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Main dans la main

Akiva Eldar
        Traduction : Gérard pour La Paix Maintenant

 

Quand ma petite-fille Tamar, 5 ans, et son père David veulent communiquer sans que maman comprenne, ils parlent arabe. Avec son amie Bana, de Beit Safafa, au sud de Jérusalem, Tamar l’aînée parle moitié hébreu, moitié arabe. Tamar et Bana se sont rencontrées l’année dernière à l’école bilingue Yad b’Yad (« Main dans la Main »).

Dimanche dernier, elles se sont vues de nouveau à l’école maternelle, dans la classe de Sabrine Salman et Natalie May Raphael. Une classe de 30 élèves, moitié arabes (musulmans ou chrétiens), moitié juifs. Quelques-uns de ces enfants sont issus de couples mixtes. Certains viennent de Jérusalem-Est, d’autres du quartier arménien de la Vieille Ville.

Cette école a été fondée il y a 10 ans par l’association Yad b’Yad, qui compte trois écoles bilingues en Israël, de la maternelle à la 3ème, pour 410 enfants. Pendant 8 ans, l’une des écoles a fonctionné dans les locaux de la Denmark School, dans le quartier de Katamon à Jérusalem, mais dans un mois, elle va s’installer dans de nouveaux locaux situés entre les quartiers de Patt et de Beit Safafa.  Mardi matin, pour la rentrée, les enseignants ont réuni les enfants pour la « réunion » quotidienne. Sous les décorations célébrant le début de l’année scolaire, Natalie a dit aux enfants, en hébreu, que le grand-père de Tamar voulait en savoir plus sur leur école. Sabrine a expliqué, en arabe, que l’invité voulait comprendre en quoi leur école était si particulière.

­ « On parle arabe et aussi hébreu », dit Eviatar, la mine très sérieuse.

­ Ca te plaît ?

Eviatar réfléchit un moment : »Parfois oui, parfois non. » Natalie approuve : « C’est vrai, on n’est pas obligé de tout aimer. »

A la question qui s’impose, « Quelle fête est pour bientôt ? », les enfants répondent en choeur «Rosh Hashana. » Haviva ajoute en arabe : « On prépare des grenades. » (Le fruit, symbole de la nouvelle année, pas l’arme !)

­      « De qui est-ce la fête ? » demandent les enseignants.

­      « Des juifs », répondent les enfants.

­      « Et qui va faire la  fête ? »

­       « Tout le monde ensemble. »

­      « Comment allez-vous la célébrer ? »

­      « On va manger des pommes trempées dans du miel. »

­      « Et qu’allons-nous faire pour le Ramadan ? »

­      « Nous allons construire une tente et les adultes jeûneront le jour et mangeront la nuit. »

Une petite fille lève le doigt : « J’aime bien aussi que Hanouka tombe en même temps que Noël, mais j’aimerais aussi que les enfants juifs apprennent un peu mieux à parler arabe. »

Adam, un enfant juif aux cheveux blonds, entame un chant de Noël en arabe, repris par un certain nombre d’enfants juifs plus âgés. L’an dernier, à Hanouka, nous avions fêté l’anniversaire de Tamar, et la maternelle était décorée d’une ménorah, de toupies (jeu traditionnel de Hanouka), d’un arbre de Noël et d’une tente avec des coussins colorés et une fontaine à café. Les vacances sont calculées pour coïncider avec les fêtes des trois religions.

Tamar sait qu’il y a dans sa classe des enfants qui parlent hébreu et d’autres arabe, mais elle ne parle jamais d’enfants « juifs » ou « arabes ». Apparemment, elle n’associe pas encore les enfants arabophones de sa classe aux enfants tués à Gaza qu’on voit à la télévision.

Quand Tamar commencera à comprendre la soi-disant menace démographique, elle pourra songer à son amie Rima, qui paraît assez peu menaçante. Rima est la fille d’Ala Khatib, qui dirige l’école avec Dalia Peretz. Comme pour les enseignants de maternelle, le personnel de l’école comprend des femmes juives et musulmanes pratiquantes (les hommes sont très rares) : la direction est très sourcilleuse sur l’égalité.

Ala Khatib vient de Tira. Il a une maîtrise en génétique obtenue à l’université Hébraïque de Jérusalem. Il dit que les enfants adorent les fêtes, mais quand ils en viennent au passage de la Haggadah de Pessah : « Déversez Ma colère sur les nations qui ne Me reconnaissent pas », les enfants arabes se sentent mal à l’aise. « Dès le cours préparatoire, nos élèves savent que les enfants juifs ont « le pacte d’Isaac » et que les Arabes ont « le pacte d’Ismaël’ », dit Khatib. « Chacun a sa propre histoire. »

Dalia Peretz ajoute que le principe de l’école est que les gens ne sont pas obligés d’être d’accord sur tout : « Nous vivons dans une réalité complexe, et avec elle, nous créons quelque chose de nouveau. »

Yad b’Yad ne prétend pas apporter des solutions politiques, ni créer une manière de voir uniforme. Ce n’est pas un hasard si l’école se nomme bilingue ou tri-religieuse. Idem pour les écoles Galil, créée il y a dix ans pour les enfants de la région de Misgav, Sha'ab et Sakhnin (230 élèves), «Un Pont sur le Wadi », ouverte dans la région de Wadi Ara (200 élèves), et pour la nouvelle école de Yad b’Yad qui a ouvert ses portes la semaine dernière à  Beer Sheva (60 élèves dans deux classes de maternelle). « Notre but est de créer un partenariat civil qui permette aux Juifs et aux Arabes de vivre ensemble, chaque groupe conservant son identité et sa culture », dit Peretz. Khatib ajoute : « Nous essayons d’enseigner aux élèves la valeur de la vie, qu’il n’est pas bon de mourir pour son pays mais plutôt d’y vivre bien. »

« Nous ne vivons pas sur une île déserte », dit Peretz. »Le monde extérieur pénètre constamment. » Pendant la deuxième Intifada, un attentat meurtrier s’est produit à une rue de l’école. Les enseignants ont réuni les enfants, tous ensemble bien sûr, et parlé avec eux du conflit, de la violence et de la peur.

« Nous avons parlé de la mort d’Arafat, et certains ont dit que c’était un terroriste », se souvient Khatib. « Quand Ariel Sharon a eu son malaise, certains enfants, dont des Arabes, ont souhaité qu’il guérisse. »

Chez les plus grands, on apprend les poèmes de Mahmoud Darwish, ainsi que la signification du drapeau israélien qui flotte sur le toit de l’école. Au printemps dernier, la direction a envoyé une lettre aux parents : « Demain, nous marquerons la Journée de la Mémoire pour les soldats tombés au combat et pour les victimes d’attentats terroristes. Dans trois semaines, nous marquerons le Jour de la Nakba. L’école reconnaît qu’il existe deux manières principales de raconter l’Histoire, et elle n’obère ni le fait ni l’existence d’un conflit. Toutefois, il n’est pas moins important de souligner ce qui nous unit, et ce que nous avons en commun. Pour la Journée de la Mémoire et le Jour de la Nakba, les enfants peuvent choisir de participer à la cérémonie ou aux activités de l’autre nation. Les parents qui ne veulent pas que leurs enfants participent à une cérémonie sont priés de l’expliquer à leurs enfants et de les préparer. »

A Yad b’Yad, on encourage l’implication des parents et les activités familiales en-dehors des heures de cours. Natalie May Raphael, institutrice en maternelle, dit qu’elle espère que les Juifs commenceront à fréquenter davantage les quartiers arabes et qu’ils arrêteront de la regarder bizarrement quand elle conduit son jeune fils chez une baby-sitter à Beit Safafa : « Les parents juifs ont beaucoup à apprendre des Arabes sur la volonté d’engager un dialogue ouvert et sur le respect du maître.  Jamais on ne verra un parent arabe faire des reproches à un enseignant. »

En classe de maternelle, l’hébreu des enfants arabes est bien plus fluide que l’arabe des enfants juifs. Khatib dit que la dominance des enfants juifs persiste pour les classes plus avancées : « Dans la cour, quand sept enfants arabes parlent ensemble en arabe, et qu’un enfant juif, qui lui aussi parle arabe, se joint à eux, ils passent à l’hébreu. »

La direction espère que le ministère de l’éducation lui donnera bientôt l’autorisation d’enseigner jusqu’en terminale. Entre-temps, les écoles bilingues ont du mal à conserver les enfants juifs au collège. Dans les classes de 5èmes et 4èmes, il ne reste que peu de Juifs, et plus du tout en 3ème. Khatib dit que cela est dû à l’existence d’autres collèges prestigieux à Jérusalem. Ou peut-être, quand les enfants deviennent adolescents, leurs besoins sociaux et les messages multiples qu’ils reçoivent de la société juive leur font voir l’environnement de Yad b’Yad autrement que ce que Tamar et ses amis de maternelle voient à l’âge de 5 ans.

 

 

Rivka.

Rivka est une infirmière israélienne, dans les 30 ans. Elle travaille à plein temps dans l'unité d'oncologie et administre les soins. Elle était l'une des rares dans toute l'unité à parler anglais, et elle s'est battue contre la moitié de l'équipe pour faire reconnaître l'assurance de ma mère. Devant ma mère, elle a fait face à la responsable administrative, et a hurlé en hébreu sur deux employés qui avaient besoin d'une signature supplémentaire avant de préparer la dose. Toute la journée, elle s'est assurée qu'on s'occupait de ma mère et qu'on répondait à toutes les questions.

Quelques-uns de mes amis, ma tante et moi étions assis auprès de ma mère pendant ces quelques heures. Alors que le médicament s'infusait lentement dans son système sanguin, nous avons parlé du cancer, de Jérusalem, d'énergie positive, de Washington, de mon appartement et d'un million d'autres choses. Dans la salle d'oncologie, les conversations se tenaient en arabe, en anglais, en hébreu, et parfois même en russe. Personne ne semblait prêter attention à l'entrelacs des accents et des langues.

A la fin du traitement, Rivka est venue dire au revoir à ma mère. Maman lui a demandé si elle serait là le lendemain. Rivka a répondu que, malheureusement, c'était son jour de congé. Maman a ri : "C'est bien ma chance, vous ne serez pas là." J'ai su que, pendant ce bref moment, ma mère avait oublié le check point, la détérioration de son hébreu (la langue de l'occupant) et les couvre-feu sans fin. Elle ne se souvenait que de Rivka, la gentille infirmière qui lui avait rendu sa journée un peu plus facile. Avant de rentrer à Ramallah, nous avons fait un détour par le Mont des Oliviers et la Vieille Ville. Jérusalem n'avait plus cet air familier, douillet ou à couper le souffle, mais je n'ai pu m'empêcher de penser que, quelque part dans Jérusalem Ouest, il y a un vieil hôpital où persistent la compréhension et peut-être même une étrange forme d'amour.

 

 

Une interview de Yaakov Agmon à Radio Tsahal (de l’Armée) le 18 août 2007, à 9 h.00

– avec Basem Armin, fondateur du groupe “combattants pour la paix”

 

– Basem Armin, où habites-tu?

– J’habite Anata.

– Quelle carte d’identité as-tu?

– Celle des territoires.

– Tu viens parfois à Jérusalem?

– Oui avec un permis.

– En passant par tous ces barrages?

– Bien sûr comme tout le monde.

– Tu es né…

– Je suis né en 1968 dans un petit village Seir, d’une famille moyenne pas très grande, qui est à l’origine du village, les premiers qui ont habité le village. Une grande partie est allé vivre en Jordanie et d’autres pays arabes.

– Où as- tu appris l’hébreu?

– Dans les prisons israéliennes.

– Oui, c’est l’Université de la vie. Combien de temps es-tu resté?

– Sept ans, de 1985 à 1992.

– Comme es-tu arrivé en prison?

– En 1981 avec 5 copains on a formé un groupe paramilitaire, on a jeté des pierres, brandi un drapeau palestinien. On a trouvé de vieilles armes qu’on a utilisé contre les soldats qui venaient: qu’est-ce qu’ils veulent, qui sont-ils? Ils ne parlent même pas notre langue, et on sent comme enfants qu’on n’a pas d’autre choix que de s’opposer, défendre sa liberté en tant qu’enfant, pas du point de vue national. La seule incitation venait de la présence des soldats. On n’avait aucune formation ni enseignement, on ne savait pas ce qu’est l’occupation. Ni ce que c’est juif ou israélien.

– Tes parents ne t’ont rien expliqué?

– Non! une fois j’ai interrogé mon père, il m’a dit: Les juifs viennent occuper les [terres des] arabes. J’ai demandé: Pourquoi?! il m’a dit: J’sais pas…

– Et à l’école, on ne vous a rien expliqué?

– Non, à l’école c’est défendu de parler de rien d’autre que les livres d’école.

– Et dans ces livres tu n’as rien appris sur les juifs?

– Rien du tout…

– Et à quel âge as-tu été mis en prison?

– A 17 ans. Je suis passé des jeux d’enfants – la nuit lancer des pierres, agiter le drapeau – au statut de héros, sans que je l’ai choisi.

– Et pour ces jets de pierres, tu as eu 7 ans de prison?

– Non… bien sûr, pas pour “jets de pierres”. Quand on lit l’acte d’accusation: on y voit qu’il s’agit d’un “terroriste, violent, membre d’une organisation illégale” etc…

– Et tu t’es retrouvé “héros”?

– C’est ce que j’ai découvert, et j’ai voulu savoir qui je suis. Pourquoi j’ai jeté des pierres, qui ils sont, pourquoi, quelle est leur histoire… et mon histoire à moi. J’ai commencé à étudier pour savoir pourquoi je suis là.

– Vous ne vous êtes pas organisés, un groupe d’arabes pour étudier, entreprendre des actions?

– Il y a des sessions, trois fois par jour, et chaque groupe, chaque parti forme ses membres suivant sa ligne. On examine pourquoi on lutte. Chacun se pose la question: pourquoi lutter contre les juifs, il faut les tuer.. Tu te poses la question, tu dois t’expliquer pourquoi! Par exemple Jibril Rajoub était dans ces groupes dans le passé, il disait:  Si tu te contentes de dire tout le temps “je dois les tuer”, “faut en finir avec l’occupation”, sans comprendre rien en politique, tu deviens un assassin, un terroriste…

– Tu dois apprendre…

– Oui, apprendre pourquoi tu luttes. Etre convaincu, croyant, et la lutte ce n’est pas seulement tirer; parler aussi, c’est combattre.

– Quand as-tu senti que tu commençais à comprendre les juifs?

– A dire vrai, je ne peux pas dire que j’ai commencé à comprendre les juifs en prison. Seulement après être sorti. En prison, les gardiens sont tes ennemis, les colons, les soldats, c’est ça le peuple israélien. Toujours agressif, voulant tuer en toi ton humanité, si bien que tu ne penses qu’à te venger. Et là tu deviens une bête. On a essayé d’être plus forts, pour prouver qu’on est aussi des êtres humains.

[puis il raconte comment des soldats un jour sont entrés, les ont mis à nus dans 8 cellules et les ont battus, sans raison. Il a demandé au gardien: Pourquoi? Il a répondu: Non, non, c’est pas nous, c’est des soldats qui sont venus faire un “exercice”… Et ce n’est pas un cas isolé.]

– Vous n’avez pas porté plainte?

– On ne peut rien faire, c’est organisé comme ça.

– J’ai donné comme titre à cet interview: “Combattant pour la paix”. Explique-moi comment après avoir vécu tout cela en prison, soudain tu te mets en tête qu’on peut faire autrement, par des voies pacifiques… On ne te croira pas!

– Oui, il faut être vraiment fort. Et convaincre les autres qu’on a changé. Je peux m’expliquer très simplement: On entend tout le monde, politiciens, officiers, dire "Il n’y a pas de solution militaire". J’ai commencé à réfléchir: Depuis 60 ans, on a tout essayé, Israël avec toute sa puissance, n’est pas en sécurité, même avec le mur, on entend dire qu’il y a des alertes à la bombe, et la Palestine n’est pas libérée. Il faut changer notre comportement, lutter autrement. Je me suis convaincu que celui qui doit combattre avec le peuple palestinien, c’est le peuple israélien!  Il doit cesser son occupation.

– Tu sais, on a souvent dit: En Israël il y a des mouvements pour la paix, qui manifestent contre l’occupation etc… et rien chez les Palestiniens.

– La majorité veut la paix, mais hélas les médias israéliens ne le montrent pas. L’israélien qui vient à Jéricho, Ramallah, il découvre que tout ce qu’il a appris, c’est faux. Il découvre des tas de groupements organisés qui parlent avec des israéliens.

– Les reporters ne le racontent pas?

– Non, je leur reproche, ceux qui parlent arabe, et savent la vérité, ne le disent pas. Le commentateur ment. Or ils peuvent former l’opinion publique. Les Israéliens qui entrent dans les territoires et sont pris, doivent payer de grosses amendes. On ne veut pas qu’ils sachent.

– Mais, il y a eux des gens [Israéliens] qui sont allés dans les territoires sans autorisation et… ne sont pas revenus [= ont été tués], il faut bien être prudent.

– Pour un cas, il ne faut pas généraliser.

– En prison ou après, as-tu pensé: Ces Israéliens, pourquoi ils agissent comme ça, quelle est la raison?

– Bien sûr, c’est arrivé après que j’ai vu un film sur la Shoa, “La liste de Schindler”, c’est la chose la plus dure que j’ai vu dans l’histoire humaine, 6 millions tués, brûlés, tous tout nus, chacun attend son tour, sans résister, sans aucune accusation. Je me suis vu en train de pleurer, sur leur Shoa, je m’identifiais à eux. J’oubliais que c’étaient des juifs, et que j’étais dans leur prison. Et j’étais furieux: Pourquoi ça?  pourtant ils n’ont rien fait! Et maintenant pourquoi les Israéliens sont si agressifs, quand on jette une pierre  sur une jeep, arrivent d’autres jeeps, des hélicoptères, pour l’attraper et ils imposent un couvre-feu. Et j’ai pensé: A cause de la Shoa. Ils ont peur que, encore une fois… Mais je me dis: Ce n’est pas moi qui leur ai fait cela! En Tunisie, en Espagne on les a protégés, donné des papiers comme quoi ils sont musulmans… et maintenant leurs gosses crient: Mort aux Arabes! Comment on en est arrivé là?

– Dis-moi,… tu as parlé avec tes gardiens de prison?

– Il y avait des échanges, mais entre prisonniers et gardiens, c’est la haine. Une fois un gars de Qiriat Arba [quartier juif d’Hébron], me dit: Tu as l’air d’un type tranquille, ça ne te va pas d’être terroriste. Je lui dis: “Je ne suis pas terroriste, je combattant de la liberté, chacun dois se défendre; nous combattons seulement contre les colons, les soldats.” Alors il dit: “Tu oublies que c’est vous, les colons. Les Juifs sont revenus vivre dans leur pays, et bien qu’on vous permette de travailler et de gagner votre vie, vous faites du terrorisme.” Quand j’ai vu qu’il était convaincu, je me suis dit: On pourrait parler, peut-être je vais le convaincre. On s’est mis d’accord. Qui sait, c’est peut-être moi le colon? ou moi je le convaincrai. Je préparais ma leçon, quoi dire… Et cela a duré des mois, et il s’est formé comme une amitié. Et il est arrivé à la conclusion que nous devons vivre ensemble. Et cela m’a renforcé: si en parlant j’ai réussi à changé le type le plus extrémiste, au lieu de lui tirer dessus;  si j’avais continué à m’opposer par le force, il n’aurait jamais pensé à moi, ne m’aurait pas regardé, il y aurait eu vengeance, et c’est le cercle qui se poursuit depuis 60 ans.

– Quand as-tu pensé à fonder ce mouvement?

– D’abord je me suis marié, j’ai fondé une famille…

– Combien d’enfants as-tu?

– J’en avais six, maintenant cinq… Faut les éduquer, qu’ils ne passent pas par où on a passé soi-même.

– Quels âges?

– Le plus grand 13 ans, la petite 4 ans. Je veux leur donner une autre éducation, une autre vue des choses, je ne veux pas qu’ils souffrent. C’est mon message. Alors nous avons commencé à organiser…

– Qui ça, nous?

– Un groupe d’ex-prisonniers, après la période d’Oslo…

– Une belle période…

– Oui, très belle. J’étais pour, beaucoup étaient pour: à Jénine les gens ont porté des fleurs aux garde-frontières en jeep, “Sortez d’ici, c’est tout…”.  Après des années de tuerie et mauvais traitements, on a compris qu’il faut changer le comportement.

– Vous avez consulté vos leaders?

– D’abord je devais me prouver que j’ai changé et pourquoi. Puis on a rencontré notre président, Abou Mazen. Il nous soutenait et disait: Je compte sur vous, sur cette génération,  vous qui êtes en Israël, c’est vous qui ferez la paix . Et dites à vos amis israéliens qu"ils peuvent, eux, décider de quelle façon les Palestiniens leur résisteront. Du point de vue politique il nous soutient et c’est un homme de paix. C’était en 2005 que nous avons fondé Combattants pour la paix.

– Combattants?

– Oui, nous avons combattu, et les uns contre les autres, même contre un frère ou quelqu’un de l’autre bord, et nous avons mis nos armes de côté, et nous avons commencé à parler. Au début 4 palestiniens et 7 israéliens, la première fois c’était le plus dur: tu es en face du soldat qui t’a brutalisé, qui se prend pour Dieu au barrage, qui du doigt fait avancer ou paralyse la file [des palestiniens], qui t’arrête ou démolit ta maison, tu vois toute l’histoire de l’occupation sur la figure de ce gars, tu dois siéger en face de lui et arriver à un échange par curiosité de savoir, savoir qui ils sont. Nous pensions: qui sait? ce sont des gens de la sécurité qui viennent nous arrêter, et eux pensaient: Ce sont peut-être des gars qui vont nous kidnapper. Je voulais savoir: pourquoi ils ont cessé de servir dans les territoires, peut-être ont-ils eu peur de nous, ou bien au contraire… Puis nous avons découvert que nous cherchons la même chose, nous voulons la paix simplement, vivre, élever nos enfants, sans problèmes.

– Dis-moi, de quoi avez-vous parlé dans ces rencontres?

– Au début, chacun voulait prouver qu’il a raison. Un soldat nous a dit qu’il avait servi partout, arrêté des centaines de gens, qu’il a brutalisé des tas de gens, à Kalandia par exemple, ce barrage de mort, [etc], et il me dit: “Qu’as-tu à me regarder comme ça, dis quelque chose!” Et je regardais avec haine et me disais: quelle honte, comment est-ce qu'il parle?! Alors je lui dis: “Tu sais que tout ce que tu as fait ce sont des crimes?” Il répond: “C’est clair”. Je continue: “Que c’est du terrorisme, tu es terroriste?”  Et lui: “Absolument. Et pourquoi je suis ici? parce que j’ai découvert que je terrorise, je suis un occupant, je crée des ennemis, des victimes, alors j’ai cessé.” Il ne m’a pas laissé la possibilité de me disputer avec lui. Je ne voulais pas dire que je n’ai rien fait que de jeter des pierres, je voulais me faire valoir, dire que j’ai jeté des grenades, que j’avais porté des armes. C’est seulement bien après que je lui ai dit que c’était des histoires. Dans nos conférences, on explique tout ça.

– Combien de rencontres?

– Dès la troisième on a commencé à organiser le mouvement de paix.

– Quel était votre but? Bon, vous avez échangé, créé un climat de confiance, mais quel était votre projet d’action?

– Notre message était que nous sommes des deux côtés les instruments de guerre, nous avons combattu, chacun de son point de vue, pour notre peuple. Nous devons parler avec eux, et ils doivent nous écouter. Continuer de combattre l’occupation, c’est clair, nous sommes arrivés ensemble à la conclusion que l’occupation est notre ennemi commun. Nous sommes tombés d’accord que nous devons veiller à la non-violence en toute occasion. C’est ce qui donnera au peuple israélien la confiance, lutter ensemble pour mettre fin à l’occupation. Et on a décidé de continuer à parler en toute situation: qu’il y ait un attentat ici ou là, la seule solution c’est continuer de parler. On a été d’accord que le but accepté par tous c’est deux états pour deux peuples, et Jérusalem partagée. J’ai parcouru la Vieille Ville, et je veux dire: je n’ai rien vu d’israélien dans Jérusalem-est, ni les pierres, ni les restaurants ou les boutiques ou les quartiers, tout est palestinien, rien n’est israélien, ni la saleté ni rien d’autre.

– Vos familles, vos voisins n’ont pas vu en vous des collabos?

– Au contraire. Il y a des gens qui sont d’accord, d’autres pas, mais pas que nous sommes des collabos. Nous avons notre honneur dans la société, nous sommes connus, nous avons payé le prix, […] je n’ai jamais été en danger parce que je parle avec des israéliens. Les gens nous soutiennent; ceux que nous voulons recruter pour notre action, ce sont seulement des combattants dans le passé, d’anciens prisonniers, la majorité sont d’accord, veulent nous rejoindre.

– Est-ce demeuré local, dans le village, ou plus étendu?

– C’est devenu international: nous avons des amis en Europe, en Amérique, en Israël, en Palestine; nous avons commencé à quatre, et nous sommes plus de 300 des deux côtés. La semaine dernière la rencontre était avec des prisonniers palestiniens  qui venaient d’être libérés, qui n’étaient pas prêts à parler, eh bien ils ont reçu les israéliens avec respect, les ont écoutés, ils veulent  nous rejoindre.

– Tu crois qu’il en sortira quelque chose?

– Absolument, sinon je ne perdrais pas mon temps.

– Non, tu sais, ça fait 60 ans qu’on essaie, ça ne marche pas… Ici aussi il y a eu des échanges, des groupes mixtes, et ils ont échoué.

– Nous n’échouerons pas, car nous sommes des combattants. Il faut continuer jusqu’à ce qu’on arrive à la paix. On doit persuader les politiciens, on les obligera à liquider ce problème.

– Comment peux-tu obliger les gens du Hamas qui ne veulent pas reconnaître l’existence du peuple juif [je corrige: l’existence de l’État juif], de vous rejoindre?

– Bon, le Hamas c’est une organisation, ce n’est pas le gouvernement. Comme il y a en Israël des partis qui ne voient même pas le peuple palestinien, et veulent les envoyer en Jordanie etc…, il y a aussi le Hamas. Et je crois que le Hamas est prêt à un État palestinien dans les frontières de 1967. On ment au peuple. Je ne peux pas croire que le peuple israélien sait ce qui se passe dans les territoires et est complice, ce n’est pas possible! Que les soldats, sans que tu sois coupable, et cassent la main, la tête. Ils te font choisir: ta punition c’est la main droite ou la main gauche, choisis! C’est connu. [il cite un cas de jeune pris au hasard et  battu sur la tête et mort – et au tribunal un des 5 soldats a avoué].  Pour eux ce jeune n’était pas un être humain, seulement un ennemi, un suspect.

– Basem, je me demande où tu trouves la force de continuer, alors qu’il t’est arrivé une chose terrible, qu’un soldat israélien a tué ta fille. (il murmure:) Oui…

– Raconte, que c’est-il passé exactement?

– Ma fille Abir avait 10 ans. Le 16 janvier cette année [2007] vers 8 heures, sa mère me dit: "Elle raconte qu’après l’examen elle va jouer avec ses copines" Je lui dis: “Pas question, tu reviens tout de suite à la maison et je t’aide pour tes devoirs, et tu joueras dans la maison.” En allant au travail (je travaille à Ramallah aux archives nationales) coup de téléphone de l’école: Envoie-nous sa mère, elle est tombée. Je téléphone à la maison, sa sœur aînée criait: Abir, Abir, Papa… Une amie prit le téléphone et dit: Ta fille, les soldats lui ont tiré une balle dans la tête, elle est blessée. Depuis deux ans une ou deux jeeps se tiennent devant l’école juste quand les enfants sortent. Si un enfant jette une pierre, il faut lâcher du gaz lacrymogène! J’arrive à l’hôpital, elle était dans un état grave. Je disais: Sûrement des enfants ont jeté des pierre et les soldats ont tiré… Eh bien, non, il n’y avait rien eu. Ma fille était sortie avec ses copines et allait vers Anata, une jeep les dépasse, et d’après la reconstitution de la police, un coup de feu, et ma fille tombe à plat. Il n’y avait ni tension, ni manifestation ce jour-là. Elle est tombée, comme ça, bêtement.

– Quelle fut ta première réaction?

– Ma première réaction a été: Je continue ma route, j’y crois. Cela faisait juste deux ans avant que nous avions commencé ensemble, nous devons continuer. Nous devons protéger nos enfants, des deux côtés, qu’ils soient hors de cette sale guerre. Je crois en l’homme, en la justice. J’ai dit au tribunal: Je ne vous crois pas. La police a fait une enquête, et a fermé le dossier en disant: Il n’y a aucune preuve que cela vienne des soldats. J’ai pourtant un témoin, qui a vu la télévision et a dit: Oh, moi j’ai tout vu, j’ai vu que les soldats ont tiré et qu’elle est tombé. Et lui, c’est un palestinien qui était policier dans la police israélienne. Je veux faire appel, et arriver à la Haute Cour.

– Comment réagit-on dans ta famille?

– Ma femme, Dieu merci, me soutient, le plus dur ce sont nos enfants. En fait ma femme à l’hôpital me dit: Fini, pas question de paix!  Je lui dis: “Bon… Et alors, que vais-je dire à mes 30 amis israéliens?”

– Ils t’ont soutenus?

– Ils étaient avec moi, pendant trois jours, à l’hôpital! Et tu me demandes: “D’où reçois-tu cette force?” Eh bien, de mes amis! Cette fille était comme leur fille. Aujourd’hui je le dis, et sans hésitation: Maintenant nous sommes une famille, des frères, nous avons vécu cela ensemble.

– Vous continuez à vous rencontrer? Et toi tu continues à être le président de ce groupe?

– Non, je suis seulement un du groupe.

– Aucun regret? Comment tu expliques à tes enfants?

– Je n’ai pas hésité une minute. Mais mes enfants demandent: “Ils l’ont tuée, alors pourquoi ne pas se venger? Je vois des soldats près de l’école, je veux au moins leur jeter des pierres.” Et moi je ne veux pas perdre mon fils pour une question de pierres. Je lui ai parlé des heures, toute une nuit. “Je veux que tu réussisses à l’école, et puis que tu ailles les rencontrer, les persuader. C’est notre message, c’est comme cela que tu combattras, cela vaut plus que des pierres, plus qu’un revolver. Jette des pierres, risque ta vie, qu’est-ce qu’il en sortira? Rien!” Il a compris et m’a promis d’aller dans ce sens.

– L’enterrement était au village.

– Non, j’avais promis à Abir que j’irai prier  la mosquée Al-Aqsa, et l’enterrerai à Jérusalem. Elle voulait toujours que je l’accompagne à Al-Aqsa. C’était vendredi, on ne voulait pas libérer le corps [de l’hôpital] de peur que je n’organise une grande manifestation. J’ai dit: Elle n’est pas une combattante, c’est une enfant, mais je veux que beaucoup l’accompagnent, c’est un honneur pour nous musulmans. Et le sang de ma fille est devenu un pont entre israéliens et palestiniens; même à l’hôpital des palestiniens venaient nous rendre visite, et voyant nos amis israéliens ils demandaient: Qui c’est, ces gens-là? J’ai dit: Ce sont mes amis, hommes, femmes, enfants qui sont venus me soutenir. Au début ils [les palestiniens] n’ont pas voulu parler avec eux. Mais deux semaines après l’enterrement, on a invité tous les israéliens, on a faire une barbecue, avec honneur, parce qu’ils m’avaient soutenu, alors qu’ils [les palestiniens] n’avaient pas voulu leur parler. Autrement dit, on avait gagné de nouveaux partisans de la paix.

– Tu ne rêves pas?

– Non! cela peut arriver, et cela arrive;   il faut faire la paix avec soi-même d’abord. Au début j’avais dit à Noam [le premier soldat rencontré]: “J’ai tiré, etc…” ce qui n’était qu’un mensonge: j’ai donc fait la paix avec moi-même, avec la vérité: Oui, je n’étais qu’un enfant, je n’ai pas tiré. Je vois la réaction des gens… vraiment je ne rêve pas. C’est ce qu’il y aura à la fin: pas d’occupation, nous parlerons, nous vivrons ensemble. Impossible autrement…

 

[recopié presque intégralement d’après un enregistrement de 50 minutes

Transmis par Yohanan

 

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Main dans la main, une école bilingue arabe/hébreu

Rivka

18 aout 2007
Une interview à la radio de l'armée

 

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Mis à jour le 03/07/2009

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