Tu perds ton temps 

 

 Combien de fois ai-je entendu depuis mon enfance et me suis-je dis moi-même "tu perds ton temps" ?

Mais je croyais naïvement que perdre son temps, c'était de s'ennuyer et de ne pas savoir quoi faire, ce que même enfant je n'ai jamais connu ayant toujours "quelque chose à faire" et n'ayant jamais assez de temps pour le faire.

Car "faire", de nos jours, c'est ne pas perdre son temps et dans le monde des affaires le temps perdu fait qu'on n'est "plus de son temps". Croissance, croissance! Soyons de notre temps.

"Tu perds ton temps" à recoller cette vieille assiette, réparer ta chaussure percée ou le robinet qui fuit alors qu'il est tellement plus rapide de le changer et plus civique de faire marcher la consommation.

Tu perds ton temps à écouter cette personne seule qui te raconte la même chose pour la dixième fois.

Tu perds ton temps à descendre en ville à pied alors que ta voiture ou les transports publics t'y conduisent tellement plus rapidement.

Tu perds ton temps à passer des heures à vouloir comprendre cet ordinateur qui se moque de toi .

Tu perds ton temps ce matin à lire ou prier alors que tant de choses attendent d'être rangées dans la maison.

Tu perds ton temps, au lieu d'aller dormir et te reposer, de distinguer le chant des grillons, des sauterelles et des courtilières et le cri des chauves -souris dans une nuit d'été.

Tu perds ton temps à remarquer qu'il y a trois variétés de libellules sur le bassin du jardin et que le bleu n'est pas de même nuance entre la grande et la petite pervenche.

O ! Temps perdu, ne te rattraperais-je jamais ?

Mais je n'irai pas " à la recherche du temps perdu " car finalement, libre ou obligé, où est donc le temps qui n'est pas perdu ?

 Georges Gaillard

 

Une chanson de Michel FUGAIN

des paroles de Pierre Delanoé

     

 

Je n'aurais pas le temps...

Même en courant,
plus vite que le vent,
plus vite que le temps,

Même en volant,
je n'aurais pas le temps,
pas le temps

De visiter,
toute l'immensité
d'un si grand univers.
Même en cent ans,
je n'aurais pas le temps,
pas le temps.

J'ouvre tout grand mon cœur,
j'aime de tous mes yeux.
C'est trop peu,
pour tant de cœurs
et tant de fleurs.
Des milliers de jours,
c'est bien trop court,
c'est bien trop court.

Et pour aimer,
comme l'on doit aimer
quand on aime vraiment,
même en cent ans,
je n'aurais pas le temps,
pas le temps.

 

Le fantôme de la liberté 

 Peut-on croire en la liberté de l'homme face à l'énigme du temps ? Dès que nous nous inquiétons de la nature de ce que nous nommons " temps " nous sommes saisis d'un vertige qui n'a de semblable que celui qui nous étreint à l'idée de l'infini.

 

 Temps libre

Lorsque je prononce ces deux mots : temps libre, j'imagine immédiatement un espace enfermé entre deux murs, le mur d'avant et le mur d'après. Qu'est-ce que ce temps que l'on qualifie de libre ? Sinon une durée close par deux instants, celui du passé immédiat où j'étais en action, en activité, je faisais quelque chose, j'avais une occupation, j'utilisais mon temps et celui du futur proche qui succédera au moment que je vis à l'instant et où je serai à nouveau en action, dans un faire qui n'est pas celui dans lequel je suis ici et maintenant. Ce temps n'est donc pas libre puisqu'il est emprisonné entre deux durées !

 

 

" Qu'est-ce donc que le temps ? Qui en saurait donner facilement une brève explication ? Qui pourrait le saisir, ne serait-ce qu'en pensée, pour en dire un mot ? Et pourtant quelle évocation plus familière et plus classique dans la conversation que celle du temps ? Nous le comprenons bien quand nous en parlons; nous le comprenons aussi, en entendant autrui en parler. Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais. Si quelqu'un pose la question et que je veuille l'expliquer, je ne sais plus. " (Saint Augustin, Les confessions. Livre XI, XIV)

 

Libérer du temps

C'est très souvent la préoccupation de celles et ceux qui sont esclaves de leurs activités quotidiennes. Pourquoi libérer du temps ? Pour pouvoir faire telle ou telle activité, pour se reposer, pour se divertir. Ce sera en fait libérer une parcelle de son temps pour l'aliéner à nouveau dans une autre occupation : un passe temps ! Cette obsession du temps libre n'est elle pas paradoxale ? Voudrait elle signifier que le temps que je vis est un temps prisonnier ? Prisonnier de quoi ? Prisonnier du présent, enserré entre ce passé qui me fuit et cet avenir que j'attends.

 

 

"On ne peut annuler le temps qu'en vivant l'instant intégralement, en s'abandonnant à ses charmes. On réalise ainsi l'éternel présent : le sentiment de la présence éternelle des choses. Le temps, le devenir — tout cela, dès lors, vous est indifférent.

Bienheureux ceux qui peuvent vivre dans l'instant, éprouver le présent sans faille, soucieux seulement de la béatitude du moment et du ravissement que procure la présence intégrale des choses... "( Cioran, Sur les cimes du désespoir. L'absolu dans l'instant. Paris, L'Herne, 1990.)

 

Le divertissement

Nous cherchons frénétiquement à occuper notre temps à le " remplir ", n'est-ce point parce que nous sommes effrayés par sa vacuité ? Le temps est vide, il convient de le remplir. Ne dit on pas d'un défunt : il a bien rempli sa vie ? Cela souvent pour signifier que ce mortel s'est efforcé de justifier son passage sur terre en accomplissant quelque bel et bon ouvrage : son oeuvre, sa bonne oeuvre. « Celui qui n'a pas fait un enfant, planté un arbre ou simplement écrit un livre n'a pas bien vécu », dit un proverbe chinois. Cette quête de l'oeuvre, de l'action n'est elle pas une tentative de réponse à l'angoisse qui nous saisit lorsque nous pensons au sens de notre vie ? Le sens, c'est à dire l'axe de la flèche du temps qu'une main invisible trace depuis notre naissance jusqu'à l'instant de notre mort. L'effroi nous saisit devant la certitude que nous sommes mortels. Pour écarter la sentence de mort qui accompagne notre premier cri de vie, nous tentons de nous distraire de cette condamnation en nous divertissant. Ce sont les passions, le travail, les jeux, la recherche des honneurs ou des plaisirs qui sont autant d'alcools et de drogues où nous tentons de puiser l'oubli de notre destinée humaine. 

 

 

 

"La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort. "( Pascal, Pensées)

 

 

Temps libre et temps perdu

Reproche fréquent du parent à l'enfant : " Tu perds ton temps, tu as perdu ton temps... ". Pourquoi, à quelle occasion le père s'adressant à son fils, la mère s'adressant à sa fille, leur assènent ils ce jugement sans appel ? C'est le plus souvent lorsque l'enfant, laissé un moment la bride sur le cou, a préféré s'amuser plutôt que d'étudier, faire ses devoirs, apprendre ses leçons. Reproche aussi que se donne parfois l'adulte à lui-même, insatisfait d'un échec, d'une entreprise qu'il n'a pas su mener

à bien, distrait qu'il a été par ce qu'il estime, a posteriori, être des futilités. Ce temps libre, ce temps de liberté, que l'un comme l'autre ont cru pouvoir employer comme bon leur semblait, est devenu du temps gâché, du temps perdu. Comme si nous nous donnions l'obligation de consommer notre temps avec parcimonie : il s'agit de ne pas gaspiller cette ressource qui s'épuise au fur et à mesure que nous avançons dans la vie. Honte à celui qui s'arrête en chemin pour contempler, pour s'amuser, pour rêver !Si nous acceptons de nous donner du temps pour la contemplation, le jeu, le rêve, si nous voulons bien nous libérer du temps pour nous extraire de nos activités qui seules justifient à nos yeux notre raison d'être, ce sera pour nous allouer un moment que nous qualifierons improprement de "temps libre ". Un temps qui n'est en fait qu'en liberté surveillée, borné qu'il est par la limite qui sera la reprise de la routine que nous croyons être notre vraie vie !

    

 

 

      Yves RABUT

 

" Une saison pour tout, un temps pour tout désir sous le ciel

Un temps pour faire naître, un temps pour mourir, un temps pour planter un temps pour arracher

Un temps pour tuer, un temps pour guérir, un temps pour détruire, un temps pour bâtir

Un temps pour pleurer un temps pour rire, un temps pour le deuil, un temps pour danser . . ." (Premier Testament , Qoheleth,3)

 

 

Où irons nous cet été

par Marie Rouanet, écrivain

 

QUE FERONS-NOUS DE NOTRE ÉTÉ ? Où ? Quoi ? Avec qui ? Qu'inventer de rare qui marque les vacances ?

Il y a longtemps qu'avec mon époux nous avons résolu la question. Depuis notre voyage de noces. Ce ne fut ni Venise ni les Iles-sous-le-vent. Nous passâmes un mois dans une maison perdue dans les collines, solitaire, inconfortable, sans route d'accès. Chaque année nous sommes revenus dans ces terres peu touristiques parce qu'agricoles. Et désormais nous y vivons. Dans un espace réduit et dans la profondeur du temps — sans limites, lui — nous allons. Nous passons des dolmens aux granges à arcs diaphragmes, d'une chapelle romane à des murettes de pierres sèches tenant la terre des pentes, d'un conte populaire à une mélodie de chantre, du silence au bruit des tracteurs, du cimetière catholique au cimetière protestant par un chemin étroit bordé de hauts murs. Quel symbole cette gorge, passage à travers l'histoire ! Et puis les êtres. Beaucoup de solitaires, beaucoup de secrets —plus ici qu'ailleurs ? Des hommes et des femmes meurtris mais adoucis par les choses de la vie. Des trésors sous le silence. Des sources prêtes à jaillir au moindre geste du sourcier.

Pourquoi ne pas passer l'été là où vous vivez et où les occupations du quotidien ont occulté ce qui n'apparaît que lorsqu'on se pose ? Il est bien rare que l'on connaisse les dessous et les richesses d'une ville — surtout si elle est grande. Et la campagne autour d'une cité moyenne, voire d'un village, est souvent négligée au profit d'espaces lointains. Faire une fête du décor quotidien, quel beau programme de vacances ! Tout devient accueillant, détendu et s'offre enfin.

Où aller, sinon là où l'on est et où il reste à aller, vraiment ?

J'ai beaucoup appris ici où coulent, roses, les troupeaux de brebis, où l'été est lourd de travail — fenaisons, moissons, traite jusqu'à la fin de juillet, labours dès que les emblavures sont fauchées. L'été pèse mais je goûte matins et crépuscules, orages sur la terre assoiffée, panier du jardin, tables familiales ou amicales, face à face avec soi-même.

Et que d'endroits encore inexplorés, que de chroniques de vies ! Des jours ardents, à la fois vides et intenses. J'écoute et j'entends ce qui est inaudible dans le bruit du monde ; paroles échappées à ceux que je côtoie, événements de la planète venus par la radio sur la voie des airs.

Au moment où s'approche le sommeil, il m'arrive souvent de retenir la conscience. Je me dis : savoure, loue, sois tout entière présente, sans réserve à ce qui est là, jusqu'aux tremblements, jusqu'aux larmes, là où monte un appel vers le Père, balbutiement de prière.

 

Repos de Dieu & de l'homme

 

Le repos comme le travail ont une résonance religieuse, comme toute activité humaine.

 

 Le repos du sabbat

 Depuis l'alliance sur le Sinaï (Exode 23-12) le juif doit laisser se reposer les animaux et les travailleurs un jour par semaine. C'est d'abord un signe de bonté. Mais le Deutéronome précise qu'Israël est libéré de travaux forcés de l'Égypte, et que le sabbat, jour de repos, est ainsi un signe de liberté (Dt 5-15). Enfin ce jour sera un signe de l'alliance perpétuelle de Dieu avec son peuple, car lui-même s'est reposé après les six jours de la Création (Ex 31-17). Par cette triple origine, le sabbat fait entrer dans le mystère de Dieu.

 

La terre promise, figure du repos de Dieu

Le livre de Samuel (2 S 7,1) considère que David, installé dans sa résidence, bénéficie de la part du Seigneur de la tranquillité qui le débarrasse de ses ennemis. Salomon de même s'écrie (1 R 8,56) : « Béni soit le Seigneur qui a accordé le repos à son peuple Israël selon ses promesses» La fidélité à l'alliance conditionne le repos sur la terre. C'est dire que cela ne dure pas. Les livres plus tardifs du premier testament parlent plus d'un repos spirituel dans la persécution, l'épreuve, l'expérience de son néant. Jérémie déclare tout net que prendre le chemin du bien c'est trouver le repos (Jr 6,16). Tandis que selon Isaïe (Is 57,28), les méchants ressemblent à une mer tourmentée qui ne peut se calmer. Même dans le livre des Cantiques, pourtant moins strictement religieux, l'épouse goûte certes la présence du Bien aimé, mais elle devra attendre le repos lorsqu'il lui aura fait traverser la mort ! (Ct 8,6). La sagesse tirée du livre de Ben-Sirac donne le repos à celui qui la cherche, avec peu de mal (Sir 51,27), mais parce que cette sagesse a pris les devant, en choisissant Israël pour lieu de son propre repos qui est activité souveraine (Sir 24 7 -11). Avec Job, la question se pose : l'avant-goût du repos de Dieu lui suffit-il pour surmonter ses épreuves, alors que Dieu ne le laissait pas reprendre haleine (Jb 9-18) et qu'il souhaitait la mort et son sommeil reposant (Jb 3-13). Toute hésitation tombera avec le Christ: la lumière de la résurrection illuminera le sommeil de la mort et de la vie éternelle.

 

Avec Jésus,un autre sens pour le sabbat

« II est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat »( Mc 2,27). Jésus n'hésite pas à guérir les malades ce jour là, il se montre maître du sabbat (Mt 12,8) Avec le Christ, le repos signifie la libération des enfants de Dieu. Le rédempteur a voulu pour nous mériter cette libération « n'avoir pas où reposer sa tête » (Mt 8-20). Et il ne la reposera qu'au moment de sa mort sur la croix (Jn 19,30). En fait avec Jésus travail et repos ne s'excluent pas : « Mon père travaille et moi aussi » (Jn 5,17). En Dieu ils expriment l'un et l'autre le caractère transcendant de la vie divine. Il s'agit de secourir dans la joie les brebis fatiguées (Mt 9,36), car Jésus offre le repos aux âmes qui viennent à lui. (Mt 11,29).

Saint-Paul (He 3,7-4,11) avec le commentaire du psaume 95, rappelle que « Nos pères mirent Dieu à l'épreuve au désert et ne purent entrer dans le repos de Dieu », la Terre promise d'alors. II continue : «Veillez à ce que personne d'entre vous ne perde la foi au point d'abandonner le Dieu vivant. Sinon vous n'aurez pas de part au repos du ciel où entrent les défunts qui meurent dans le Seigneur, car leurs œuvres les accompagnent » (Ap 14-13). Au ciel ne cesse de se répéter avec les quatre Vivants, la louange de Dieu (Ap 4-8). Il s'agit donc non d'y arrêter son activité, mais de la parfaire dans l'éternité.

François BAUMSTARK

 

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  Dernière mise à jour le 06/05/08
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