Tolérance et fraternité    

                  France Quéré

 

 

 

La tolérance sinue sur une ligne de faîte entre deux abîmes. Du fond du premier montent des voix rauques :« Nous sommes les maîtres de la vérité ! Tout autre que nous gît dans l'erreur ! » C'est le versant abrupt et rocheux, où d'âpres vents sifflent : convertissons ou méprisons ! L'autre pente est ensoleillée, des voix aimables y murmurent :« Toutes les croyances se valent et sont relatives au génie si divers des hommes. Essayons donc de tout comprendre. »

Croit-on que le versant fleuri soit bien meilleur que la face nord ? Entre ceux qui rejettent tout sauf eux-mêmes, et ceux qui ont le coeur assez grand pour tout accueillir, je ne vois pas que l'on respecte l'homme et sa foi. La tolérance (mot déplaisant, genre « du bout des lèvres », il en faudrait inventer un autre) exige, ce me semble, trois qualités : l'esprit critique, l'humilité et la conviction.

 

L'esprit critique

 L'esprit critique se campe devant la doctrine qui défend l'équilibre de tous les cultes et l'accuse, sous ses airs de douceur, de professer un étrange dédain de l'homme. Car mainte religion a réclamé des sacrifices sanglants, des bûchers, et aujourd'hui encore cette cruauté n'est pas éteinte, qui survit dans des sectes mutilantes et crapuleuses, parfois dans les condamnations que prononcent nos coeurs. Continuer à chanter que toutes les religions se valent, parce que tout est relatif, cela reviendrait à dire que peu importe chez l'homme sa vie ou sa mort, sa santé ou sa blessure, son enchaînement ou sa liberté. Relativisons ce que nous voulons, mais la dignité de l'homme, jamais. La tolérance ne peut accepter l'intolérable et doit rester sous l'indispensable contrôle de l'esprit critique.

 

L'humilité

 Mais entre traditions raisonnables et peu différentes entre elles, comme le sont, dans le christianisme, catholicisme, protestantisme ou orthodoxie, saluons plutôt l'humilité et son petit frère l'humour. Nous sommes catholiques ou protestants par le hasard de la naissance, rarement par une décision personnelle. Notre confession nous a façonnés. Nous l'aimons comme le visage de notre mère ou la poésie de notre maison. C'est bien assez de raisons pour demeurer où nous sommes (notez comme il y a peu de transfuges), mais sans en appeler à une prétention supérieure qui nous ferait dire, pardessus tant d'attachement et de gratitude : « C'est nous qui possédons la vraie foi du Christ ! » Qui ose dire qu'il a la vérité à lui seul, avec sa famille et ses troupeaux, mais sans les autres ? Quelle est cette vérité sans la vérité du prochain ? Nous devons, entre confessions différentes, être comme des époux, non point dans l'orgueil d'une suffisance, mais dans l'émerveillement de notre incomplétude et le besoin que l'autre nous comble de ce qui nous manque. Attente réciproque et charmée : tiens, il a quelque chose à nous dire, ce réformé, avec son libre examen ! Tiens, cette profondeur sacramentelle du catholique et ce rite d'absolution, comme c'est beau ! Tiens, cette ferveur de l'orthodoxe, et cette icône qui incline à l'adoration !

 

La conviction

 Devant juifs et musulmans, nous avons, comme entre catholiques et protestants, à oublier les haines d'un autre âge, pour tirer, en nos échanges, tout le parti possible de nos sensibilités particulières. Mais nos monothéismes sont trop dissemblables pour que la seule humilité puisse aimablement régler nos rapports. Entre eux et nous, le Christ ; il nous sépare. Devons-nous le taire pour simuler l'accord parfait des doctrines ? Certes pas, au contraire.

Nous serions aussi faux dans la pusillanimité que nous l'avons été dans l'arrogance. Quoi qu'en pensent les autres, le Christ reste notre Seigneur, et nous le proclamons puisque c'est notre foi.

C'est ici que la tolérance nous pose son plus difficile problème : si le Christ est notre plénitude, comment ne pas penser que celui qui l'ignore souffre d'un manque ? Notre tolérance s'assortit alors d'une moindre estime : nous nous donnons raison, pacifiquement, mais contre eux. Les tolérer revient à accepter qu'ils aient tort. Et notre amitié s'en trouve tout altérée, si nous les jugeons moins visités par le Seigneur, moins pourvus en bonne religion. Ce sentiment de tenir le vrai, si propre à la foi, ne peut se concilier avec un authentique respect de l'autre et le sens de son entière dignité...

Or, chez le chrétien au moins, la foi en Jésus-Christ devrait abolir immédiatement le problème qu'elle crée : car si je me préfère dans ma foi, je trahis la foi. Celle-ci m'enjoint d'aimer le Christ et de le préférer à tout, certes, mais pas en moi, en autrui. La pitié ne possède pas plus Jésus, que sa maison ou même sa tombe ne l'ont possédé. Éternel vagabond, Jésus m'est connu en celui qui partage avec lui, moins les idées, que sa face de nomade et son errance d'étranger. Si nous aimons le Christ, c'est dans les autres ; si nous offensons l'étranger, la blessure est sur lui. Je ne puis me flatter de posséder le Christ. Eux non plus, puisqu'ils l'ignorent ou le rejettent ; mais moi qui l'accepte, je ne l'ai pas beaucoup plus qu'eux. Nous sommes presque à égalité. Et je suis même plus bas, car ma foi m'enjoint de voir que ces autres, qui n'ont pas le Christ, sont pour moi le Christ. Jésus s'est nommé à eux et a lié son adoration à des obligations envers eux. Sa vérité et son amour se confondent. Je suis tenu, là ou j'allais dédaigner, à un respect sans limite.

C'est pourquoi, comme l'aveugle-né, je délaisse la vaine discussion avec eux qui n'y croient pas. Qu'importe s'ils n'y croient pas ! Moi, d'y croire me fait croire en eux et me lie à eux comme au Christ qu'ils figurent à leur insu :« Ma vérité à moi, c'est leur dignité à eux. »

Voilà où mène la force d'une conviction. Ne serait-elle qu'une concession à la diversité des opinions humaines, elle n'irait pas si loin, pas du moins jusqu'à saluer cette grandeur cachée que seule la foi découvre. Il n'est alors plus question de tolérance, le mot est décidément trop étroit, qui laisse à l'autre ses opinions, mais sans les estimer.

La conviction s'y prend autrement : elle met au sommet le respect de l'autre et comme l'on ne sépare pas un homme de ses idées, elle salue aussi en ses idées, une vérité que je ne sais pas, au nom d'une vérité, la mienne que je sais ; c'est notre différence.

Ici ma foi dont je connais le prix incomparable. Là mon ignorance, mais qui ne laisse pas de pressentir une infinie grandeur. Non, tolérance ne suffit pas, il faut un nom nouveau : que diriez-vous de « fraternité » ?

 

France Quéré  (Théologienne protestante décédée en 1995)

Paraboles, janvier 1980.

 

Ressources

Haut de page

Retour page spiritualité

 

  Dernière mise à jour le 28/04/08
       Copyright © 1997-2008  Notre Dame de Sion