La mort aussi

Ph.  Meirieu

 

 

L'enfant se construit aussi autour du vide. Autour d'une absence. Autour d'un manque qui fait, paradoxalement, exister celui qui manque. C'est ainsi que les générations qui viennent se construisent.

 

 Inévitablement, elle survient. Elle frappe un jour, tout près de nous, un parent, un proche ou un ami. L'enfant est là, à nos côtés. Au début, comme toujours, nous nous affairons. Nous connaissons les codes, et cela nous rassure. L'enfant, lui, ne sait pas trop ce qu'il faut faire. Il pleure quand nous pleurons. Par tristesse, sans doute, et par compassion aussi. Puis il va jouer et oublie le monde des grands avec ses chagrins. Nous lui en voulons un peu : nous voudrions l'épargner, le tenir à l'écart, et, en même temps, nous envions sa capacité d'insouciance. Le soir, pourtant, il revient avec un dessin: « C'est pour dire au revoir à grand-père. » Nous laissons échapper une larme. Maintenant, c'est lui qui nous console.

Le lendemain, le manque nous taraude. Nous réalisons que l'autre sera absent, longtemps. Qu'il ne reviendra pas, un jour ou l'autre, avec un mot d'excuses. C'est nous, alors, qui nous retrouvons enfant. Mais un enfant qui aurait perdu sa capacité d'insouciance. Un grand enfant orphelin qui ne veut pas comprendre. Infiniment démuni. Obstiné dans le chagrin. Nous nous asseyons, la tête dans les mains, dans un coin de la pièce. Mais nous ne savons plus dessiner et réalisons tristement que, de toute façon, nous n'aurions personne à qui offrir notre dessin.

Et voilà l'enfant qui revient: il nous faut faire bonne figure. Nous lui passons la main dans les cheveux en esquissant un sourire: « Ça va ?» Il ne répond pas, puis se tourne vers nous et demande: « Il ne reviendra pas, grand-père ?» Il nous faut assumer. C'est la règle. C'est à nous de la dire aujourd'hui. L'enfant l'attend. Il nous attend. Nous ne devons pas nous dérober: « Non, il ne reviendra pas. »

Les jours passent. L'enfant n'en a pas reparlé. Peut-être n'y pense-t-il plus? Et puis, au détour d'une conversation, alors que chacun, minutieusement, s'efforce d'éviter le sujet: «II me manque, grand-père. »

On est pris de court. Et si on l'avouait, nous aussi: « Oui, c'est vrai, il nous manque. Il nous manque, mais il est quand même un peu avec nous. » Certes, puisque nous en parlons. Et que la figure du disparu hante l'enfant plus que nous ne le pensions. Le vide est là. L'enfant se construit aussi autour du vide. Autour d'une absence. Autour d'un manque qui fait, paradoxalement, exister celui qui manque. C'est ainsi que les générations qui viennent se construisent. Que les enfants intègrent le temps et que le monde se met à respirer: quand l'absence est présence et que la présence est absence. Quand l'autre est là et qu'il faut apprendre, pourtant, à vivre sans lui. Quand on continue de vivre avec lui et que le deuil nous oblige, définitivement, à nous passer de lui. L'enfant ne fera plus de dessin. Nous ne nous assoirons plus, la tête dans les mains, en nous attristant de n'être plus à l'âge de faire des dessins... jusqu'au chagrin suivant. Jusqu'à ce que la mort revienne nous rappeler à la vie.

Philippe Meirieu

La Vie 30/10/03

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour page Accueil

Retour haut de page

  Dernière mise à jour le 28/04/08
       Copyright © 1997-2008  Notre Dame de Sion