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L'enfant se construit aussi autour du vide.
Autour d'une absence. Autour d'un manque qui fait, paradoxalement, exister
celui qui manque. C'est ainsi que les générations qui viennent se
construisent.
Inévitablement, elle survient. Elle frappe un
jour, tout près de nous, un parent, un proche ou un ami. L'enfant est là, à
nos côtés. Au début, comme toujours, nous nous affairons. Nous connaissons
les codes, et cela nous rassure. L'enfant, lui, ne sait pas trop ce qu'il
faut faire. Il pleure quand nous pleurons. Par tristesse, sans doute, et par
compassion aussi. Puis il va jouer et oublie le monde des grands avec ses
chagrins. Nous lui en voulons un peu : nous voudrions l'épargner, le tenir à
l'écart, et, en même temps, nous envions sa capacité d'insouciance. Le soir,
pourtant, il revient avec un dessin: « C'est pour dire au revoir à
grand-père. » Nous laissons échapper une larme. Maintenant, c'est lui
qui nous console.
Le lendemain, le manque nous taraude. Nous
réalisons que l'autre sera absent, longtemps. Qu'il ne reviendra pas, un
jour ou l'autre, avec un mot d'excuses. C'est nous, alors, qui nous
retrouvons enfant. Mais un enfant qui aurait perdu sa capacité
d'insouciance. Un grand enfant orphelin qui ne veut pas comprendre.
Infiniment démuni. Obstiné dans le chagrin. Nous nous asseyons, la tête dans
les mains, dans un coin de la pièce. Mais nous ne savons plus dessiner et
réalisons tristement que, de toute façon, nous n'aurions personne à qui
offrir notre dessin.
Et voilà l'enfant qui revient: il nous faut
faire bonne figure. Nous lui passons la main dans les cheveux en esquissant
un sourire: « Ça va ?» Il ne répond pas, puis se tourne vers nous et
demande: « Il ne reviendra pas, grand-père ?» Il nous faut assumer.
C'est la règle. C'est à nous de la dire aujourd'hui. L'enfant l'attend. Il
nous attend. Nous ne devons pas nous dérober: « Non, il ne reviendra pas.
»
Les jours passent. L'enfant n'en a pas
reparlé. Peut-être n'y pense-t-il plus? Et puis, au détour d'une
conversation, alors que chacun, minutieusement, s'efforce d'éviter le sujet:
«II me manque, grand-père. »
On est pris de court. Et si on l'avouait, nous
aussi: « Oui, c'est vrai, il nous manque. Il nous manque, mais il est
quand même un peu avec nous. » Certes, puisque nous en parlons. Et que
la figure du disparu hante l'enfant plus que nous ne le pensions. Le vide
est là. L'enfant se construit aussi autour du vide. Autour d'une absence.
Autour d'un manque qui fait, paradoxalement, exister celui qui manque. C'est
ainsi que les générations qui viennent se construisent. Que les enfants
intègrent le temps et que le monde se met à respirer: quand l'absence est
présence et que la présence est absence. Quand l'autre est là et qu'il faut
apprendre, pourtant, à vivre sans lui. Quand on continue de vivre avec lui
et que le deuil nous oblige, définitivement, à nous passer de lui. L'enfant
ne fera plus de dessin. Nous ne nous assoirons plus, la tête dans les mains,
en nous attristant de n'être plus à l'âge de faire des dessins... jusqu'au
chagrin suivant. Jusqu'à ce que la mort revienne nous rappeler à la vie.
Philippe Meirieu
La Vie 30/10/03
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