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Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne
l'accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour
appeler à vous ses richesses.
Rainer Maria Rilke |
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La vie est faite
de ces petits bonheurs quotidiens dont on se lasse, dont il faut être privé
pour apprécier la valeur...
René Ouvrard |
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L'ESPACE ET LE
TEMPS
Voici
revenue, avec la rentrée, l'heure des bilans et des résolutions. Une heure
seulement, et encore : déjà les habitudes et les obligations nous emportent.
Réfléchir, faire le point ? Pas le temps, on verra plus tard. Au signal,
chacun reprend son élan pour se démener dans sa petite case, se ruer vers
son travail, ses plaisirs, ses soucis. Pas d'espace, on respire mal.
C'est la vie
quotidienne : ni temps ni espace. Au sein de la collectivité nationale,
l'aventure individuelle se déroule dans des limites si étroite, à un rythme
si rapide, qu'à peine trouve-t-on, comme on dit, le temps de vivre et que
l'on étouffe dans l'espace minuscule imparti pour se mouvoir.
Le logement
étroit et clos, au sein de la fourmilière ou dans une solitude factice.
Courir vers les transports, sur les routes ou les rails, plus vite, toujours
plus vite. L'école, la caserne, le travail la paperasserie. Votre carte,
votre numéro, votre tour, votre réclamation, votre adresse, votre âge, votre
métier ? La maladie, la retraite. Roulez lentement, faites vérifier votre
vue, ne buvez pas, priorité à droite, traversez dans les clous, couloir de
gauche, guichet n°8, remplissez le formulaire, deux photos et un timbre,
contravention, prochaine fois ferez attention, escalier mécanique, gestes
mécaniques, pensées mécaniques. La fatigue et la nervosité, l'indifférence
et la brutalité, l'ennui et la colère, la violence et sa fille, la peur. Et
les vains objets, les loisirs idiots, les fausses idées, les voyages
aveugles qui dévorent la vie. L'insignifiance et la sottise, l'aliénation et
l'oppression, la pollution et la contrainte. Surtout, partout, pour tous,
l'argent, cette obsession.
Les « riches
», ce sont ceux qui peuvent faire des choix et qui ont un peu plus d'espace,
quelques dizaines de mètres carrés de plus pour habiter, quelques hectares
pour se protéger. Aux « pauvres », tout est menace : précarité de l'emploi,
médiocrité des ressources, frustration et inégalité, ignorance et
arbitraire. Mais la plupart, bon gré, mal gré, entrent pour leur vie
entière, dans des tiroirs où ils seront répertoriés, étiquetés, numérotés de
toutes les façons imaginables. Pas question d'en sortir, défense de bouger.
Obéir, travailler, consommer, à crédit s'il le faut. A vingt ans, achetez le
logement que vous paierez jusqu'à la retraite, si tout va bien. La
voiture, la télé, le tiercé pour rêver. Le week-end et les vacances pour
s'évader, mais tous ensemble et au pas.
Au bout,
après le F3 du troisième niveau, bâtiment C dans la ZUP, le dernier casier :
2 mètres sur 50 centimètres, carré D ou P, allée 18 ou 213, concession n°23
224, qui n'est même pas vraiment perpétuelle puisqu'elle n'est attribuée que
pour vingt-cinq ans. L'espace toujours, et le temps.
Le pire est
qu'au fond personne ne décide. Au procès, le banc des accusés est
désespérément vide et le procureur ne peut requérir que contre des fantômes
qu'il appelle « société » ou « civilisation ». Certes les exclus, les
pauvres seront plus ballottés et maltraités que les favorisés, les
privilégiés qui peuvent acheter une petite part de liberté ou d'illusion de
liberté. Mais nul ne sait qui exerce l'immense pouvoir de structurer
l'espace, qui régit le partage et l'usage du temps, qui impose cette
uniformité.
On a envie de
hurler avec Faust implorant le temps : « Verweile doch, du bist
so
schôn » « Arrête-toi, tu es si beau... »
Pierre
VIANSSON-PONTÉ
Extrait d'un
article du journal Le Monde, du 19 septembre 1975, intitulé «
Autogestion de la vie quotidienne ». |
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« II est à la
fois inévitable et convenable qu'il y ait dans le travail de la monotonie et
de l'ennui. D'ailleurs il n'est rien de grand sur cette terre, dans aucun
domaine, sans une part de monotonie et d'ennui. II y a plus de monotonie
dans une messe en chant grégorien ou un concerto de Bach que dans une
opérette. Ce monde où nous sommes tombés existe réellement ; nous sommes
réellement chair ; nous avons été jetés hors de l'éternité. Et nous devons
réellement traverser le temps, avec peine, minute après minute. Cette peine
est notre partage, la monotonie du travail en est seulement une forme. Il
n'est pas moins vrai que notre pensée est faite pour dominer le temps et que
cette vocation doit être préservée intacte en tout être humain. La
succession, absolument uniforme en même temps que variée et continuellement
surprenante des jours, des mois, des saisons et des années, convient
exactement à notre peine et à notre grandeur. Tout ce qui, parmi les choses
humaines, est à quelque degré beau et bon, reproduit à quelque degré ce
mélange d'uniformité et de variété ; tout ce qui en diffère est mauvais et
dégradant. Le travail du paysan obéit par nécessité à ce rythme du monde ;
le travail de l'ouvrier, par sa nature même, en est dans une large mesure
indépendant, mais il pourrait l'imiter. »
Simone WEIL
La
condition ouvrière
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UNE
CONVERSION DE
CHAQUE
JOUR
Les gens du
quotidien sont de drôles de gens. Ils se donnent entre eux de drôles de
noms. « Bonjour, comment ça va ? — Ça marche, ça
tourne. On fait aller. On fait comme on peut... » On
dirait qu'il n'y a que deux possibilités . Ou bien on est on,
ou bien on est ça.
On,
c'est une
manière d'être et de faire. On s'abîme dans un groupe de gens
quelconques, sans noms, sans odeurs, invertébrés. On se conforme,
on fait comme les autres. Même si on ne fait pas la même chose
que les autres, on le fait sur le même mode du on, dans une
sorte de molle connivence commune qui permet à chacun de s'absenter ou de
disparaître. Ne pas déranger : on dort tout le temps et partout. « Ce
n'est plus moi qui vis, c'est on qui vit en moi ». Et
dire « vivre » est trop fort : c'est on qui vivote en moi ou qui
végète en moi. Bienheureuse inertie du on qui poursuit son mouvement
rectiligne uniforme et qui demeure à l'abri de toute impulsion étrangère.
Le on est
une force qui va, sans savoir où elle va. Qu'importe ! On y va. On
produit, on consomme. On n'a pas de problème. On
fait son petit bonhomme de chemin, toujours le même. On regarde la
télé. On n'a d'autre opinion que celle de on.
• Machines
Être ça,
c'est pire, c'est être une chose. On a encore une âme, celle du
troupeau, mais ça est une machine sans âme. Justement ce à quoi les
structuralistes (qui passent un peu de mode) voulaient nous réduire : un
processus sans sujet, un engrenage de roues dentées, un déplacement sous
programmation. Ça parle, ça mange, ça fait l'amour.
Dans ce quotidien-là, il n'y a plus personne, il n'y a jamais personne.
Il n'y a
ni première, ni seconde, ni troisième personne.
Supposez qu'au
lieu de demander « Comment ça va ? », vous demandiez « Comment vas-tu
? ». La machine est interloquée. Bien sûr, elle peut répondre machinalement
« Ça va », mais tout de même, quelque chose s'est passé. Presque
rien, sans doute. Un appel a été lancé, même s'il est resté sans réponse.
Il fait
tilt, il fait tinter la machine, il résonne en elle. « Comment vas-tu,
toi ? ». Et la machine se demande (ou peut se demander, ce n'est pas
sûr) : « Comment ça, moi ». Elle frémit (ou peut frémir). Elle est
touchée quelque part, comme en son coeur, elle avait oublié qu'elle en avait
un. C'est gênant pour une machine quand on lui dit « Tu ».
Normalement, elle devrait répondre « Je ». « Je vais bien, et
puis, à la réflexion, non, je ne vais pas si bien que ça ». La
catastrophe, quoi, pour une machine. Il arrive aussi dans le quotidien que
les machines se détraquent.
• Genèse
Recommençons par
le commencement. «
Il
y eut un
soir, il y eut un matin ». La formule revient et Dieu lui-même affiche un
contentement régulier. Déjà, tout de suite, la répétition, la monotonie,
l'éternel retour du cycle du jour et de la nuit. Là, s'enracinent et
s'installent nos habitudes, nos routines, nos manies. Le sommeil et l'éveil,
le lever et le coucher, le travail et la pause, le manger et le boire. Nous
sommes d'emblée assignés, condamnés à vivre les mêmes séquences, à refaire
les mêmes gestes, à penser aux mêmes choses.
Pourtant, grâce à
Dieu encore, dans ce même temps de l'uniformité, surgissent d'imprévisibles
nouveautés. Voici que s'inventent le ciel et la terre, la lumière et les
ténèbres, le firmament et les eaux, les herbes et les fruits, le soleil et
la lune. Puis les poissons, les bestiaux, les reptiles, et enfin l'Homme.
Autant dire que ça explose dans tous les coins, que ça bouge
de
partout
et tout le
temps et que pas une minute n'échappe à la surprise ou à l'émerveillement.
• Contrastes
Tel est le
contraste irritant du quotidien. Rien ne semble arriver et pourtant tout
peut arriver. Permanence et changement. Banalité et nouveauté. Ordinaire et
extraordinaire. Enfouissement et surgissement.
Bienheureux
contraste ! Car si le quotidien ne penchait que dans un sens, nous serions
morts. Si tout n'était que permanence, nous serions des pierres et nous ne
nous en rendrions même pas compte, car nous serions figés dans une identité
massive et silencieuse. Nous ne serions que des on ou des ça.
Si tout n'était que changement, nous ne serions que des fulgurances
instantanées, nous disparaîtrions dans notre apparition même, à la manière
des éclairs et de leur éphémère flambée. Nous n'aurions même pas le temps de
dire « Je » ou « Nous ».
Chaque jour
apporte son paquet de constances et son paquet de mutations et nous ne
pouvons les identifier que dans leur opposition. Le même se comprend par
l'autre et la diversité se déploie sur fond d'unité. Je suis bien le même
que ce petit garçon, là sur la photo, jouant au cerceau, pourtant j'ai bien
changé depuis cet heureux temps, je ne sais plus où est passé mon cerceau.
Vivre est se conserver toujours et se modifier sans cesse : l'un par
l'autre, l'un dans l'autre, l'un grâce à l'autre.
• Conversions
Chaque matin,
nous naissons. Le monde s'ouvre à nous comme au premier jour et nous prenons
comme le nouveau-né la décision de vivre (ou parfois de mourir). Cette
décision a la figure d'une conversion, c'est-à-dire d'un acte de
se-tourner-vers. Vers quoi ? De quel côté ? Eh bien ! justement du côté de
ce qui demeure ou du côté de ce qui change. Conversion libre : per-sonne ne
peut la faire à notre place et d'elle dépend la couleur de nos jours.
Grisaille ou lumière. Tout sera terne ou brillant à la mesure de notre
regard et de son préjugé d'accueil ou de fermeture.
Nous sommes donc
en un sens « responsables de notre quotidien ». Non pas responsables des
choses qui demeurent ou qui surviennent, elles échappent le plus souvent à
notre initiative. Mais responsables de leurs teintes et, pour ainsi dire, de
la tête qu'elles nous font.
• Langueurs
Un regard qui se
ferme est un regard qui ne voit dans le présent que du passé. Rien de neuf
sous le soleil. Tout cela qui vient est fatalement du déjà vu, du refrain,
de la « resucée ». On connaît ça, c'est évident. Le temps est
une inlassable photocopieuse, l'Histoire est un consciencieux bégaiement. Et
nous avançons, fantômes de nous-mêmes. Et nous baillons, résignés, ennuyés,
languissants.
Nous portons des
oeillères, des lunettes noires, des filtres. Nos préjugés, nos préventions,
nos partis-pris nous font nous replier sur des positions préparées à
l'avance. Nous avons des casiers sous la main pour ranger tout ce qui surgit
et parer ainsi à toute éventualité. Pour nous, rien n'est plus singulier,
tout est général. Tout est destiné à recevoir une étiquette, un nom commun.
Et nous disons : « Après tout, ce n'est qu'une chaise, ce n'est qu'un chien,
ce n'est qu'un amour ». Dans la logique du « Plus ça change, plus c'est la
même chose » ou du « Une de perdue, dix de retrouvées ».
A ce compte-là,
même le Beaujolais nouveau a un goût de réchauffé. Même la nouveauté est
vieille. Les marchands le savent : il faut proposer aux clients, chaque
semaine ou chaque saison, non de la nouveauté vraie, car elle déroute, mais
de la vieille nouveauté, de la nouveauté habituelle, systématique,
méthodique, parce qu'elle est prévisible, rassurante, entièrement
déchiffrable sur nos circuits imprimés.
Tout est vieux et
nous aussi. Ce n'est pas une question d'âge, mais de regard. Il y a des
vieillards qui ont cinq ans. Il y a des amitiés naissantes qui ont déjà
trente ans.
• Rencontres
Il est une autre
conversion : à l'inattendu, à l'imprévisible, à l'unique de chaque lieu et
de chaque instant, à la singularité de chaque chose et de chaque personne.
Sublime parole de Phèdre à celui qu'elle aime, Hippolyte : « Si tes yeux un
moment pouvaient me regarder !
0.
Mais le jeune
Hippolyte ne la voit que du bout de sa lorgnette quotidienne, comme une
belle-mère ou comme une femme parmi d'autres. Il ne perçoit pas cette
Phèdre, ici et maintenant, qui souffre et appelle.
Regarder, c'est
voir en faisant attention au présent, dans la richesse de son apparition
toujours singulière et dans la lumière de son avenir. D'un avenir qu'il nous
invite à partager. Car regarder, c'est aussi rencontrer, s'ouvrir à la
surprise et à l'aventure. Que de belles histoires nous pourrions vivre ainsi
! Nous les manquons, pour cause d'un regard usagé et d'une âme complètement
habituée.
Rencontre : une
chance qui ne fait jamais défaut. Là se trouve déjà réalisée cette égalité
des chances que nos politiques modernes s'efforcent maladroitement de
promouvoir. Chance de
chaque jour
nouveau et de sa lumière incomparable. Chances que sont pour nous ces
visages que tournent vers nous, jamais semblables, les pierres du chemin,
les proches et les lointains.
• Braconnages
Pour qui sait
regarder, les inventions sont quotidiennes. Michel de Certeau l'a montré
dans un beau livre, L'invention du quotidien. On dit parfois que les
faibles ou les humbles sont dépassés par les événements et condamnés à mener
une vie petite et passive. C'est oublier qu'ils savent eux aussi regarder et
tirer mille partis surprenants de leurs rencontres. Ils sont aux aguets,
prêt à sauter sur l'occasion. Au moment opportun, ils savent combiner de
manière
originale
les éléments les plus divers qui leur sont présentés. « Ainsi, au
supermarché, la ménagère confronte des données hétérogènes et mobiles,
telles que les provisions au frigo, les goûts, appétits et humeurs de ses
hôtes, les produits meilleur marché et leurs alliages possibles avec ce
qu'elle a déjà chez elle... ». Alors, même la consommation devient une
invention.
Mille manières de
bricoler, mille manière de braconner, mille manières de cuisiner. C'est la
revanche des faibles sur les forts. Les puissants voudraient les enfermer
dans un quotidien planifié. Mais les faibles ont leurs astuces, leurs
tactiques, leurs trouvailles, qui peuvent subvertir et retourner les
situations les mieux verrouillées ou les plus désespérées.
Michel de Certeau
cite Witold Gombrowicz
: « J'ai
dû, vous le comprenez, recourir toujours davantage à de tout petits
plaisirs, presque invisibles, des à-côtés. Vous n'avez pas idée combien,
avec ces petits détails, on devient immense, c'est incroyable comme on
grandit ».
• Amours
Il arrive à ceux
qui occupent le devant de la scène et se croient portés par un destin
supérieur d'ironiser sur les pratiques de ceux qu'ils estiment contraints à
la résignation. « Quand on n'a pas ce que l'on aime, il faut aimer ce que
l'on a ! ». Comme cette formule est discutable !
« Avoir ce que
l'on aime » serait donc un idéal ! Si cela signifie « réaliser son rêve »,
cela est impossible, un rêve ne se réalise jamais. Pour passer dans la
réalité, il doit en tenir compte et donc se transformer, s'amender. Si cela
signifie « posséder, dominer, contrôler ce que que l'on aime », cela veut
dire qu'on ne l'aime pas.
« Aimer ce que
l'on a ». Si cela signifie être attentif aux choses et aux personnes que
nous croisons chaque jour, les rencontrer, c'est merveilleux. Mais il faut
ajouter que cela nous conduit à comprendre ceci : les aimer, c'est justement
ne plus les « avoir ». C'est dans le lieu et le temps du quotidien, dans les
gestes, paroles et regards échangés que se jouent — et c'est grave — la vie
et la mort de nos amours.
Evreux, novembre
1994
Georges LEVESQUE |
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LA MANNE ET LE
PAIN QUOTIDIEN
Dans l'aventure
de la sortie d'Égypte qui mena Israël jusqu'en la terre promise, la longue
marche au désert est coupée par une série de manifestations de la tendresse
de Dieu
La manne et la
Torah
II y a le don de
la manne (Exode 16). Sur la réclamation des Israélites regrettant les
oignons d'Egypte, il y aura le don des cailles, l'eau qui sourd du rocher
frappé par Moïse (Exode 17) et qui, dans la tradition midrashique des Juifs,
accompagnait les pérégrinations d'Israël à travers le désert. Comme l'apôtre
Paul le dit, le rocher suivait Israël dans son errance dans le désert et «
quand Moïse suivait ce rocher, c'était déjà le Christ
(1 Corinthiens
10, 4). Israël se rappelle la manne que Dieu donnait quotidiennement pour
que chacun en ait sa part, toute sa part, mais rien que sa part. Le reste
devait, en effet, fondre au soleil, une fois le jour levé. On n'avait pas
envie de prendre plus que sa part, puisque de toutes façons, le lendemain,
une autre part tomberait du ciel. Le jour du Shabbat, il tomberait deux
rations pour que l'on n'ait pas, par son travail, à enfreindre le jour
consacré au Seigneur.
Israël gardait un
tel souvenir de ce don de la manne qu'un rabbin commentant le livre de
l'Exode s'écriait : « Voyez comme Dieu a aimé Israël : habituellement, c'est
l'eau qui tombe du ciel et le blé qui monte de la terre. Or, en donnant la
manne, Dieu a voulu renverser pour nous les lois de la création : il a fait
monter l'eau vers le ciel — comme dit la Bible, "La rosée montait" — et il a
fait descendre le blé sous forme de manne ». Si Dieu a tellement aimé Israël
qu'il a changé pour lui les lois de la création, on peut penser que,
lorsqu'à la fin du monde il ramènera à lui le monde qu'il a créé, il
changera encore pour lui les lois de la création et redonnera la manne.
La manne avait
cessé un jour de Shabbat après qu'Israël, ayant traversé le Jourdain, était
entré dans la terre promise (Josué 5,12). Les rabbins disaient : « Si la
manne a cessé lors de l'entrée en Terre Promise, un jour de Shabbat, elle
reviendra à la fin des temps, un jour de Shabbat, quand le Messie reviendra
». En attendant ce jour, Israël avait appris que Dieu suivait son peuple et
le nourrissait au jour le jour, qu'il veillait sur chacun des siens, lui
procurant sa part de manne, sa part de cailles et sa part d'eau.
L'eau et la Torah
Si la manne était
attendue, l'eau l'était autant, elle aussi reviendrait à la fin des temps.
L'eau était tellement importante dans le désert qu'elle était devenue
synonyme de la vie. Comme, pour Israël, ce qui donnait la vie ou la mort
(Deutéronome 32, 47), c'était l'obéissance ou non à la Torah. L'eau était
vite devenue symbole de la Torah ; celle-ci, comme la prière, inondait la
vie du croyant au jour le jour et réglait chaque instant de sa vie. Celui
qui pratique la Torah est « comme un arbre planté au bord de l'eau : quoi
qu'il arrive, jamais son feuillage ne sèche » (Psaume 1, 3). Ainsi
méditaient les rabbins en lisant le récit de la manne au désert.
La Torah et
Jésus
Qu'ont pensé les
rabbins en entendant Jésus annoncer le Royaume ? Ils étaient tellement sûrs
de leur eau et leur manne, tous deux symboles de la Torah, qu'ils avaient
fait de cette Torah la Sagesse qui présidait à la création du monde (Siracide
24, 23-34) et en réglait le quotidien depuis l'origine des temps. Tout avait
été créé selon la Torah, chaque jour que Dieu faisait était comblé de cette
présence, comme, au temps du désert, chaque matin apportait sa manne, tandis
que l'eau suivait les pas d'Israël.
Si tel était le
don de la Torah, aussi quotidien que le don de la manne et de l'eau,
avait-on encore besoin de prophètes ? Attendre encore un prophète eût été
avouer qu'elle était incapable de donner, seule, sa plénitude au monde, et
qu'elle avait besoin d'un complément pour atteindre à sa réalisation
parfaite dans le monde à venir. C'est pourquoi, au temps de Jésus, beaucoup
de juifs n'attendaient plus rien des prophètes. Certains sages acceptaient
cependant que Dieu puisse encore surprendre. Sans rien retirer à la
plénitude de la Torah, à cette tendresse qui, au jour le jour, guidait
l'agir de l'homme, comme autrefois, au jour le jour, Dieu l'avait nourri et
désaltéré dans le désert, ils laissaient à Dieu la possibilité de faire du
neuf, de dépasser dans sa tendresse ce qui apparaissait déjà si grand qu'on
pouvait le penser suffisant.
D'autres,
davantage tournés sur le péché de l'homme, pensaient que si la Torah était
éternelle, modèle et guide du monde depuis l'origine, l'homme n'avait pas
été fidèle à la Torah. II n'avait pas indexé sur elle chaque instant de sa
vie, de sorte que la Torah s'était affadie. Pour beaucoup, le Temple
suffisait à donner le pardon du péché, d'autres pressentaient que quelque
chose avait été cassé par le péché. Ceux-là espéraient qu'un jour le médecin
divin viendrait les guérir et les restituer dans la plénitude de la Torah et
de l'Amour où Dieu avait plongé le monde à l'origine.
Nouvelle Torah
pour un nouveau quotidien
Ces courants,
tous plus mystiques les uns que les autres, regardaient Jésus agir comme un
prophète, déclarer le Royaume de Dieu en marche, inauguré. On guettait ses
paroles. D'où lui venait cette autorité qui le faisait interpréter la Torah
des pères avec un souffle si nouveau ? Il demandait à l'homme et à la femme
de se regarder dans la dignité qui était la leur, lors de la création du
monde quand ils avaient été créés « à l'image de Dieu » (Genèse 1, 26), et
donc de vivre leur quotidien d'époux dans cette attention mutuelle et
indissoluble à la présence de Dieu dans l'autre ? (Matthieu 19, 1-9). Il
disait à ces juifs victimes de l'occupation romaine d'aimer leurs ennemis
(Matthieu 5, 44), comme si tous les hommes, amis ou ennemis, étaient eux
aussi restitués dans la dignité originelle, comme s'ils étaient à nouveau
recréés et qu'il n'y avait plus de guerres !
N'était-ce pas un
doux rêve ? Jésus ne présentait cependant pas cela comme un rêve ou un idéal
lointain à poursuivre. Il en faisait la loi du quotidien et terminait le
sermon sur la montagne en disant : « Celui qui écoute Mes paroles et ne les
met pas en pratique ressemble à un homme qui construit sa maison sur le
sable » (Matthieu 7, 26). Les juifs de son temps disaient : « Celui qui a de
belles idées sans les mettre en pratique ressemble à un arbre qui aurait
beaucoup de feuilles, mais pas de racines. Arrive le vent et l'arbre tombe.
Celui qui n'a que la pratique sans la méditation de la Torah ressemble à un
arbre qui n'aurait que des racines et pas de feuilles. II meurt lui aussi.
Celui qui a à la fois la pratique et la méditation de la parole, celui-là
est un arbre planté au bord de l'eau et jamais son feuillage ne tombe. »
Jésus reprenait le dicton juif. Mais, peut-être parce qu'il est venu habiter
notre quotidien et y faire sa demeure, l'exemple qu'il prend n'est plus
celui de l'arbre, mais celui de la maison bâtie sur le roc. Peut-être
voulait-il déjà dire que la maison serait une Église bâtie sur celui qu'il
avait déjà nommé Pierre.
La leçon devenait
claire pour les contemporains de Jésus : par ses paroles, il remplaçait, il
achevait, il accomplissait l'eau de la Torah et le don de la manne. Aussi ne
furent-ils pas surpris quand, après un temps de prédication, Jésus, devant
la foule qui avait faim, multiplia les pains (Marc 6 et 8) et les leur
partagea. Comme Moïse (Exode 16 ; Nombres 11, 21-23) avait fait, comme
Elisée (2 Rois 4, 42-44) avait fait, ces prophètes d'autrefois. C'était
maintenant en Jésus que la Torah se faisait quotidienne et que la manne
était donnée dans sa dimension définitive.
La miséricorde et le pardon
Pourtant, cette
manne de Jésus posait bien des questions. Pouvait-on se croire aux temps
eschatologiques, à la fin du monde arrivée, au Royaume achevé, alors qu'il
suffisait d'ouvrir les yeux pour voir les Romains sous les murs et le péché
en chacun ? Sans doute fallait-il accepter qu'avec le don suprême, Jésus
avait aussi apporté le pardon et la miséricorde. De fait, il passait le plus
clair de son temps à dire le pardon et la miséricorde : « Ce n'est pas sept
fois qu'il vous faut pardonner, c'est soixante dix fois sept fois ! »
(Matthieu 18, 22). Le pardon doit être aussi quotidie n que le don de la
manne était autrefois quotidien. Le pardon ne se mesure pas à l'étroitesse
de notre coeur, mais à la mesure du don de Dieu. Si Dieu t'a remis des
millions de journées de travail (cf Matthieu 18, 23-35. 10 000 talents
représentaient plusieurs vies en journées de travail), comment peux-tu ne pas remettre à celui
qui te doit encore quelques petites journées ? Dans ce grand élan de pardon,
Dieu ne fait acception de personne et le publicain retourne chez lui aussi
justifié que le pharisien (Luc 18, 9-14). Ainsi comprenait-on que le don
apporté par le Christ et qui pouvait paraître trop grand pour qu'on pût y
correspondre, se vivrait désormais dans le pardon quotidien.
Le Pater
Tout pouvait
maintenant se dire dans une prière au Père. Jésus apprend à ses disciple le
« Notre Père ». « Notre Père, qui es aux cieux, que Ton règne vienne ».
Apporte ce Royaume qui est trop grand pour l'homme, mais que tu lui
donnes. « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme elle est faite
dans le ciel ».
Que l'homme
puisse être déjà ajusté à Dieu comme il le sera plus tard dans le ciel, que
le paradis puisse être déjà maintenant sur terre, alors qu'on ne l'espérait
que dans le ciel. Tout cela parce que tu t'es incarné, que tu es venu
habiter sur la terre et y vivre divinement ta vie d'homme, pour que nous
puissions à notre tour y vivre divinement notre vie d'homme.
« Donne-nous
aujourd'hui le pain que l'on espérait, le pain du grand retour ! » Dans la
version ancienne du « Notre Père », telle qu'elle peut être reconstituée
dans la rythmique araméenne, on pense que la formulation était : «
Donne-nous aujourd'hui notre pain de demain ». Quand l'Église primitive
a compris que ce pain avait été définitivement donné la veille de la mort du
Christ, dans le don qu'il allait faire de sa vie sur la croix, l'Église n'a
plus demandé « le pain de demain ». Celui-ci était arrivé, donné lors de la
Cène, la veille de l'accomplissement, la veille de sa mort. Le pain de
demain, comme autrefois la manne dans le désert, était maintenant devenu le
pain quotidien : « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien », ce
pain auquel nous pouvons communier à chaque messe, cette Torah qu'est Jésus
et qui devient le quotidien de nos vies, même quand nous ne pouvons assister
à la messe, ce Pain de la vie divine communiquée aux hommes pour qu'ils
vivent à présent ce qui les attend dans le ciel.
Mais bien sûr
qu'ils ne peuvent la vivre sans que tu leur donnes en permanence le pardon
et la miséricorde ! Alors, « pardonne-nous nos offenses, comme nous
pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Si le Royaume n'est pas
encore arrivé parce que le péché demeure encore, pardonne-nous jusqu'au jour
du grand combat, jusqu'au jour de la grande tentation, jusqu'au jour où le
monde en son entier sera confronté au retour en gloire de Celui qui est venu
le sauver. Alors, ce jour-là, « qu'on ne pourra pas voir sans mourir », jour
que les juifs appellent le jour de « l'épreuve », « fais qu'il ne soit
pas le jour de notre chute ». Mais comme tu l'as fait tous les jours de
notre vie, ce jour-là aussi, « délivre-nous du Mauvais ».
La Cène
La veille de sa
mort, Jésus prit du pain, cette manne d'autrefois, et leur dit : « Ce
pain, c'est Moi, livré pour vous ». Ce pain, c'est toute ma Torah, tout
mon enseignement, cette Torah créatrice du monde dont je viens de vous
donner le secret originel en vous rendant votre dignité originelle. Ce pain
vous est donné comme je vous suis livré et comme je vais donner ma vie pour
vous. Puis il prit le vin, ce vin qui devait « ruisseler des collines » chez
le prophète Amos (9, 13), quand arriveraient les temps eschatologiques. II
prend le vin en disant : « Ceci est le calice de mon sang ».
La joie
eschatologique passe par le sacrifice du Maître, par l'Alliance, par les
noces qu'il offre, noces où l'Époux donne sa vie en élan d'amour en même
temps que de pardon. Il n'était pas possible à l'homme de vivre le don à
cette hauteur vertigineuse sans être en permanence sous la miséricorde et le
pardon. Ainsi le pain et le vin résumaient-ils, en les accomplissant dans
leur dimension définitive, d'une part ce que Dieu avait été comme don
quotidien pour son peuple, don de la manne et don de la Torah, d'autre part
et en même temps ce que Dieu avait été comme pardon quotidien dans le sang
des sacrifices offerts chaque jour au Temple.
Les Noces au
quotidien
Jésus était à la
fois le don parfait, la Torah parfaite, le pardon parfait, le Temple
nouveau. L'Église pouvait naître de ces noces définitives scellées dans le
sang. Elle n'aurait qu'à célébrer le mémorial de ces noces et à l'appliquer,
au jour le jour, à la vie des baptisés. Chaque baptisé serait plongé dans
ces noces, uni à la Croix et à la Résurrection du Christ. Chaque jour de sa
vie se vivrait avec lui, dans la prière du « Notre Père », dans la prière
quotidienne. Et même chaque instant du jour, puisqu'il faut « prier sans
cesse » pour recevoir sans cesse la joie des noces offertes.
Toutes les étapes de la vie
seraient marquées par ces noces : le mariage comme la mort. Elles se
vivraient dans la famille comme elles se vivraient dans la communauté de
ceux qui, chaque dimanche, célèbrent leur Sauveur. Elles se vivraient non
seulement au quotidien, mais elles se vivraient en chacun, puisque chacun
était maintenant Temple de l'Esprit-Saint (1 Corinthiens 6, 19), comme
autrefois chacun ramassait sa portion de manne. Chaque jour
était sanctifié et chaque homme était sanctifié. Tout cela pourrait paraître
trop beau, si nous ne confessions que tout cela ne peut se vivre que dans le
pardon, sans lequel notre peu d'aptitude, voire notre peu
d'empressement à recevoir le don, se découragerait au point de nous faire
oublier l'appel qui nous est fait et l'amour qui nous y est révélé.
Il n'aspire à rien d'autre qu'à la divinisation de notre quotidien dans la
rencontre dès cette terre avec Dieu.
Jacques BERNARD
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LA VIE
QUOTIDIENNE
DE JÉSUS ENFANT
« Il
redescendit avec eux et revint à Nazareth »
(Luc 2, 51).
« De
trente-trois, il en vécut trente sans paraître »
(Pascal).
Les gens de Nazareth
Nazareth est
une localité qui vit sur elle-même, à l'écart. Jusqu'au IVe
siècle de l'ère chrétienne, on n'y signale aucune infiltration grecque ou
latine, alors que le reste du pays est fortement « occupé ». C'est une
population simple, campagnarde, artisanale. Les Nazaréens, dans leur façon
de parler l'araméen, langue vulgaire de l'époque, ont un accent du terroir
qui les fait reconnaître entre tous les autres et qui les ridiculise : «
Comment, dira Nathanaêl, quelque chose de bon peut-il sortir de Nazareth ? »
(Jean 1, 46).
Les habitants
de Nazareth sont des « am-ha-arets », des hommes de la terre.
Jusqu'à douze
ans, officiellement, on ne sait rien ou presque de Jésus. Mais l'on pourra
conjecturer. Le peu dont on soit informé concerne son apprentissage
professionnel. Joseph, qui est charpentier par tradition familiale,
l'instruit dans le même métier. S'il agit ainsi, c'est entre autres en vertu
de raisons religieuses. Pour les juifs, le travail manuel est sacré. « Celui
qui gagne sa vie par son travail est plus grand que celui qui s'enferme
oisivement dans l'impiété » disent les rabbins. Rabbins et prêtres doivent
exercer un métier en plus de leur ministère. Le travail dont il s'agit n'est
pas un travail intellectuel ou abstrait. Il ne suffit pas d'exercer son
métier, il faut le transmettre à ses fils.
Pour les
douze premières années « obscures », tel est, avant le voyage à Jérusalem,
le seul élément dont on soit sûr, quoiqu'il ne figure pas dans le récit des
évangiles.
Les parlers de Nazareth
La langue
maternelle de Jésus est l'araméen, langue différente de l'hébreu, mais assez
proche et qui, depuis trois siècles environ, l'a supplanté dans le parler de
Palestine. Plus tard Jésus, devenu adulte, vivra dans une société trilingue
: il entendra parler l'hébreu, langue sacrée, l'araméen,
langue courante et connaîtra au moins des rudiments de grec, langue
officielle du bassin méditerranéen.
Pour le
moment, il n'en est encore qu'à apprendre l'araméen. S'initier à
un langage est gros de conséquence. C'est adopter la structure mentale qui
résulte de son génie. Jésus s'accoutume à un parler sémitique. Le
premier caractère est de répugner à l'abstrait. Tout vocable
sémitique est lié aux deux réalités concrètes de la bouche qui le prononce
et de l'objet qu'il désigne, sans ces adjectifs qui, dans les langues
évoluées, diluent le sens des mots. Les adjectifs qui subsistent expriment
les qualités élémentaires : grand, petit, lourd, sage. Le moins possible
aussi de degrés de comparaison (comparatifs et superlatifs) qui
correspondent souvent à une inflation verbale.
Soit que
Joseph et sa mère lui enseignent les rudiments, soit qu'il apprenne à écrire
dans le « beth ha séfer » de son village, voilà pour le jeune Jésus, un
vocabulaire réduit à l'essentiel : substantifs.
La maison de
prières
Du foyer de
ses parents, Jésus, guidé par Joseph, va bientôt être mené à la maison de
prières de son village, la synagogue de Nazareth. La synagogue est à la fois
lieu de prière et d'études. On y enseigne la Loi. On y célèbre
les offices de la semaine ou ceux des fêtes. Ce n'est pas un
sanctuaire, le seul lieu saint d'Israël étant le Temple de
Jérusalem.
La synagogue
est une institution spécifiquement juive qui ne comporte pas de clergé. Les
croyants s'y rassemblent pour prier Dieu et s'instruire, chacun
pouvant, à son tour, officier au nom de la communauté tout entière. Le
rabbin surveille le déroulement du culte, mais il ne l'assume pas
seul. Rien, dans sa mise, ne le distingue des autres fidèles. Simplement,
quand il officie, il met sur ses épaules le châle de prières, le « talith »,
vêtement rituel de l'homme s'adressant publiquement à Dieu pour
reconnaître sa grandeur.
Joseph emmène
l'enfant Jésus à la synagogue dès ses premières années. Il l'y
mène au minimum trois fois par semaine : le sabbat (vendredi soir et
samedi), le lundi et le jeudi où a lieu la lecture de la Torah. Il l'y mène
aussi pour les grandes fêtes ; pour ce jour de l'an « religieux » qu'est la
Pâque, évocatrice de la libération d'Égypte ; pour le jour de l'an
« civil » qu'est « Rosh Hashana », anniversaire de la création du monde. Il
l'y mène enfin pour « Kippour », le grand jeûne d'expiation, qui
dure de la tombée de la nuit au crépuscule suivant. Pour un enfant comme
Jésus qui n'a pas atteint la majorité religieuse, c'est-à-dire la
treizième année, un demi-jeûne suffit. Bref, il l'y mène pour toutes les
solennités et anniversaires des grands faits de l'histoire juive.
Voici
Joseph à son banc, revêtu de son « talith » aux offices où l'on sort la Loi.
Il a la tête couverte, en signe de soumission et de crainte devant l'Éternel.
A côté de lui, l'enfant Jésus, la tête également couverte, tantôt
attentif à la célébration du culte, tantôt distrait et fatigué par ces
prières qui lui paraissent souvent interminables dans une langue qu'il ne
connaît pas.
Jésus apprend
à dire « Amen », moment décisif de sa participation au culte. Comme dit le
Talmud, « l'enfant acquiert une part au salut futur, dès qu'il commence à
dire : Amen ». Il apprend à distinguer les grands moments de la prière,
correspondants aux divisions de la journée : l'office du soir, l'office du
matin, l'office de l'après-midi.
L'enfant
Jésus grandit en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les
hommes (Luc 2, 52). Il a douze ans : il approche de son initiation
religieuse, de la « bar-mitswa », qui se pratique à treize ans et marque
l'intégration complète du jeune juif à la communauté d'Israël. Cette
solennité accomplie, Jésus sera, religieusement parlant, adulte. Il pourra
compter parmi les dix hommes assemblés, dont la présence est nécessaire pour
célébrer l'office synagogal. Pendant plusieurs mois, Jésus s'est préparé à
cette cérémonie, apprenant les prières et le texte de la « Torah » qu'il
devra lire publiquement et, comme Joseph, il revêtira le « talith » pour
entrer à la synagogue. Pour la première fois, c'est lui qui célèbrera
l'office du Shabbat.
D'après le
livre de Robert ARON,
Les
années obscures de Jésus
(Grasset, 1960)
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