation du missel dit de Paul VI. L'autorisation accordée récemment à certains groupes de sensibilité traditionaliste de revenir à l'ancien missel allait la remettre en usage lors de la prochaine semaine sainte. C'est ce qu'a voulu empêcher la récente modification interdisant, même à ceux qui utilisent, à titre exceptionnel, le missel antérieur au concile de reprendre désormais ces expressions. Paradoxalement, c'est donc la décision de corriger une formule jugée inacceptable et utilisée par un nombre très restreint de catholiques qui a suscité toute cette indignation.
Pour que l'on sache bien de quoi on parle, et au risque d'être fastidieux, il est nécessaire de comparer les deux formules, ou plutôt leurs traductions.

Ancienne formulation (après correction par Jean XXIII)

Prions aussi pour les juifs. Que notre Dieu et Seigneur retire le voile de leurs coeurs, pour qu'eux aussi reconnaissent Jésus Christ notre Seigneur.
Prions.
Fléchissons les genoux.
Levez-vous.
Dieu éternel et tout-puissant, qui n'écartes pas même les juifs de ta miséricorde, exauce nos prières, que nous te présentons pour ce peuple aveuglé (littéralement : pour l'aveuglement de ce peuple), afin que, ayant reconnu la vérité de ta lumière, qui est le Christ, ils soient arrachés à leurs ténèbres. Par ce même Jésus-Christ notre Seigneur.
Amen.

Formulation de 2008
Prions aussi pour les juifs.
Que notre Dieu et Seigneur illumine leurs coeurs, pour qu'ils reconnaissent Jésus Christ comme sauveur de tous les hommes.
Prions.
Fléchissons les genoux.
Levez-vous.
Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, accorde, dans ta bonté, que, la plénitude des nations étant entrée dans ton Église, tout Israël soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur.
Amen.

Dialoguer sans arrière-pensée

Cette prière, répétons-le, n'est pas celle qui est utilisée normalement dans les églises, mais la formulation amendée imposée aux fidèles qui, par dérogation, sont autorisés à maintenir l'usage de l'ancien rite. On remarquera que tout le débat suscité par cette décision s'est concentré sur un mot qui ne figure pas dans le texte, celui de « conversion ». Demander à Dieu d'illuminer les coeurs est une chose et faire pression sur les gens pour tenter de les convaincre en est une autre. La différence est plus qu'une nuance, et les organes de presse auraient peut-être été mieux inspirés en citant le texte lui-même au lieu de faire des titres, des sous-titres et des commentaires sur ce que le texte ne disait pas, mais qu'on pouvait le soupçonner de vouloir dire.
Venons-en enfin au sujet. Il n'entre pas dans mon propos de savoir s'il était opportun de concéder l'usage de l'ancien missel aux fidèles qui en font la demande. La question qui nous intéresse maintenant est beaucoup plus fondamentale : si le chrétien considère Jésus comme « le sauveur de tous les hommes », et qu'il exprime cette conviction dans la liturgie, peut-il dialoguer sans arrière-pensée avec ceux qui ne partagent pas sa foi ?
Une première remarque s'impose : le Nouveau Testament, d'où sont tirées les formules qui ont soulevé l'émotion (comme d'ailleurs l'allusion au voile posé sur le coeur, qui est empruntée à la seconde épître aux Corinthiens, 3,15), est librement accessible dans les librairies et les bibliothèques et il n'est au pouvoir d'aucun chrétien de le censurer. Il n'est donc pas question de nier ou de dissimuler ce que tout le monde peut constater à la simple lecture des textes. La première étape du dialogue, qu'on n'a jamais fini de franchir, est que chacun des interlocuteurs soit informé loyalement de ce que l'autre croit ou pense. On peut citer ici ce qu'écrivait en 1973 le Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme : « ... que, dans les rencontres entre chrétiens et juifs, soit reconnu le droit de chacun de rendre pleinement témoignage de sa foi sans être pour autant soupçonné de vouloir détacher de manière déloyale une personne de sa communauté pour l'attacher à la sienne propre. » En bref, le juif a le droit de savoir ce que croit le chrétien.

Connaissance du Messie, naïveté du chrétien

Or, c'est là, précisément, que les difficultés commencent. Par nature, en effet, le christianisme est une prise de parti sur une question interne au judaïsme : le chrétien dit pouvoir nommer le messie d'Israël. Proclamer que Jésus est le Christ, mettre un trait d'union entre les mots « Jésus » et « Christ », c'est énoncer une affirmation que le juif - à juste titre si l'on prend la peine de se situer de son point de vue - ne peut considérer que comme une ingérence dans les affaires intérieures d'Israël. On ne le répètera jamais assez : il n'y aurait jamais eu de christianisme ni d'Église si des juifs n'avaient dit un jour à d'autres juifs : « Celui dont Moïse a parlé dans la Loi, ainsi que les Prophètes, nous l'avons trouvé : c'est Jésus, fils de Joseph, de Nazareth. » (Jn 1,45). Même si, dès l'antiquité, le groupe des disciples juifs de Jésus a été rapidement submergé par l'afflux des païens, au point que l'Église est devenue dans les faits une Église des nations, la communauté chrétienne n'aurait ni existence ni raison d'être, et sa profession de foi serait vide de contenu, hors de cette référence à l'origine juive.
Pendant tout son pontificat, Jean-Paul II a répété que nous, les chrétiens, avons avec le judaïsme « des rapports que nous n'avons avec aucune autre religion ». Il faut reconnaître que les choses seraient beaucoup plus simples si judaïsme et christianisme étaient deux religions extérieures l'une à l'autre et suivaient des voies parallèles. Le dialogue pourrait alors se limiter à une information mutuelle visant à enrichir la culture générale de chacun de deux interlocuteurs (1). Hypothèse malheureusement impossible : sans la profession de foi « Jésus est le messie d'Israël », il n'y aurait pas de christianisme. Et, il faut oser le dire, il n'y a rien de surprenant pour le chrétien en ce que des juifs, aujourd'hui encore, puissent faire pour leur propre compte l'expérience des premiers disciples et en tirer les conséquences. On peut du moins souhaiter que le chrétien, qui est bien placé pour savoir ce qu'éprouvent des croyants lorsqu'ils voient l'un des leurs s'agréger à un autre groupe religieux que celui de leur origine, accueille ces démarches personnelles sans triomphalisme, mais au contraire avec la retenue qu'impose la plus élémentaire décence, puisque chaque passage de ce genre ravive la déchirure dont est née l'Église.
La situation est-elle donc sans issue ? Le chrétien qui rencontre le juif n'aurait-il le choix qu'entre deux attitudes, un prosélytisme militant ou le double langage ? Chercher à convaincre, ou tenir un discours « diplomatique » qui passerait sous silence les convictions profondes, mais qui serait démenti par l'expression liturgique de la foi dès que le juif aurait le dos tourné ? Se laisser enfermer dans le piège de ce dilemme, c'est, à mon avis, oublier deux données importantes auxquelles les chrétiens sont généralement peu attentifs.

Jésus, de culture juive

La première est que Jésus est de culture juive. Affirmation banale en apparence, mais qui est loin de l'être si l'on prend la peine d'y réfléchir un peu. Lorsqu'on doit faire découvrir à des chrétiens l'arrière-fond juif des évangiles, on se trouve le plus souvent devant des auditoires déroutés par le monde étrange dans lequel ils se trouvent introduits. L'immense majorité des chrétiens est culturellement étrangère à ses propres sources, et la plus grande partie du Nouveau Testament est pour eux une terre inconnue. C'est là une situation sur laquelle on doit se garder de porter une appréciation superficielle. C'est un des résultats du passage de l'Évangile d'Israël aux nations. Si l'Évangile a connu un tel succès auprès des païens, c'est qu'il a une portée universelle et que Jésus peut parler directement à des gens qui sont étrangers à sa propre culture. Mais en même temps, l'invitation à l'amour du prochain peut-elle se suffire à elle-même, sans référence à son enracinement dans l'histoire d'une alliance ?
Je suis persuadé, pour dire les choses familièrement, que lorsque Jésus et Israël se rencontreront et se parleront - et cette perspective appartient à l'espérance chrétienne - ils se raconteront entre eux des histoires de juifs auxquelles les gentils, même bons chrétiens, ne comprendront pas grand chose. Pour dire les choses autrement, une bonne partie du Nouveau Testament tourne autour de questions qui ne pouvaient se poser qu'au sein du peuple d'Israël. Il y aurait donc beaucoup de naïveté, de la part des chrétiens, à penser qu'ils connaissent parfaitement leur messie, et que la vocation des juifs serait de le connaître comme ils le connaissent eux-mêmes ; comme s'il suffisait d'être comme nous pour être parfait ! Sans spéculer sur un avenir connu de la seule Providence, je pense au contraire que si un jour Jésus et son peuple se reconnaissent, les chrétiens découvriront combien ils étaient loin, à certains égards, de celui qu'ils croyaient bien connaître, et qu'ils seront guéris par là de cette tentation d'arrogance contre laquelle Paul, dans les chapitres 9 à 11 de son épître aux Romains, ne cesse de les mettre en garde.

Pérennité d'Israël, projet divin

C'est le Nouveau Testament lui-même - et c'est le deuxième point sur lequel il faut attirer l'attention - qui nous enseigne que la pérennité d'Israël s'inscrit dans un projet divin ordonné au salut des païens. L'antiquité chrétienne a réduit l'existence même du judaïsme à un échec de l'évangélisation. Je ne suis pas sûr que cette interprétation ne soit pas, aujourd'hui encore, celle de nombreux chrétiens, depuis les usagers de l'ancien missel, même s'ils emploient la nouvelle formule - il ne suffit pas de changer une formule pour changer les mentalités - jusqu'à des « amis d'Israël » de tendance fondamentaliste. Si les chrétiens étaient plus familiers de leurs propres sources, ils auraient lu dans l'épître aux Romains qu'il y a une relation de causalité directe entre la non acceptation de l'Évangile par les juifs et le salut des païens. « À travers l' "endurcissement" d'Israël - nous pouvons dire aujourd'hui, sans jouer sur les mots : à travers la permanence du judaïsme - se déploie un projet divin dont la raison ne peut rendre compte, mais dont le but est le salut des païens. Le dessein de salut qui embrasse Israël et les nations se réalise donc, d'une manière inattendue, à travers le refus même de l'Évangile par les Juifs. (2) » Si je me permets ici de me recopier, c'est parce que ces lignes ont reçu l'imprimatur. Nous devons admettre que nous ne savons pas tout et prendre acte des affirmations du Nouveau Testament lui-même, selon lequel le dessein de salut se déploie selon des voies qui défient notre logique. Nous devons, aussi, apprendre à entendre les affirmations qui s'expriment à travers ce que nous considérons simplement comme des négations.
Il ne s'agit donc pas de rester en deçà du Nouveau Testament, mais de l'accepter dans sa totalité, avec ses apparentes contradictions, ses obscurités et ses énigmes. Pendant des siècles, nous nous sommes satisfaits, sur la permanence du judaïsme, d'affirmations péremptoires et souvent simplistes. Et si, avant de les remplacer par d'autres affirmations tout aussi assurées, nous prenions, sans nous presser, le temps des questions ?

(1) D'une phrase écrite par saint Cyprien de Carthage dans un contexte très particulier, celui de la persécution de Valérien, on a tiré l'aphorisme, qui n'a rien d'un dogme : « Hors de l'Église, point de salut ». Il est facile d'y opposer le verset de l'Épître aux Hébreux : « Celui qui s'approche de Dieu doit croire qu'il existe et qu'il est le rémunérateur pour ceux qui le cherchent. » (He 11,6).

(2) Chrétiens et Juifs entre le passé et l'avenir, Bruxelles, Lessius, 2000, p. 135.

© Un Echo d'Israël

 

 

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Mis à jour le 01/02/2010

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