|
 |
La conviction
Devant juifs et musulmans, nous avons,
comme entre catholiques et protestants, à oublier les haines d'un autre âge,
pour tirer, en nos échanges, tout le parti possible de nos sensibilités
particulières. Mais nos monothéismes sont trop dissemblables pour que la
seule humilité puisse aimablement régler nos rapports. Entre eux et nous, le
Christ ; il nous sépare. Devons-nous le taire pour simuler l'accord parfait
des doctrines ? Certes pas, au contraire.
Nous serions aussi faux dans la
pusillanimité que nous l'avons été dans l'arrogance. Quoi qu'en pensent les
autres, le Christ reste notre Seigneur, et nous le proclamons puisque c'est
notre foi.
C'est ici que la tolérance nous pose son
plus difficile problème : si le Christ est notre plénitude, comment ne pas
penser que celui qui l'ignore souffre d'un manque ? Notre tolérance
s'assortit alors d'une moindre estime : nous nous donnons raison,
pacifiquement, mais contre eux. Les tolérer revient à accepter qu'ils aient
tort. Et notre amitié s'en trouve tout altérée, si nous les jugeons moins
visités par le Seigneur, moins pourvus en bonne religion. Ce sentiment de
tenir le vrai, si propre à la foi, ne peut se concilier avec un authentique
respect de l'autre et le sens de son entière dignité...
Or, chez le chrétien au moins, la foi en
Jésus-Christ devrait abolir immédiatement le problème qu'elle crée : car si
je me préfère dans ma foi, je trahis la foi. Celle-ci m'enjoint d'aimer le
Christ et de le préférer à tout, certes, mais pas en moi, en autrui. La
pitié ne possède pas plus Jésus, que sa maison ou même sa tombe ne l'ont
possédé. Éternel vagabond, Jésus m'est connu en celui qui partage avec lui,
moins les idées, que sa face de nomade et son errance d'étranger. Si nous
aimons le Christ, c'est dans les autres ; si nous offensons l'étranger, la
blessure est sur lui. Je ne puis me flatter de posséder le Christ. Eux non
plus, puisqu'ils l'ignorent ou le rejettent ; mais moi qui l'accepte, je ne
l'ai pas beaucoup plus qu'eux. Nous sommes presque à égalité. Et je suis
même plus bas, car ma foi m'enjoint de voir que ces autres, qui n'ont pas le
Christ, sont pour moi le Christ. Jésus s'est nommé à eux et a lié son
adoration à des obligations envers eux. Sa vérité et son amour se
confondent. Je suis tenu, là ou j'allais dédaigner, à un respect sans
limite.
C'est pourquoi, comme l'aveugle-né, je
délaisse la vaine discussion avec eux qui n'y croient pas. Qu'importe s'ils
n'y croient pas ! Moi, d'y croire me fait croire en eux et me lie à eux
comme au Christ qu'ils figurent à leur insu :« Ma vérité à moi, c'est leur
dignité à eux. »
Voilà où mène la force d'une conviction.
Ne serait-elle qu'une concession à la diversité des opinions humaines, elle
n'irait pas si loin, pas du moins jusqu'à saluer cette grandeur cachée que
seule la foi découvre. Il n'est alors plus question de tolérance, le mot est
décidément trop étroit, qui laisse à l'autre ses opinions, mais sans les
estimer.
La conviction s'y prend autrement : elle
met au sommet le respect de l'autre et comme l'on ne sépare pas un homme de
ses idées, elle salue aussi en ses idées, une vérité que je ne sais pas, au
nom d'une vérité, la mienne que je sais ; c'est notre différence.
Ici ma foi dont je connais le prix
incomparable. Là mon ignorance, mais qui ne laisse pas de pressentir une
infinie grandeur. Non, tolérance ne suffit pas, il faut un nom nouveau : que
diriez-vous de « fraternité » ?
France Quéré (Théologienne
protestante décédée en 1995)
Paraboles, janvier 1980.
|