Le pape vient de modifier la prière pour les juifs du Vendredi Saint de la liturgie tridentine du XVIème siècle chère à un petit nombre de catholiques conservateurs d'une tradition relativement récente dans l'Eglise.

Evidemment la plupart des journaux et radios se sont  contentés, pour leurs transmissions,  de commenter le communiqué de l'AFP, ci dessous, qui oublie de mentionner que le texte en vigueur dans l'ensemble de l'Eglise Catholique n'est pas celui-là mais celui de Vatican II, dit de Paul VI, il existe dans toutes les langues y compris le latin;  par ailleurs l'absence de culture religieuse de beaucoup de journalistes ne rend pas compte de la réalité des faits et nuit au dialogue.

Voici quelques textes pour nous aider à voir les faits dans leur contexte.

Et à partir de la page juifs-chrétiens des repères historiques.

                                                    bmch

 

Paul VI et Golda Meïr

 

CITE DU VATICAN, 5 fév 2008 (AFP) - Le pape modifie une prière "pour la conversion des juifs" du vendredi saint

Le pape Benoît XVI a décidé de modifier une prière "pour la conversion des juifs" contenue dans la messe en latin du Vendredi saint récemment réhabilitée, qui avait été dénoncée par plusieurs associations juives, a annoncé le journal du Vatican l'Osservatore Romano.

Le journal du Vatican, dans son édition publiée mardi après-midi, publie des extraits d'une note de la secrétairerie d'Etat du Vatican faisant état des modifications à apporter à la prière à compter du prochain Vendredi saint, le 21 mars.

Selon le texte précédent, les fidèles priaient "pour la conversion des juifs", afin que Dieu "retire le voile de leur cœur" et qu'il leur accorde d'être délivrés de "l'obscurité" et de "l'aveuglement".

La version corrigée par Benoît XVI supprime la référence à l'obscurité et incite à prier pour les juifs afin que Dieu "illumine leur cœur".

Plusieurs organisations juives, dont le centre Simon Wiesenthal, s'étaient inquiétées du maintien de la prière incriminée dans la messe en latin du Vendredi saint lorsqu'elle avait été à nouveau libéralisée le 7 juillet dernier par un décret du pape.

La prière avait déjà été modifiée en 1962 avec la suppression de l'expression "juifs perfides".

 

Polémique autour de la prière pour les juifs : Faut-il cesser le dialogue ?

 

Les rabbins italiens demandent « une pause » dans le dialogue judéo-catholique suite à la promulgation le 5 février dernier de la nouvelle version dans le rite tridentin de la prière pour les Juifs du vendredi saint. La réaction de certaines autorités rabbiniques était prévisible. Ce texte, qui ne fait que retoucher l’ancienne formulation de ce rite, ne pouvait qu’engendrer une polémique.

Insistons pour dire que cette prière ne concerne qu’une infime partie des catholiques fidèles à l’ancien rite latin. La belle formulation du missel de Paul VI de la prière pour les Juifs le vendredi saint reste inchangée. Cette retouche est destinée à un public qui, dans sa grande majorité, est héritière d’une tradition anti-juive, voire parfois antisémite. Si ces chrétiens ne considèrent plus le peuple juif comme déicide c’est déjà un progrès notoire.
Ce texte liturgique est donc une concession pastorale à une communauté à la frange de l’Eglise catholique. Elle n’implique en rien un changement d’attitude aussi bien sur le plan théologique que sur le plan du dialogue.
Qui mieux qu’un Juif peut comprendre que la tradition est fondamentale et qu’une phrase liturgique, même malheureuse, ne saurait effacer plus de 40 ans de dialogue entre le peuple d’Israël et les catholiques ?

Cette formulation reflète également un courant de pensée au sein de l’Eglise (pas seulement catholique) qui interprète d’une façon différente les Ecritures à propos du statut du peuple d’Israël dans l’économie du salut.
Dans certains milieux juifs, on a parfois tendance à penser l’Eglise catholique comme une pyramide, oubliant qu’il existe des écoles théologiques et des courants de pensée très diverses. Chaque texte ou discours prononcé à Rome par le pape ou un cardinal n’est pas le dernier mot du magistère, loin de là. Notons ici d’ailleurs que la dernière phrase de la prière est une citation presque littérale de Rm 11, 25 qui est ouverte à de nombreuses interprétations.

De même, il serait faux de voir le pape comme un Premier ministre qui annule les décisions de son prédécesseur. La tradition est ici fondamentale. Benoît XVI, avec ses accents propres, se situe dans la ligne de Jean-Paul II, et les acquis dans les relations judéo-catholiques ne sont pas remis en cause.
Aucun texte sorti d’un dicastère romain ou signé de la main de Benoît XVI n’a été envoyé aux évêques pour leur demander dorénavant de prier pour la conversion des Juifs dans les églises. Aucun document officiel de l’Eglise ne vient altérer les progrès de ces 40 dernières années.

Dans le judaïsme, l’opinion de Rachi n’est pas annulée par celle de Rabénou Tam. Elles existent conjointement et donnent lieu à des discussions et à de nouvelles interprétations. Qui mieux qu’un rabbin peut comprendre cela ?

Les rabbins italiens demandent une pause dans le dialogue comme si nos propres traditions, juives et chrétiennes, pouvaient être, pour un temps, des monologues ! C’est justement en période de crise que le dialogue est nécessaire. La « mahloquet » (divergence d’opinions) n’existe pas seulement dans le judaïsme, mais aussi dans le monde chrétien. S’il y a mahloquet, il faut absolument continuer la discussion aussi bien entre catholiques (et ça risque de chauffer sur ce sujet !) qu’avec les Juifs.

 Jean-Marie Allafort

Un écho d'Israel février 2008

 

Texte de la prière pour les Juifs selon le rite tridentin

"Oremus et pro Iudaeis, Ut Deus et Dominus noster illuminet corda eorum, ut agnoscant Iesum Christum salvatorem omnium hominum. Oremus. Flectamus genua. Levate. Omnipotens sempiterne Deus, qui vis ut omnes homines salvi fiant et ad agnitionem veritatis veniant, concede propitius, ut plenitudine gentium in Ecclesiam Tuam intrante omnis Israel salvus fiat. Per Christum Dominum nostrum. Amen".

Traduction :

Prions pour les juifs. Que notre Dieu et Seigneur illumine leurs cœurs, pour qu’ils reconnaissent Jésus comme sauveur de tous les hommes.

Prions.
Fléchissons les genoux.
Levez-vous.

Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, accorde, dans ta bonté, que, la plénitude des nations étant entrée dans Ton Eglise, tout Israël soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur. Amen.

 

Texte de la prière pour les Juifs le vendredi saint du missel de Paul VI :

« Prions pour les Juifs à qui Dieu a parlé en premier : qu’ils progressent dans l’amour de son Nom et la fidélité à son Alliance.

Dieu éternel et tout puissant, toi qui as choisi Abraham et sa descendance pour en faire les fils de ta promesse, conduis à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l’Alliance, comme ton Église t’en supplie. »

 

La Croix  lundi 3 mars 2008 : Courrier des lecteurs

 

Prière pour les Juifs

Prier pour quelqu'un, c'est entrer dans sa vie, mais en essayant de la considérer, si possible, non pas de notre point de vue mais du point de vue de Dieu, notre père commun. Prier pour d'autres, c'est se détacher de nos propres désirs et jugements pour chercher le lieu où nous pouvons avec eux habiter en paix et partager les plus profondes attentes. Il y a donc une éthique de la prière, qui est une éthique de la communion, différente de celle du dialogue où l'on exprime et accepte les différences. Cette éthique est respectée quand, dans le rituel de Paul VI, nous demandons à Dieu le Vendredi saint de «conduire à la plénitude de la rédemption le premier peuple de l'Alliance ». La plénitude de la rédemption, la réconciliation avec Dieu, l'entrée dans le Royaume nous l'espérons comme les juifs, avec les juifs.

Au lieu de traduire ce texte postconciliaire à l’usage de ceux qui veulent célébrer en latin on insère un autre dans leur rituel.

Ils prieront pour que les juifs « reconnaissent Jésus comme sauveur de tous les hommes ». Certes la foi en Jésus sauveur universel est le cœur du christianisme, mais prier pour les juifs est-ce réaffirmer notre point de vue à leur égard ou bien chercher avec eux un point de rencontre, de communion? L'implicite de la formule «traditionaliste» est que sur la seule voie de salut, où nous sommes, les juifs doivent nous rejoindre. Si bien qu'à leur vœu que les juifs progressent spirituellement, certains catholiques associeront l'expression de leur propre supériorité, en donnant à celle-ci le nom de Jésus. Saint Paul, auquel cette prière fait allusion, parlait autrement : Tous pécheurs pour être tous sauvés.

Paul Thibaud

Président de l'Amitié judéo-chrétienne de France (Val-de-Marne)

 

 (...) Dans la lettre de Paul aux Romains, Rm 9,4, Paul écrit clairement, 27 ans après la Pâque du Christ, au présent: «Eux qui sont Israélites à qui appartiennent (donc encore et toujours) l'adoption filiale et la gloire et les alliances et la loi et le culte et les promesses.. ».

Et plus loin (en 11,25) Paul écrit tout aussi clairement qu'Israël restera Israël «jusqu'à ce que soit entrée la totalité des païens. »

Ce n'est pas demain la veille. Alors, avant d'essayer de faire entrer les juifs dans l'Église, travaillons donc à convertir les païens à l'Évangile. Cette prière pour les juifs est en fait une formulation qui convient tout à fait pour les païens. Puisse Dieu, en effet, réunir l'Église et Israël dès que «la totalité des païens sera entrée».

C'est bien en rapport avec Rm 11,25 que le grand rabbin G. Berheim a écrit avec justesse: «Le peuple juif est là pour rappeler constamment à l'Église que nous vivons dans un monde non rédimé. Cela signifie que le refus du Christ par les juifs peut, s'il est entendu, être pour les chrétiens un bien. Pourquoi? Parce qu'il oblige le chrétien qui a foi dans le Christ, à ne pas accepter l'idée d'un accomplissement, tant que le visage de son frère est violenté, tant que l'image de Dieu est bafouée. Cela le conduit à une pensée de l'inaccompli...

Cela peut conduire le chrétien, du fond de son allégeance de foi à J.-C., à accepter et affirmer que le peuple juif est toujours appelé à accomplir une mission confiée par Dieu: rester fidèle à la Torah. »

Frère Jean-Marc Pasquier O.F.M (Yonne

 

 

Un évêque et un rabbin défendent la prière pour le salut des juifs

L'évêque est Gianfranco Ravasi. Le rabbin est Jacob Neusner. La prière est celle du Vendredi Saint dans le rite ancien. Voici pourquoi Benoît XVI a voulu en changer le texte

 

par Sandro Magister

ROMA, le 7 mars 2008 – Certains représentants importants du monde hébraïque avaient vivement protesté contre la nouvelle formulation, voulue par Benoît XVI, de la prière pour les juifs dans la liturgie du Vendredi Saint selon le rite ancien.

En réponse à ces protestations arrive maintenant une courte note faisant autorité, publiée dans le dernier numéro de la “Civiltà Cattolica“, la revue des jésuites de Rome, qui n’est imprimée qu’après un contrôle, ligne par ligne, de la secrétairerie d’état du Vatican.

D’importantes personnalités de l’Eglise catholique et du judaïsme sont aussi intervenues, ces derniers jours, pour défendre cette nouvelle formulation: l’archevêque Gianfranco Ravasi, président du conseil pontifical pour la culture, et le rabbin Jacob Neusner (photo), professeur d’histoire et de théologie du judaïsme au Bard College de New York. Ce dernier est largement cité par Benoît XVI, avec une estime qu’il lui rend bien dans son livre “Jésus de Nazareth“.

En bref, voici comment l’affaire a débuté.

Jusqu’à l’an dernier, la liturgie du Vendredi Saint de rite ancien – dont l’usage a été libéralisé par Benoît XVI avec son motu proprio “Summorum Pontificum“ du 7 juillet 2007 – invitait en latin à prier pour les juifs “afin que Dieu notre Seigneur enlève le voile qui aveugle leurs cœurs et qu’ils reconnaissent eux aussi Jésus-Christ notre Seigneur“.

Juste après, l’oraison était formulée ainsi:

“Dieu éternel et tout-puissant, vous ne refusez jamais votre miséricorde, même aux juifs incrédules; exaucez les prières que nous vous adressons pour ce peuple aveuglé, afin qu’en reconnaissant la lumière de votre Vérité, qui est le Christ, il soit arraché à ses ténèbres. Nous vous le demandons par le même Jésus-Christ, Amen“.

Par une note de la secrétairerie d’état publiée le 6 février 2008 dans “L’Osservatore Romano“, Benoît XVI a modifié les paroles de l’invitation à la prière et celles de l’oraison.

Le pape a décidé que, dans la liturgie de rite ancien, l’on devait prier pour les juifs “afin que Dieu notre Seigneur éclaire leurs cœurs et qu’ils reconnaissent en Jésus-Christ le sauveur de tous les hommes“.

Et que l’on devait ensuite prononcer cette oraison:

“Dieu éternel et tout-puissant, qui veux que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, permets, dans ta bonté, que, par l’entrée de tous les peuples dans ton Eglise, Israël tout entier soit sauvé. Par le Christ notre Seigneur. Amen“.

En latin, le nouveau texte de l’invitation est le suivant:

“Oremus et pro Iudaeis. Ut Deus et Dominus noster illuminet corda eorum, ut agnoscant Iesum Christum salvatorem omnium hominum".

Et celui de l’oraison:

“Omnipotens sempiterne Deus, qui vis ut omnes homines salvi fiant et ad agnitionem veritatis veniant, concede propitius, ut plenitudine gentium in Ecclesiam Tuam intrante omnis Israel salvus fiat. Per Christum Dominum nostrum. Amen”.

D’après la note publiée dans “La Civiltà Cattolica“, voici quelle serait la raison du changement:

“Dans le climat actuel de dialogue et d’amitié entre l’Eglise catholique et le peuple juif, il a semblé juste et opportun au pape [de faire cette modification], pour éviter toute expression qui pourrait présenter la moindre apparence d’offense ou déplaire d’une façon quelconque aux juifs“.

Les mots de la formulation précédente jugés par beaucoup – juifs et catholiques – comme offensants étaient surtout “perfidi“ (en latin, qui signifie en réalité “ incrédules“) et “aveuglement“. Les deux mots ont disparu dans la nouvelle formulation.

Malgré cela, des protestations se sont élevées au sein de la communauté juive.

La plus sévère est venue de l’assemblée des rabbins d’Italie. Dans un communiqué signé par leur président, Giuseppe Laras, ils expliquent que la nouvelle prière constitue “un échec des bases mêmes du dialogue“ et qu’elle n’est “moins forte qu’en apparence“ que la prière précédente. Elle “légitime également dans la pratique liturgique l’idée d’un dialogue ayant en réalité pour but de convertir les juifs au catholicisme, ce qui est évidemment inacceptable à nos yeux“. Par conséquent, “afin de pouvoir poursuivre le dialogue avec les catholiques, il est au moins nécessaire de faire une pause de réflexion qui permette de comprendre parfaitement les intentions réelles de l’Eglise catholique au sujet du dialogue lui-même“.

D’autres communautés juives, souvent américaines, ont réagi de manière moins dure; selon elles, la nouvelle prière ne met pas en péril le dialogue avec l’Église. Un dialogue qui en soi – a noté “La Civiltà Cattolica“ – “n’a pas pour but de convertir les juifs au christianisme, mais qui se propose d’approfondir la connaissance mutuelle dans le domaine religieux, de renforcer l’estime réciproque et la collaboration dans les secteurs de la paix et du progrès, aujourd’hui en grand danger“.

En ce qui concerne la nouvelle formulation de la prière, la note de la “Civiltà Cattolica“ conclut de manière quelque peu compliquée:

“Elle n’a rien d’offensant pour les juifs, car l’Eglise y demande à Dieu ce que saint Paul demandait pour les chrétiens, c’est-à-dire que 'le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ […] daigne donner un esprit de sagesse' aux chrétiens d’Ephèse pour qu’ils puissent comprendre le don du salut qu’ils ont en Jésus-Christ (cf. Ephésiens 1,18-23). L’Eglise croit en effet que le salut n’est qu’en Jésus-Christ, comme il est dit dans les Actes des Apôtres (4,12). D’un autre côté, il est clair que la prière chrétienne ne peut être que ‘chrétienne’, c’est-à-dire fondée sur la conviction – que tous n’ont pas – que Jésus est le Sauveur de tous les hommes. C’est pourquoi les juifs n’ont pas de raison de s’offenser si l’Eglise demande à Dieu de les éclairer pour qu’ils reconnaissent librement Jésus, unique Sauveur de tous les hommes, et qu’ils soient eux aussi sauvés par Celui que Shalom Ben Chorin appelle Mon Frère Jésus“.

Naturellement, la nouvelle formulation de la prière ne vaut que pour la liturgie de rite ancien. Par conséquent, dans la quasi-totalité des églises catholiques, le Vendredi Saint prochain, on continuera à prier pour les juifs en utilisant la formulation du missel de Paul VI de 1970.

Selon cette formulation beaucoup plus diffusée dans le monde, on prie pour les juifs afin que Dieu “les aide à progresser toujours dans l’amour de son nom et dans la fidélité à son alliance“.

Des mots irréprochables – et en effet jamais contestés – mais également moins riches en références à l’Ancien et au Nouveau Testament que les mots introduits par Benoît XVI dans sa variante de l’ancien texte de la prière.

Avec le nouveau formulaire, en effet, le pape a non pas atténué mais beaucoup renforcé la prière par des contenus chrétiens plus riches de sens.

De ce point de vue, la nouvelle prière pour les juifs dans la liturgie de rite ancien n’appauvrit donc pas mais revendique un enrichissement de sens de la prière utilisée dans le rite moderne. De même, dans d’autres cas, c’est le rite moderne qui revendique une évolution enrichissante du rite ancien. Dans une liturgie toujours vivante comme la liturgie catholique, voilà le sens de la cohabitation entre les rites ancien et moderne voulue par Benoît XVI avec le motu proprio “Summorum Pontificium“.

Cette cohabitation n’est pas destinée à perdurer mais à aboutir à l’avenir "à nouveau à un unique rite romain“, en prenant le meilleur des deux. C’est ce qu’écrivait en 2003 le cardinal Ratzinger – dévoilant une de ses pensées secrètes – dans une lettre à un représentant cultivé du traditionalisme lefebvriste, le philologue allemand Heinz-Lothar Barth.

Pour en revenir à la nouvelle formulation de la prière pour les juifs dans le rite ancien, voici comment l’archevêque Gianfranco Ravasi – président du conseil pontifical pour la culture mais également bibliste de renommée mondiale – en a expliqué la richesse stupéfiante dans un article de “L’Osservatore Romano“ du 15 février 2008.

Tout de suite après est reproduit un texte du rabbin Jacob Neusner, publié en Allemagne le 23 février 2008 dans “Die Tagespost“ et en Italie le 26 février dans “il Foglio“. Il défend également la nouvelle formulation de la prière.

 1. "Oremus et pro Iudaeis"

 

par Gianfranco Ravasi

 Interrogé un jour par son ami Gustav Janouch sur Jésus de Nazareth, Kafka lui répondit: "C’est un gouffre de lumière. Il faut fermer les yeux pour ne pas y tomber".

Les rapports entre les juifs et ce "frère aîné" – pour reprendre la curieuse expression du philosophe Martin Buber – ont toujours été intenses et tourmentés. Ils reflètent aussi la relation, beaucoup plus complexe et tourmentée, entre judaïsme et christianisme. Malgré sa formulation simplificatrice, on peut trouver explicite la boutade de Shalom Ben Chorin dans son essai au titre emblématique "Mon Frère Jésus", publié en 1967: "La foi de Jésus nous unit aux chrétiens, mais la foi en Jésus nous en sépare".

Nous avons voulu recréer cette profondeur, en réalité beaucoup plus vaste et hétéroclite, pour y placer de manière plus cohérente le nouveau "Oremus et pro Judaeis" de la Liturgie du Vendredi Saint.

Il est inutile de répéter qu’il s’agit d’une intervention sur un texte déjà codifié et d’usage spécifique, qui concerne la Liturgie du Vendredi Saint selon le "Missale Romanum" dans sa version promulguée en 1962 par le bienheureux Jean XXIII, avant la réforme liturgique réalisée par le Concile Vatican II. Un texte, donc, déjà cristallisé dans sa rédaction et limité dans son usage actuel, selon les dispositions désormais bien connues qu’établit le motu proprio de Benoît XVI "Summorum Pontificum" de juillet 2007.

C’est donc dans la relation qui unit intimement l’Eglise à l'Israël de Dieu que nous cherchons à identifier les caractéristiques théologiques de cette prière, tout en dialoguant avec les réactions sévères qu’elle a suscitées dans les milieux juifs.

* * *

 La première est une considération "textuelle" au sens strict: on sait, en effet, que le terme "textus" renvoie à l'idée d’un "tissu" qui est élaboré avec différents fils. Et bien, les quelque trente mots latins significatifs de l'Oremus sont totalement le résultat d’un "tissage" d’expressions néotestamentaires. Il s’agit donc d’un langage qui appartient à la Sainte Ecriture, étoile de référence de la foi et de la prière chrétienne.

On est surtout invité à prier pour que Dieu "illumine les cœurs", afin que les juifs, eux aussi, "reconnaissent Jésus-Christ comme sauveur de tous les hommes". Après tout, que Dieu le Père et le Christ puissent "illuminer les yeux de votre coeur" est un souhait que saint Paul adresse déjà aux chrétiens d’Ephèse eux-mêmes, qu’ils soient d’origine juive ou païenne (Ephésiens 1, 18; 5, 14). La grande profession de foi en "Jésus-Christ sauveur de tous les hommes" est enchâssée dans la Première lettre à Timothée (4, 10), mais elle est également reprise, sous des formes analogues, par d’autres auteurs néotestamentaires, comme, par exemple, le Luc des Actes des Apôtres qui met dans la bouche de Pierre ce témoignage devant le Sanhédrin: "En aucun autre il n’y a de salut; car il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel il nous faille être sauvés" (Actes 4, 12).

A ce point, voici l'horizon que la véritable prière dessine: on demande à Dieu, "qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité", de faire en sorte "que, avec l'entrée de la totalité des peuples dans l’Eglise, Israël tout entier soit également sauvé". En haut s’élève la solennelle épiphanie de Dieu tout-puissant et éternel dont l’amour est comme un manteau qui s’élargit pour couvrir toute l’humanité: en effet on lit encore dans la Première lettre à Timothée (2, 4) "qu’il veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité". Aux pieds de Dieu, au contraire, c’est comme une grandiose procession planétaire qui s’avance, faite de toutes les nations et de toutes les cultures ; on voit Israël y former une sorte de file privilégiée, dont la présence est nécessaire.

C’est encore l'apôtre Paul qui conclut le célèbre passage de son chef d’œuvre théologique, la Lettre aux Romains – consacrée au peuple juif, olivier authentique sur lequel nous avons été greffés – par cette vision dont la description est "tissée" sur des citations des prophètes et des psaumes: l'attente de la plénitude du salut "est en cours jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens; et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit: De Sion viendra le libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob. Et voici quelle sera mon alliance avec eux quand j’enlèverai leurs péchés" (Romains 11, 25-27).

Cette prière correspond donc à la méthode classique de composition chez les chrétiens: "tisser" les invocations sur la base de la Bible, de manière à entrelacer intimement foi et prière, la "lex credendi" et la "lex orandi".

* * *

 A ce point nous pouvons proposer une seconde réflexion, portant plus strictement sur le contenu. L’Eglise prie pour avoir aussi à côté d’elle, dans la communauté unique de ceux qui croient au Christ, l'Israël fidèle. C’est l’attente que saint Paul exprimait – comme grande espérance eschatologique, c’est-à-dire comme but ultime de l’histoire – aux chapitres 9-11 de la Lettre aux Romains auxquels nous nous sommes référés plus haut. C’est ce que le Concile Vatican II proclamait quand, dans sa constitution sur l’Eglise, il affirmait que "ceux qui n’ont pas encore reçu l’Evangile sont ordonnés de façons diverses au peuple de Dieu, et d’abord ce peuple qui reçut les alliances et les promesses et dont le Christ est né selon la chair, peuple élu de Dieu et qui lui est très cher en raison de ses ancêtres, car les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance" (Lumen gentium, n. 16).

Cette intense espérance est évidemment propre à l’Eglise qui a en son centre, comme source de salut, Jésus-Christ. Pour les chrétiens, il est le Fils de Dieu et le signe visible et efficace de l'amour divin. En effet, comme Jésus l’avait dit cette nuit-là à "un chef des Juifs", Nicodème, "Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique et il ne l’a pas envoyé pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui" (cf. Jean, 3, 16-17). C’est donc de Jésus-Christ, fils de Dieu et fils d’Israël, que provient l'eau purificatrice et fécondatrice du salut. On peut donc dire, en dernière analyse, comme le fait le Christ de Jean, que "le salut vient des Juifs" (4, 22). L'estuaire de l’histoire espéré par l’Eglise a donc son origine dans cette source.

Nous le répétons: il s’agit là de la vision chrétienne et c’est l’espérance de l’Eglise qui prie. Ce n’est pas une proposition programmée d’adhésion théorique ni une stratégie missionnaire de conversion. C’est l’attitude caractéristique de la prière d'invocation par laquelle on souhaite aussi, pour les personnes que l’on considère comme proches, chères et importantes, une réalité que l’on juge précieuse et salvatrice. Comme l’écrivait un représentant important de la culture française du XXe siècle, Julien Green, "il est toujours beau et légitime de souhaiter à l'autre ce qui est pour toi un bien ou une joie: si tu veux faire un vrai don, ne retiens pas ta main". Bien sûr, cela doit toujours se faire dans le respect de la liberté et des différents parcours que l’autre choisit. Mais c’est une manifestation d’affection que de souhaiter aussi à un frère ce que l’on considère comme un horizon de lumière et de vie.

C’est dans cette perspective que même l'Oremus en question, malgré son usage peu fréquent et sa spécificité, peut et doit confirmer notre lien et notre dialogue avec "ce peuple avec lequel Dieu a daigné conclure l'antique Alliance", en nous nourrissant "de sa racine d’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que nous sommes, nous les Gentils" (Nostra aetate, n. 4). Et comme le dira l’Eglise dans sa prière, le prochain Vendredi Saint, selon la liturgie du Missel de Paul VI, notre commune et ultime espérance est que "le premier peuple de l'alliance avec Dieu puisse parvenir à la plénitude de la rédemption".

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 2. Israël aussi demande à Dieu d’éclairer le cœur des gentils

 

par Jacob Neusner

Israël prie pour les gentils. C’est pourquoi les autres religions monothéistes, y compris l’Eglise catholique, ont le droit de faire la même chose et personne ne devrait se sentir offensé. Tout autre comportement à l’égard des gentils empêcherait ces derniers d’avoir accès au Dieu unique révélé à Israël dans la Torah.

La prière catholique témoigne aussi de l’esprit altruiste qui caractérise la foi du judaïsme. Le règne de Dieu ouvre ses portes à l’humanité toute entière: quand ils prient et demandent la venue rapide du règne de Dieu, les juifs font preuve du même degré de liberté d’esprit qui imprègne le texte pontifical de la prière pour les juifs (mieux: le “Saint Israël) à prononcer le vendredi saint.

Je m’explique. Pour ce qui est de la théologie du judaïsme à l’égard des gentils, je m’appuie sur la liturgie courante de la synagogue, répétée trois fois par jour.

Le texte qui me sert de référence est l’Authorised Daily Prayer Book des United Hebrew Congregations of the British Empire (Londres, 1953). Il contient la traduction en anglais d’une prière pour la conversion des gentils qui clôt le rite public accompli trois fois par jour et 365 jours par an.

Dans ce texte, Israël, en tant que peuple sacré (à ne pas confondre avec l’état d’Israël), remercie Dieu de l’avoir rendu différent des autres nations et demande que le monde soit conduit jusqu’à la perfection, quand l’humanité toute entière invoquera le nom de Dieu en s’agenouillant devant Lui.

Le texte de la prière commence par ces mots: “Il est de notre devoir de louer le Seigneur pour toutes les choses“, puis remercie Dieu d’avoir fait d’Israël différent de toutes les autres nations du monde. Israël a son propre “destin“, qui consiste justement à être différent de toutes les autres nations. La prière demande à Dieu “d’éliminer les abominations de la terre“, quand le monde atteindra la perfection sous le règne du Tout-Puissant.

Cette prière pour la conversion de “tous les impies de la terre“ – qui sont “tous les habitants du monde“ – est récitée non pas une fois par an mais tous les jours. Elle a un parallèle dans un passage des 18 bénédictions, où l’on demande à Dieu de balayer “la domination de l’arrogance“.

Nous pouvons donc affirmer que, dans le judaïsme, l’on demande à Dieu d’éclairer les nations et de les accueillir dans son royaume. C’est justement pour souligner davantage cette aspiration que la prière “Il est de notre devoir“ est suivie par le Kaddish suivant: “Puisse-t-Il établir son règne pendant votre vie et dans les jours et la vie de toute la maison d’Israël“.

Ces passages tirés de la liturgie quotidienne du judaïsme ne laissent aucun doute sur le fait que, lorsqu’Israël se réunit pour prier, il demande à Dieu d’éclairer le cœur des gentils. La vision eschatologique puise sa force dans les Prophètes et dans leur vision d’une seule humanité réunie, ainsi que dans une liberté d’esprit qui s’étend à l’humanité toute entière. La condamnation de l’idolâtrie accorde peu de réconfort au christianisme ou à l’islam, qui ne sont pas mentionnés. Les prières demandent à Dieu d’accélérer la venue de son règne.

Ces prières juives correspondent à celle qu’a voulue Benoît XVI, demandant le salut de tout Israël quand sera arrivée la fin des temps et que l’humanité toute entière entrera dans l’Eglise. Les prières de prosélytisme juives et chrétiennes ont en commun le même esprit eschatologique et ouvrent la porte du salut à tous les hommes.

La prière “Il est de notre devoir“ comme la prière catholique “Prions aussi pour les juifs“ sont l’expression concrète de la logique du monothéisme et de son espérance eschatologique

 

Voir ici les repères historiques et ceux de Michel Remaud

et le site des amitiés judéo chrétiennes :http://www.jcrelations.net/fr/?item=2854

 

Relation juifs-chrétiens

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