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Par Marie-Jeanne Bérère Docteur en théologie, a enseigné à la faculté de théologie de Lyon in Marie tout simplement éditions de l'atelier, Paris, 1999
MARIE VIVANTE DANS LA COMMUNION AVEC DIEU
Personne ne sait rien de la mort de Myriam de Nazareth, ni les circonstances, ni le lieu, ni le moment. Mais compte tenu des images de sainteté et de virginité avec lesquelles les chrétiens ont pensé à Marie dans leurs dévotions, l'idée de son passage de la terre à la gloire du ciel, immédiat et exempté de la corruption du tombeau, a été facilement répandue comme une pieuse croyance, selon de nombreux auteurs. Les apocryphes situent la mort de Marie à Jérusalem ; la tradition qui la raconte comme s'étant produite à Éphèse ne paraît pas plus ancienne que le XVIe siècle. Elle a été rapportée au XVIIe siècle, par l'historien français Le Nain de Tillemont, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles. Un peu plus tard, sous l'influence de la spiritualité du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, il est devenu courant pour honorer la mort et l'Assomption de Marie, de dire qu'elle mourut d'amour, et que ce fut le désir d'être unie à son fils qui sépara son âme de son corps.
Endormie dans le Seigneur
Dès les premiers siècles, les communautés chrétiennes ont célébré la Dormition de Marie, commémorant ainsi le moment où la mère de Jésus a quitté ce monde terrestre. À l'époque de cet événement, certains juifs croyaient en une résurrection, et surtout, l'expérience faite par les apôtres de la présence du Christ vivant au-delà de sa mort sur la croix, soutenait la certitude que tout être humain ne retourne pas au néant après sa vie terrestre, mais que sa mort est un endormissement, un sommeil, dont il s'éveillera au jour fixé par Dieu pour le relèvement de tous. Ce que Dieu a fait pour Jésus, l'éveiller d'entre les morts, il le fera pour tous les humains. Sous l'influence d'une certaine philosophie néoplatonicienne, la théologie chrétienne postérieure a décrit l'être humain composé d'une âme rationnelle immortelle et d'un corps charnel corruptible. La mort est devenue la séparation de l'âme et du corps, l'âme retournant à Dieu, après une nécessaire purification, le corps se désagrégeant dans la corruption. La résurrection est alors envisagée comme une sorte de reconstitution de l'être humain, pour une situation de gloire ou une situation de malheur, l'une et l'autre définitives. L'insistance de la réflexion mariale à magnifier Marie par des images de perfection physique et morale a conduit la mariologie à affirmer que Marie, dès sa mort terrestre, était entrée dans la gloire divine avec son fils. Son âme ne pouvait avoir besoin d'aucune purification. De plus, il semblait contraire à toute piété sincère de considérer qu'elle soit obligée d'attendre, dans une préparation purificatrice, la réunion de son âme et de son corps lors de la résurrection finale des élus. C'est alors qu'on a parlé d'assomption, c'est-à-dire, d'élévation glorieuse pour Marie.
Réunie à son fils au ciel Mais de nombreuses hypothèses sur les modalités d'une glorification de Marie ont été émises, toujours alimentées par les récits des apocryphes. Peu à peu, le terme d'assomption a supplanté, dans l'église d'Occident, celui de dormition pour évoquer la fin terrestre de Marie. Les divergences des théologiens, à propos de cette assomption, portaient sur la détermination du lieu où se tient Marie après son élévation dans la gloire. Les uns ont imaginé pour elle un ciel particulier, différent de celui où vont les autres âmes humaines purifiées en attendant la résurrection de leur corps. D'autres ont situé l'endroit bienheureux de l'exaltation de Marie, quelque part au-dessus des anges et au-dessous de Dieu.
Ces hésitations, pour imaginatives qu'elles soient, témoignent à la fois du désir pieux de glorifier Marie et d'une réticence théologique à la mettre d'emblée au rang de la divinité de son fils. S'appuyant sur l'idée de sa conception immaculée et déclarant alors que, préservée de la faute originelle, Marie ne pouvait pas en avoir encouru la sanction qui est la mort corporelle, certains mariologues ont conclu que la mère de Jésus ne peut pas être réellement morte, mais qu'elle est passée directement de sa vie terrestre à la vie céleste. Dans cet ordre d'idées, une hypothèse assez répandue suppose que, par respect filial, Jésus ne pouvait manquer d'honorer sa mère de la plus belle façon qui soit, et qu'alors, il se devait de la préserver de la corruption du tombeau. Puisqu'il le devait, et que bien sûr, il le pouvait, disent ces auteurs, il l'a certainement fait. Et de conclure le raisonnement par cette déclaration : on doit donc croire que Jésus a élevé sa mère avec lui dans la communion de Dieu. En réalité cette présentation des choses ne fait qu'imputer au Christ la logique personnelle de ceux qui l'expriment. Elle a sans doute contribué, à propos de la mère de Jésus, à déplacer la pensée de foi appuyée sur la résurrection du Christ, qui tient que les êtres humains après leur mort corporelle entrent dans une autre vie où ils peuvent rencontrer Dieu, vers l'affirmation imaginaire d'une élévation glorieuse où, a-t-on-dit, Marie resplendit comme une reine à la droite de son fils, le roi immortel des siècles. Cette figure de Marie en gloire céleste, devenue si traditionnelle et si souvent représentée par les peintres et imagiers, n'est pourtant pas exprimée dans la formule dogmatique de l'assomption de Marie.
La Constitution apostolique Munificentissimus Deus, par laquelle Pie XII a proclamé l'Assomption de Marie, le 1er novembre 1950, retrace dans ses attendus les évolutions de la pensée mariale dont nous venons de parler. Mais l'argumentation développée pour amener la définition dogmatique reste fondée, non d'abord sur les perfections attribuées à Marie, mais sur sa proximité avec Jésus, proximité qu'elle tient de son existence maternelle humaine auprès de son fils. Marie, dit le texte doctrinal qui accompagne la définition, a toujours été intimement unie à Jésus et partageant toujours son sort. Aussi doit-elle partager avec lui sa victoire sur la mort et sa glorification. Par cette définition, les catholiques sont donc invités à reconnaître, simplement, dans la foi, que Marie ayant achevé sa vie terrestre - ce qui est la situation commune - vit maintenant dans la gloire céleste en corps et en âme - ce qui est également la situation définitive de tous les humains sauvés.
L'expression en corps et en âme reflète la manière d'évoquer l'être humain tout entier corporel et spirituel, sans être pour autant une description de ce qui fait la spiritualité et la corporéité humaines. Si nous considérons la figure dogmatique de Marie que tracent les quelques lignes de la Définition, elle apparaît très simple et modeste. Marie est montrée bénéficiaire de la plénitude de vie avec Dieu promise à tout être humain uni au Christ pour l'au-delà de sa vie terrestre. En ce sens, les chrétiens croient, de foi, que Marie se tient dans cette vie pleine de communion avec Dieu, comme précisément, elle n'a jamais été en situation d'éloignement, ni même de moindre proximité, avec Jésus. Dans cette figure de Marie-toujours-unie-à-son-fils, qui est accueillie dans la vie éternelle, peut être lue et saisie la surabondance du salut offert à tous, selon une formule de Jean-Paul II disant : Marie est arrivée là où nous allons tous, puisque la vie avec Dieu est pour tous communion définitive avec le Christ. L'image - celle du salut offert et reçu en Marie - n'est pas nouvelle. Celle de l'Assomption répète et prolonge les figures de Marie, mère du Christ, vierge et sauvée, que nous avons déjà rencontrées, leur apportant seulement une dimension d'accomplissement. Par l'expression de l'assomption mariale, nous n'apprenons rien du destin de Myriam de Nazareth qui ne soit de l'ordre de l'espérance chrétienne commune ; mais en la reliant aux autres figures signifiantes de la foi, nous pouvons saisir que l'Église tient pour réalisée par le Christ la promesse divine de vie éternelle. De l'image de Marie-préservée-du-péché à la pointe initiale de sa vie à celle de Marie-exaltée-dans-la-gloire-céleste jusqu'aux horizons de son éternité, le personnage dessiné par les déclarations dogmatiques mariales évoque avec intensité le don sans repentance ni mesure de Dieu, l'immensité du salut, la force de la Parole qui réalise ce qu'elle dit, au-delà de tout ce que les humains peuvent concevoir. Elles disent, ces figures concordantes de Marie, la munificence de Dieu en faveur de l'humanité tout entière. Nous pouvons remarquer que, si les textes de l'Écriture au sujet de Marie sont peu nombreux et sans fioritures merveilleuses, les déclarations dogmatiques elles aussi, sont succinctes et sans surcharge d'imagination. Elles sont également suffisamment précises et rigoureuses pour bien cerner le point de la foi qu'elles visent, et suffisamment ouvertes à la réflexion en direction de l'authenticité qu'elles ont mission de préserver, pour que la pensée croyante ne s'attarde pas à répéter les formules sans les replacer dans leur contexte. La sobriété des figures dogmatiques de Marie, qui s'opposent aux débordements de certains lyrismes de la piété, respecte et garantit l'humanité de la mère de Jésus, se rendant apte, alors, à signifier son rôle irremplaçable dans l'histoire de Jésus où se joue le salut. La dérive du discours qui porte une mariologie à des extensions indues de la doctrine, ne provient donc pas des textes dogmatiques eux-mêmes, mais de l'utilisation des images qu'ils induisent. Revenir aux formules doctrinales afin d'en faire l'exégèse et leur permettre de donner sens pour aujourd'hui, est une tâche importante de la théologie mariale.
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Dernière mise à jour le
28/04/08 |