|

Au-dessus d'une
terre horizontale, au bout de laquelle on sait la mer sans la voir, on
aperçoit de loin ces églises, énormes bâtisses sombres, balises de l'espace
et du temps. A mesure que l'on s'approche, les silhouettes sévères se
révèlent prouesses d'architectes. Ce ne sont que murs percés de verrières,
ajourés de multiples découpures, balconnets à balustres légers dans
l'espace, arcs-boutants, rosaces, clochers apointés comme des dards,
abondance d'ornements, statues en équilibre sur le ciel. Sur ces masses, où
il y a presque plus d'air que de pierres, se déroule, dans de minutieuses
fioritures une immense narration religieuse qu'une multitude de visites ne
saurait épuiser.

Dedans, les vitraux. Leur
richesse prodigue, leur somptuosité de tapisseries de verre. Pour qui, sinon
pour Dieu, a été créé tout ce qui grimpe jusqu'aux cimes extrêmes de la
pierre et du verre où l'oeil ne saurait les atteindre ? Ces cathédrales sont
un défi à la création, le défi de celui qui fait mieux que le maître.
Vois, Seigneur, ce que nous
avons fait des talents que tu nous avais confiés. Tu nous avais donné le
roc. Voici qu'il ne mérite plus le nom de pierre. Il faut dire dentelle,
nervure de limbe, équilibre de cristaux. Tu nous avais donné le verre,
l'arc-en-ciel et la lumière. Nous les avons mêlés dans cette invention
éblouissante : le vitrail. Nos rouges sont plus beaux que ceux des fleurs,
nos bleus peuvent rivaliser avec ceux du ciel, nos verts avec la jaune
céréale, nos rosaces sont plus belles que le paon et l'iris de l'oeil. C'est
de Chartres que je vous écris et je ne sais ce qui me trouble le plus, le
pouvoir présomptueux de l'homme ou l'humilité de Dieu.

Au centre de la nef, il y a
un labyrinthe tracé de pierre noire ; sur le sol blanc. Autour, il y a tant
d'ordre, de symétrie, de logique à travers le fourmillement des richesses
que l'on s'étonne de ce symbole. Le labyrinthe n'est-il pas l'errance, le
lieu où se perdre sans avoir atteint le centre, la chambre inexpugnable ?
J'ai posé mes pieds sur les cheminements, je me suis perdue, je suis tombée
sur des passages infranchissables, je me suis retrouvée au point de départ.
Et chaque fois j'ai recommencé. C'était, avec évidence, ma vie que je
suivais ainsi, les yeux fixés au sol, avec angoisse, alors que me baignait
la lumière des vitraux —je ne pouvais les lire, ils étaient trop éloignés,
mais j'étais sûre de leur sens— alors que me coiffait la mue de pierre,
impossible à connaître dans son accablante abondance mais n'avais‑ je pas
l'éternité devant moi ?
Errance et incertitude sont
de l'homme, les yeux fixés au sol essayant de trouver sa route au milieu de
ce qu'il ne peut déchiffrer. Voilà ce que j'ai compris en avançant dans le
labyrinthe de Chartres, entourée d'anges, de saints, de sages, transfigurés
de lumière.

Marie, Marie-la-Belle, de
la grande verrière me regardait, Marie-de-la-Visitation au ventre de verre
rouge m'annonçait la future naissance, Marie-de-dessous-la-terre, dans la
crypte, veillait sous mes pas incertains.

Ainsi sommes-nous au
labyrinthe de la vie, à la surface mince de notre temps, portés et couverts
par l'amour incompréhensible.
Marie ROUANET |
Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape…
Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour,
Et voici l’océan de notre immense peine.
…
Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce on fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.
Vous nous voyez
marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.
Nous allons devant
nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.
…
Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
A fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.
Tour de David voici
votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.
Un homme de chez
nous a fait ici jaillir,
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.
C’est la gerbe et le
blé qui ne périra point,
Qui ne fanera point au soleil de septembre,
Qui ne gèlera point aux rigueurs de décembre,
C’est votre serviteur et c’est votre témoin.
…
Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
Nous avons pour trois jours quitté notre boutique,
Et l’archéologie avec la sémantique,
Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.
D’autres viendront
vers vous du lointain Beauvaisis.
Nous avons pour trois jours laissé notre négoce,
Et la rumeur géante et la ville colosse,
D’autres viendront vers vous du lointain Cambrésis.
Nous arrivons vers
vous de Paris capitale.
C’est là que nous avons notre gouvernement,
Et notre temps perdu dans le lanternement,
Et notre liberté décevante et totale.
Nous arrivons vers
vous de l’autre Notre-Dame,
De celle qui s’élève au cœur de la cité,
Dans sa royale robe et dans sa majesté,
Dans sa magnificence et sa justesse d’âme.
Comme vous commandez
un océan d’épis,
Là-bas vous commandez un océan de têtes,
Et la moisson des deuils et la moisson des fêtes
Se couche chaque soir devant votre parvis.
…
Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l’homme de devant Dieu,
Où nul déguisement ni du temps ni du lieu
Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse.
Voici la gerbe
immense et l’immense liasse,
Et le grain sous la meule et nos écrasements,
Et la grêle javelle et nos renoncements,
Et l’immense horizon que le regard embrasse.
…
Ce pays est plus ras que la plus rase table.
À peine un creux du sol, à peine un léger pli.
C’est la table du juge et le fait accompli,
Et l’arrêt sans appel et l’ordre inéluctable.
…
Mais vous apparaissez, reine mystérieuse.
Cette pointe là-bas dans le moutonnement
Des moissons et des bois et dans le flottement
De l’extrême horizon ce n’est point une yeuse,
Ni le profil connu d’un arbre
interchangeable.
C’est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute,
Ferme comme un espoir sur la dernière côte,
Sur le dernier coteau la flèche inimitable.
O Reine, voici donc après la
longue route,
avant de repartir par ce même chemin,
le seul asile ouvert au creux de votre main,
et le jardin secret où l'âme s'ouvre toute.
Voici le lourd pilier et la
montagne voûte ;
et l'oubli pour hier, et l'oubli pour demain ;
et l'inutilité de tout calcul humain ;
et plus que le péché, la sagesse en déroute.
Voici le lieu du monde où tout
devient facile,
le regret, le départ, même l'évènement,
et l'adieu temporaire et le détournement,
le seul coin de la terre où tout devient docile,
Voici le lieu du monde où tout
est reconnu,
et cette vieille tête et la source des larmes ;
et ces deux bras raidis dans le métier des armes ;
le seul coin de la terre où tout soit contenu.
Voici le lieu du monde où tout
est revenu
après tant de départs, après tant d'arrivées.
Voici le lieu du monde où tout est pauvre et nu
après tant de hasards, après tant de corvées.
Voici le lieu du monde et la
seul retraite,
et l'unique retour et le recueillement,
et la feuille et le fruit et le défeuillement,
et les rameaux cueillis pour cette unique fête
Voici le lieu du monde où tout
rentre et se tait,
et le silence et l'ombre et la charnelle absence,
et le commencement d'éternelle présence,
le seul réduit où l'âme était ce qu'elle était.
Ce qui partout ailleurs est un
raidissement
n'est ici qu'une souple et candide fontaine ;
ce qui partout ailleurs est une illustre peine
n'est ici qu'un profond et pur jaillissement.
Ce qui partout ailleurs se
querelle et se prend
n'est ici qu'un beau fleuve aux confins de sa source ;
ô Reine, c'est ici que toute âme se rend
comme un jeune guerrier retombé dans sa course.
Ce qui partout ailleurs est la
route gravie,
ô Reine qui régnez dans votre illustre cour,
Etoile du matin, Reine du dernier jour,
ce qui partout ailleurs est la table servie,
Ce qui partout ailleurs est la
route suivie
n'est ici qu'un paisible et fort détachement,
et dans un calme temple et loin d'un plat tourment
l'attente d'une mort plus vivante que la vie.
Quand nous retournerons en
cette froide terre,
Ainsi qu’il fut prescrit pour le premier Adam,
Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan,
Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.
Quand on nous aura mis dans
une étroite fosse,
Quand on aura sur nous dit l’absoute et la messe,
Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,
Le long cheminement que nous faisons en Beauce.
Quand nous aurons quitté ce
sac et cette corde,
Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements,
Quand nous aurons raclé nos derniers raclements,
Veuillez vous rappelez votre miséricorde.
Nous ne demandons rien, refuge
du pécheur,
Que la dernière place en votre Purgatoire,
Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
Et contempler de loin votre jeune splendeur.
Charles PEGUY |