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Main dans la main
Akiva Eldar
Traduction : Gérard pour La Paix
Maintenant
Quand ma petite-fille Tamar, 5 ans, et son père
David veulent communiquer sans que maman comprenne, ils parlent arabe. Avec
son amie Bana, de Beit Safafa, au sud de Jérusalem, Tamar l’aînée parle
moitié hébreu, moitié arabe. Tamar et Bana se sont rencontrées l’année
dernière à l’école bilingue Yad b’Yad (« Main dans la Main »).
Dimanche dernier, elles se sont vues de nouveau
à l’école maternelle, dans la classe de Sabrine Salman et Natalie May
Raphael. Une classe de 30 élèves, moitié arabes (musulmans ou chrétiens),
moitié juifs. Quelques-uns de ces enfants sont issus de couples mixtes.
Certains viennent de Jérusalem-Est, d’autres du quartier arménien de la
Vieille Ville.
Cette école a été fondée il y a 10 ans par
l’association Yad b’Yad, qui compte trois écoles bilingues en Israël, de la
maternelle à la 3ème, pour 410 enfants. Pendant 8 ans, l’une des écoles a
fonctionné dans les locaux de la Denmark School, dans le quartier de Katamon
à Jérusalem, mais dans un mois, elle va s’installer dans de nouveaux locaux
situés entre les quartiers de Patt et de Beit Safafa. Mardi matin, pour la
rentrée, les enseignants ont réuni les enfants pour la « réunion »
quotidienne. Sous les décorations célébrant le début de l’année scolaire,
Natalie a dit aux enfants, en hébreu, que le grand-père de Tamar voulait en
savoir plus sur leur école. Sabrine a expliqué, en arabe, que l’invité
voulait comprendre en quoi leur école était si particulière.
« On parle arabe et aussi hébreu », dit
Eviatar, la mine très sérieuse.
Ca te plaît ?
Eviatar réfléchit un moment : »Parfois oui,
parfois non. » Natalie approuve : « C’est vrai, on n’est pas obligé de tout
aimer. »
A la question qui s’impose, « Quelle fête est
pour bientôt ? », les enfants répondent en choeur «Rosh Hashana. » Haviva
ajoute en arabe : « On prépare des grenades. » (Le fruit, symbole de la
nouvelle année, pas l’arme !)
« De qui est-ce la fête ? » demandent les
enseignants.
« Des juifs », répondent les enfants.
« Et qui va faire la fête ? »
« Tout le monde ensemble. »
« Comment allez-vous la célébrer ? »
« On va manger des pommes trempées dans
du miel. »
« Et qu’allons-nous faire pour le Ramadan
? »
« Nous allons construire une tente et les
adultes jeûneront le jour et mangeront la nuit. »
Une petite fille lève le doigt : « J’aime bien
aussi que Hanouka tombe en même temps que Noël, mais j’aimerais aussi que
les enfants juifs apprennent un peu mieux à parler arabe. »
Adam, un enfant juif aux cheveux blonds, entame
un chant de Noël en arabe, repris par un certain nombre d’enfants juifs plus
âgés. L’an dernier, à Hanouka, nous avions fêté l’anniversaire de Tamar, et
la maternelle était décorée d’une ménorah, de toupies (jeu traditionnel de
Hanouka), d’un arbre de Noël et d’une tente avec des coussins colorés et une
fontaine à café. Les vacances sont calculées pour coïncider avec les fêtes
des trois religions.
Tamar sait qu’il y a dans sa classe des enfants
qui parlent hébreu et d’autres arabe, mais elle ne parle jamais d’enfants «
juifs » ou « arabes ». Apparemment, elle n’associe pas encore les enfants
arabophones de sa classe aux enfants tués à Gaza qu’on voit à la télévision.
Quand Tamar commencera à comprendre la
soi-disant menace démographique, elle pourra songer à son amie Rima, qui
paraît assez peu menaçante. Rima est la fille d’Ala Khatib, qui dirige
l’école avec Dalia Peretz. Comme pour les enseignants de maternelle, le
personnel de l’école comprend des femmes juives et musulmanes pratiquantes
(les hommes sont très rares) : la direction est très sourcilleuse sur
l’égalité.
Ala Khatib vient de Tira. Il a une maîtrise en
génétique obtenue à l’université Hébraïque de Jérusalem. Il dit que les
enfants adorent les fêtes, mais quand ils en viennent au passage de la
Haggadah de Pessah : « Déversez Ma colère sur les nations qui ne Me
reconnaissent pas », les enfants arabes se sentent mal à l’aise. « Dès le
cours préparatoire, nos élèves savent que les enfants juifs ont « le pacte
d’Isaac » et que les Arabes ont « le pacte d’Ismaël’ », dit Khatib. « Chacun
a sa propre histoire. »
Dalia Peretz ajoute que le principe de l’école
est que les gens ne sont pas obligés d’être d’accord sur tout : « Nous
vivons dans une réalité complexe, et avec elle, nous créons quelque chose de
nouveau. »
Yad b’Yad ne prétend pas apporter des solutions
politiques, ni créer une manière de voir uniforme. Ce n’est pas un hasard si
l’école se nomme bilingue ou tri-religieuse. Idem pour les écoles Galil,
créée il y a dix ans pour les enfants de la région de Misgav, Sha'ab et
Sakhnin (230 élèves), «Un Pont sur le Wadi », ouverte dans la région de Wadi
Ara (200 élèves), et pour la nouvelle école de Yad b’Yad qui a ouvert ses
portes la semaine dernière à Beer Sheva (60 élèves dans deux classes de
maternelle). « Notre but est de créer un partenariat civil qui permette aux
Juifs et aux Arabes de vivre ensemble, chaque groupe conservant son identité
et sa culture », dit Peretz. Khatib ajoute : « Nous essayons d’enseigner aux
élèves la valeur de la vie, qu’il n’est pas bon de mourir pour son pays mais
plutôt d’y vivre bien. »
« Nous ne vivons pas sur une île déserte », dit
Peretz. »Le monde extérieur pénètre constamment. » Pendant la deuxième
Intifada, un attentat meurtrier s’est produit à une rue de l’école. Les
enseignants ont réuni les enfants, tous ensemble bien sûr, et parlé avec eux
du conflit, de la violence et de la peur.
« Nous avons parlé de la mort d’Arafat, et
certains ont dit que c’était un terroriste », se souvient Khatib. « Quand
Ariel Sharon a eu son malaise, certains enfants, dont des Arabes, ont
souhaité qu’il guérisse. »
Chez les plus grands, on apprend les poèmes de
Mahmoud Darwish, ainsi que la signification du drapeau israélien qui flotte
sur le toit de l’école. Au printemps dernier, la direction a envoyé une
lettre aux parents : « Demain, nous marquerons la Journée de la Mémoire pour
les soldats tombés au combat et pour les victimes d’attentats terroristes.
Dans trois semaines, nous marquerons le Jour de la Nakba. L’école reconnaît
qu’il existe deux manières principales de raconter l’Histoire, et elle
n’obère ni le fait ni l’existence d’un conflit. Toutefois, il n’est pas
moins important de souligner ce qui nous unit, et ce que nous avons en
commun. Pour la Journée de la Mémoire et le Jour de la Nakba, les enfants
peuvent choisir de participer à la cérémonie ou aux activités de l’autre
nation. Les parents qui ne veulent pas que leurs enfants participent à une
cérémonie sont priés de l’expliquer à leurs enfants et de les préparer. »
A Yad b’Yad, on encourage l’implication des
parents et les activités familiales en-dehors des heures de cours. Natalie
May Raphael, institutrice en maternelle, dit qu’elle espère que les Juifs
commenceront à fréquenter davantage les quartiers arabes et qu’ils
arrêteront de la regarder bizarrement quand elle conduit son jeune fils chez
une baby-sitter à Beit Safafa : « Les parents juifs ont beaucoup à apprendre
des Arabes sur la volonté d’engager un dialogue ouvert et sur le respect du
maître. Jamais on ne verra un parent arabe faire des reproches à un
enseignant. »
En classe de maternelle, l’hébreu des enfants
arabes est bien plus fluide que l’arabe des enfants juifs. Khatib dit que la
dominance des enfants juifs persiste pour les classes plus avancées : « Dans
la cour, quand sept enfants arabes parlent ensemble en arabe, et qu’un
enfant juif, qui lui aussi parle arabe, se joint à eux, ils passent à
l’hébreu. »
La direction espère que le ministère de
l’éducation lui donnera bientôt l’autorisation d’enseigner jusqu’en
terminale. Entre-temps, les écoles bilingues ont du mal à conserver les
enfants juifs au collège. Dans les classes de 5èmes et 4èmes, il ne reste
que peu de Juifs, et plus du tout en 3ème. Khatib dit que cela est dû à
l’existence d’autres collèges prestigieux à Jérusalem. Ou peut-être, quand
les enfants deviennent adolescents, leurs besoins sociaux et les messages
multiples qu’ils reçoivent de la société juive leur font voir
l’environnement de Yad b’Yad autrement que ce que Tamar et ses amis de
maternelle voient à l’âge de 5 ans.
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Une interview de Yaakov Agmon à
Radio Tsahal (de l’Armée) le 18 août 2007, à 9 h.00
– avec Basem Armin, fondateur du
groupe “combattants pour la paix”
– Basem Armin, où habites-tu?
– J’habite Anata.
– Quelle carte d’identité
as-tu?
– Celle des territoires.
– Tu viens parfois à
Jérusalem?
– Oui avec un permis.
– En passant par tous ces
barrages?
– Bien sûr comme tout le
monde.
– Tu es né…
– Je suis né en 1968 dans un
petit village Seir, d’une famille moyenne pas très grande, qui est à
l’origine du village, les premiers qui ont habité le village. Une grande
partie est allé vivre en Jordanie et d’autres pays arabes.
– Où as- tu appris l’hébreu?
– Dans les prisons
israéliennes.
– Oui, c’est l’Université de
la vie. Combien de temps es-tu resté?
– Sept ans, de 1985 à 1992.
– Comme es-tu arrivé en
prison?
– En 1981 avec 5 copains on a
formé un groupe paramilitaire, on a jeté des pierres, brandi un drapeau
palestinien. On a trouvé de vieilles armes qu’on a utilisé contre les
soldats qui venaient: qu’est-ce qu’ils veulent, qui sont-ils? Ils ne parlent
même pas notre langue, et on sent comme enfants qu’on n’a pas d’autre choix
que de s’opposer, défendre sa liberté en tant qu’enfant, pas du point de vue
national. La seule incitation venait de la présence des soldats. On n’avait
aucune formation ni enseignement, on ne savait pas ce qu’est l’occupation.
Ni ce que c’est juif ou israélien.
– Tes parents ne t’ont rien
expliqué?
– Non! une fois j’ai
interrogé mon père, il m’a dit: Les juifs viennent occuper les [terres des]
arabes. J’ai demandé: Pourquoi?! il m’a dit: J’sais pas…
– Et à l’école, on ne vous a
rien expliqué?
– Non, à l’école c’est
défendu de parler de rien d’autre que les livres d’école.
– Et dans ces livres tu n’as
rien appris sur les juifs?
– Rien du tout…
– Et à quel âge as-tu été mis
en prison?
– A 17 ans. Je suis passé des
jeux d’enfants – la nuit lancer des pierres, agiter le drapeau – au statut
de héros, sans que je l’ai choisi.
– Et pour ces jets de
pierres, tu as eu 7 ans de prison?
– Non… bien sûr, pas pour
“jets de pierres”. Quand on lit l’acte d’accusation: on y voit qu’il s’agit
d’un “terroriste, violent, membre d’une organisation illégale” etc…
– Et tu t’es retrouvé
“héros”?
– C’est ce que j’ai
découvert, et j’ai voulu savoir qui je suis. Pourquoi j’ai jeté des pierres,
qui ils sont, pourquoi, quelle est leur histoire… et mon histoire à moi.
J’ai commencé à étudier pour savoir pourquoi je suis là.
– Vous ne vous êtes pas
organisés, un groupe d’arabes pour étudier, entreprendre des actions?
– Il y a des sessions, trois
fois par jour, et chaque groupe, chaque parti forme ses membres suivant sa
ligne. On examine pourquoi on lutte. Chacun se pose la question: pourquoi
lutter contre les juifs, il faut les tuer.. Tu te poses la question, tu dois
t’expliquer pourquoi! Par exemple Jibril Rajoub était dans ces groupes dans
le passé, il disait: Si tu te contentes de dire tout le temps “je dois les
tuer”, “faut en finir avec l’occupation”, sans comprendre rien en politique,
tu deviens un assassin, un terroriste…
– Tu dois apprendre…
– Oui, apprendre pourquoi tu
luttes. Etre convaincu, croyant, et la lutte ce n’est pas seulement tirer;
parler aussi, c’est combattre.
– Quand as-tu senti que tu
commençais à comprendre les juifs?
– A dire vrai, je ne peux pas
dire que j’ai commencé à comprendre les juifs en prison. Seulement après
être sorti. En prison, les gardiens sont tes ennemis, les colons, les
soldats, c’est ça le peuple israélien. Toujours agressif, voulant tuer en
toi ton humanité, si bien que tu ne penses qu’à te venger. Et là tu deviens
une bête. On a essayé d’être plus forts, pour prouver qu’on est aussi des
êtres humains.
[puis il raconte comment des
soldats un jour sont entrés, les ont mis à nus dans 8 cellules et les ont
battus, sans raison. Il a demandé au gardien: Pourquoi? Il a répondu: Non,
non, c’est pas nous, c’est des soldats qui sont venus faire un “exercice”…
Et ce n’est pas un cas isolé.]
– Vous n’avez pas porté
plainte?
– On ne peut rien faire,
c’est organisé comme ça.
– J’ai donné comme titre à
cet interview: “Combattant pour la paix”. Explique-moi comment après avoir
vécu tout cela en prison, soudain tu te mets en tête qu’on peut faire
autrement, par des voies pacifiques… On ne te croira pas!
– Oui, il faut être vraiment
fort. Et convaincre les autres qu’on a changé. Je peux m’expliquer très
simplement: On entend tout le monde, politiciens, officiers, dire "Il n’y a
pas de solution militaire". J’ai commencé à réfléchir: Depuis 60 ans, on a
tout essayé, Israël avec toute sa puissance, n’est pas en sécurité, même
avec le mur, on entend dire qu’il y a des alertes à la bombe, et la
Palestine n’est pas libérée. Il faut changer notre comportement, lutter
autrement. Je me suis convaincu que celui qui doit combattre avec le peuple
palestinien, c’est le peuple israélien! Il doit cesser son occupation.
– Tu sais, on a souvent dit:
En Israël il y a des mouvements pour la paix, qui manifestent contre
l’occupation etc… et rien chez les Palestiniens.
– La majorité veut la paix,
mais hélas les médias israéliens ne le montrent pas. L’israélien qui vient à
Jéricho, Ramallah, il découvre que tout ce qu’il a appris, c’est faux. Il
découvre des tas de groupements organisés qui parlent avec des israéliens.
– Les reporters ne le
racontent pas?
– Non, je leur reproche, ceux
qui parlent arabe, et savent la vérité, ne le disent pas. Le commentateur
ment. Or ils peuvent former l’opinion publique. Les Israéliens qui entrent
dans les territoires et sont pris, doivent payer de grosses amendes. On ne
veut pas qu’ils sachent.
– Mais, il y a eux des gens
[Israéliens] qui sont allés dans les territoires sans autorisation et… ne
sont pas revenus [= ont été tués], il faut bien être prudent.
– Pour un cas, il ne faut pas
généraliser.
– En prison ou après, as-tu
pensé: Ces Israéliens, pourquoi ils agissent comme ça, quelle est la raison?
– Bien sûr, c’est arrivé
après que j’ai vu un film sur la Shoa, “La liste de Schindler”, c’est la
chose la plus dure que j’ai vu dans l’histoire humaine, 6 millions tués,
brûlés, tous tout nus, chacun attend son tour, sans résister, sans aucune
accusation. Je me suis vu en train de pleurer, sur leur Shoa, je
m’identifiais à eux. J’oubliais que c’étaient des juifs, et que j’étais dans
leur prison. Et j’étais furieux: Pourquoi ça? pourtant ils n’ont rien fait!
Et maintenant pourquoi les Israéliens sont si agressifs, quand on jette une
pierre sur une jeep, arrivent d’autres jeeps, des hélicoptères, pour
l’attraper et ils imposent un couvre-feu. Et j’ai pensé: A cause de la Shoa.
Ils ont peur que, encore une fois… Mais je me dis: Ce n’est pas moi qui leur
ai fait cela! En Tunisie, en Espagne on les a protégés, donné des papiers
comme quoi ils sont musulmans… et maintenant leurs gosses crient: Mort aux
Arabes! Comment on en est arrivé là?
– Dis-moi,… tu as parlé avec
tes gardiens de prison?
– Il y avait des échanges,
mais entre prisonniers et gardiens, c’est la haine. Une fois un gars de
Qiriat Arba [quartier juif d’Hébron], me dit: Tu as l’air d’un type
tranquille, ça ne te va pas d’être terroriste. Je lui dis: “Je ne suis pas
terroriste, je combattant de la liberté, chacun dois se défendre; nous
combattons seulement contre les colons, les soldats.” Alors il dit: “Tu
oublies que c’est vous, les colons. Les Juifs sont revenus vivre dans leur
pays, et bien qu’on vous permette de travailler et de gagner votre vie, vous
faites du terrorisme.” Quand j’ai vu qu’il était convaincu, je me suis dit:
On pourrait parler, peut-être je vais le convaincre. On s’est mis d’accord.
Qui sait, c’est peut-être moi le colon? ou moi je le convaincrai. Je
préparais ma leçon, quoi dire… Et cela a duré des mois, et il s’est formé
comme une amitié. Et il est arrivé à la conclusion que nous devons vivre
ensemble. Et cela m’a renforcé: si en parlant j’ai réussi à changé le type
le plus extrémiste, au lieu de lui tirer dessus; si j’avais continué à
m’opposer par le force, il n’aurait jamais pensé à moi, ne m’aurait pas
regardé, il y aurait eu vengeance, et c’est le cercle qui se poursuit depuis
60 ans.
– Quand as-tu pensé à fonder
ce mouvement?
– D’abord je me suis marié,
j’ai fondé une famille…
– Combien d’enfants as-tu?
– J’en avais six, maintenant
cinq… Faut les éduquer, qu’ils ne passent pas par où on a passé soi-même.
– Quels âges?
– Le plus grand 13 ans, la
petite 4 ans. Je veux leur donner une autre éducation, une autre vue des
choses, je ne veux pas qu’ils souffrent. C’est mon message. Alors nous avons
commencé à organiser…
– Qui ça, nous?
– Un groupe d’ex-prisonniers,
après la période d’Oslo…
– Une belle période…
– Oui, très belle. J’étais
pour, beaucoup étaient pour: à Jénine les gens ont porté des fleurs aux
garde-frontières en jeep, “Sortez d’ici, c’est tout…”. Après des années de
tuerie et mauvais traitements, on a compris qu’il faut changer le
comportement.
– Vous avez consulté vos
leaders?
– D’abord je devais me
prouver que j’ai changé et pourquoi. Puis on a rencontré notre président,
Abou Mazen. Il nous soutenait et disait: Je compte sur vous, sur cette
génération, vous qui êtes en Israël, c’est vous qui ferez la paix . Et
dites à vos amis israéliens qu"ils peuvent, eux, décider de quelle façon les
Palestiniens leur résisteront. Du point de vue politique il nous soutient et
c’est un homme de paix. C’était en 2005 que nous avons fondé Combattants
pour la paix.
– Combattants?
– Oui, nous avons combattu,
et les uns contre les autres, même contre un frère ou quelqu’un de l’autre
bord, et nous avons mis nos armes de côté, et nous avons commencé à parler.
Au début 4 palestiniens et 7 israéliens, la première fois c’était le plus
dur: tu es en face du soldat qui t’a brutalisé, qui se prend pour Dieu au
barrage, qui du doigt fait avancer ou paralyse la file [des palestiniens],
qui t’arrête ou démolit ta maison, tu vois toute l’histoire de l’occupation
sur la figure de ce gars, tu dois siéger en face de lui et arriver à un
échange par curiosité de savoir, savoir qui ils sont. Nous pensions: qui
sait? ce sont des gens de la sécurité qui viennent nous arrêter, et eux
pensaient: Ce sont peut-être des gars qui vont nous kidnapper. Je voulais
savoir: pourquoi ils ont cessé de servir dans les territoires, peut-être
ont-ils eu peur de nous, ou bien au contraire… Puis nous avons découvert que
nous cherchons la même chose, nous voulons la paix simplement, vivre, élever
nos enfants, sans problèmes.
– Dis-moi, de quoi avez-vous
parlé dans ces rencontres?
– Au début, chacun voulait
prouver qu’il a raison. Un soldat nous a dit qu’il avait servi partout,
arrêté des centaines de gens, qu’il a brutalisé des tas de gens, à Kalandia
par exemple, ce barrage de mort, [etc], et il me dit: “Qu’as-tu à me
regarder comme ça, dis quelque chose!” Et je regardais avec haine et me
disais: quelle honte, comment est-ce qu'il parle?! Alors je lui dis: “Tu
sais que tout ce que tu as fait ce sont des crimes?” Il répond: “C’est
clair”. Je continue: “Que c’est du terrorisme, tu es terroriste?” Et lui:
“Absolument. Et pourquoi je suis ici? parce que j’ai découvert que je
terrorise, je suis un occupant, je crée des ennemis, des victimes, alors
j’ai cessé.” Il ne m’a pas laissé la possibilité de me disputer avec lui. Je
ne voulais pas dire que je n’ai rien fait que de jeter des pierres, je
voulais me faire valoir, dire que j’ai jeté des grenades, que j’avais porté
des armes. C’est seulement bien après que je lui ai dit que c’était des
histoires. Dans nos conférences, on explique tout ça.
– Combien de rencontres?
– Dès la troisième on a
commencé à organiser le mouvement de paix.
– Quel était votre but? Bon,
vous avez échangé, créé un climat de confiance, mais quel était votre projet
d’action?
– Notre message était que
nous sommes des deux côtés les instruments de guerre, nous avons combattu,
chacun de son point de vue, pour notre peuple. Nous devons parler avec eux,
et ils doivent nous écouter. Continuer de combattre l’occupation, c’est
clair, nous sommes arrivés ensemble à la conclusion que l’occupation est
notre ennemi commun. Nous sommes tombés d’accord que nous devons veiller à
la non-violence en toute occasion. C’est ce qui donnera au peuple israélien
la confiance, lutter ensemble pour mettre fin à l’occupation. Et on a décidé
de continuer à parler en toute situation: qu’il y ait un attentat ici ou là,
la seule solution c’est continuer de parler. On a été d’accord que le but
accepté par tous c’est deux états pour deux peuples, et Jérusalem partagée.
J’ai parcouru la Vieille Ville, et je veux dire: je n’ai rien vu d’israélien
dans Jérusalem-est, ni les pierres, ni les restaurants ou les boutiques ou
les quartiers, tout est palestinien, rien n’est israélien, ni la saleté ni
rien d’autre.
– Vos familles, vos voisins
n’ont pas vu en vous des collabos?
– Au contraire. Il y a des
gens qui sont d’accord, d’autres pas, mais pas que nous sommes des collabos.
Nous avons notre honneur dans la société, nous sommes connus, nous avons
payé le prix, […] je n’ai jamais été en danger parce que je parle avec des
israéliens. Les gens nous soutiennent; ceux que nous voulons recruter pour
notre action, ce sont seulement des combattants dans le passé, d’anciens
prisonniers, la majorité sont d’accord, veulent nous rejoindre.
– Est-ce demeuré local, dans
le village, ou plus étendu?
– C’est devenu international:
nous avons des amis en Europe, en Amérique, en Israël, en Palestine; nous
avons commencé à quatre, et nous sommes plus de 300 des deux côtés. La
semaine dernière la rencontre était avec des prisonniers palestiniens qui
venaient d’être libérés, qui n’étaient pas prêts à parler, eh bien ils ont
reçu les israéliens avec respect, les ont écoutés, ils veulent nous
rejoindre.
– Tu crois qu’il en sortira
quelque chose?
– Absolument, sinon je ne
perdrais pas mon temps.
– Non, tu sais, ça fait 60
ans qu’on essaie, ça ne marche pas… Ici aussi il y a eu des échanges, des
groupes mixtes, et ils ont échoué.
– Nous n’échouerons pas, car
nous sommes des combattants. Il faut continuer jusqu’à ce qu’on arrive à la
paix. On doit persuader les politiciens, on les obligera à liquider ce
problème.
– Comment peux-tu obliger les
gens du Hamas qui ne veulent pas reconnaître l’existence du peuple juif
[je corrige: l’existence de l’État juif], de vous rejoindre?
– Bon, le Hamas c’est une
organisation, ce n’est pas le gouvernement. Comme il y a en Israël des
partis qui ne voient même pas le peuple palestinien, et veulent les envoyer
en Jordanie etc…, il y a aussi le Hamas. Et je crois que le Hamas est prêt à
un État palestinien dans les frontières de 1967. On ment au peuple. Je ne
peux pas croire que le peuple israélien sait ce qui se passe dans les
territoires et est complice, ce n’est pas possible! Que les soldats, sans
que tu sois coupable, et cassent la main, la tête. Ils te font choisir: ta
punition c’est la main droite ou la main gauche, choisis! C’est connu. [il
cite un cas de jeune pris au hasard et battu sur la tête et mort – et au
tribunal un des 5 soldats a avoué]. Pour eux ce jeune n’était pas un être
humain, seulement un ennemi, un suspect.
– Basem, je me demande où tu
trouves la force de continuer, alors qu’il t’est arrivé une chose terrible,
qu’un soldat israélien a tué ta fille. (il murmure:) Oui…
– Raconte, que c’est-il passé
exactement?
– Ma fille Abir avait 10 ans.
Le 16 janvier cette année [2007] vers 8 heures, sa mère me dit: "Elle
raconte qu’après l’examen elle va jouer avec ses copines" Je lui dis: “Pas
question, tu reviens tout de suite à la maison et je t’aide pour tes
devoirs, et tu joueras dans la maison.” En allant au travail (je travaille à
Ramallah aux archives nationales) coup de téléphone de l’école: Envoie-nous
sa mère, elle est tombée. Je téléphone à la maison, sa sœur aînée criait:
Abir, Abir, Papa… Une amie prit le téléphone et dit: Ta fille, les soldats
lui ont tiré une balle dans la tête, elle est blessée. Depuis deux ans une
ou deux jeeps se tiennent devant l’école juste quand les enfants sortent. Si
un enfant jette une pierre, il faut lâcher du gaz lacrymogène! J’arrive à
l’hôpital, elle était dans un état grave. Je disais: Sûrement des enfants
ont jeté des pierre et les soldats ont tiré… Eh bien, non, il n’y avait rien
eu. Ma fille était sortie avec ses copines et allait vers Anata, une jeep
les dépasse, et d’après la reconstitution de la police, un coup de feu, et
ma fille tombe à plat. Il n’y avait ni tension, ni manifestation ce jour-là.
Elle est tombée, comme ça, bêtement.
– Quelle fut ta première
réaction?
– Ma première réaction a été:
Je continue ma route, j’y crois. Cela faisait juste deux ans avant que nous
avions commencé ensemble, nous devons continuer. Nous devons protéger nos
enfants, des deux côtés, qu’ils soient hors de cette sale guerre. Je crois
en l’homme, en la justice. J’ai dit au tribunal: Je ne vous crois pas. La
police a fait une enquête, et a fermé le dossier en disant: Il n’y a aucune
preuve que cela vienne des soldats. J’ai pourtant un témoin, qui a vu la
télévision et a dit: Oh, moi j’ai tout vu, j’ai vu que les soldats ont tiré
et qu’elle est tombé. Et lui, c’est un palestinien qui était policier dans
la police israélienne. Je veux faire appel, et arriver à la Haute Cour.
– Comment réagit-on dans ta
famille?
– Ma femme, Dieu merci, me
soutient, le plus dur ce sont nos enfants. En fait ma femme à l’hôpital me
dit: Fini, pas question de paix! Je lui dis: “Bon… Et alors, que vais-je
dire à mes 30 amis israéliens?”
– Ils t’ont soutenus?
– Ils étaient avec moi,
pendant trois jours, à l’hôpital! Et tu me demandes: “D’où reçois-tu cette
force?” Eh bien, de mes amis! Cette fille était comme leur fille.
Aujourd’hui je le dis, et sans hésitation: Maintenant nous sommes une
famille, des frères, nous avons vécu cela ensemble.
– Vous continuez à vous
rencontrer? Et toi tu continues à être le président de ce groupe?
– Non, je suis seulement un
du groupe.
– Aucun regret? Comment tu
expliques à tes enfants?
– Je n’ai pas hésité une
minute. Mais mes enfants demandent: “Ils l’ont tuée, alors pourquoi ne pas
se venger? Je vois des soldats près de l’école, je veux au moins leur jeter
des pierres.” Et moi je ne veux pas perdre mon fils pour une question de
pierres. Je lui ai parlé des heures, toute une nuit. “Je veux que tu
réussisses à l’école, et puis que tu ailles les rencontrer, les persuader.
C’est notre message, c’est comme cela que tu combattras, cela vaut plus que
des pierres, plus qu’un revolver. Jette des pierres, risque ta vie,
qu’est-ce qu’il en sortira? Rien!” Il a compris et m’a promis d’aller dans
ce sens.
– L’enterrement était au
village.
– Non, j’avais promis à Abir
que j’irai prier la mosquée Al-Aqsa, et l’enterrerai à Jérusalem. Elle
voulait toujours que je l’accompagne à Al-Aqsa. C’était vendredi, on ne
voulait pas libérer le corps [de l’hôpital] de peur que je n’organise une
grande manifestation. J’ai dit: Elle n’est pas une combattante, c’est une
enfant, mais je veux que beaucoup l’accompagnent, c’est un honneur pour nous
musulmans. Et le sang de ma fille est devenu un pont entre israéliens et
palestiniens; même à l’hôpital des palestiniens venaient nous rendre visite,
et voyant nos amis israéliens ils demandaient: Qui c’est, ces gens-là? J’ai
dit: Ce sont mes amis, hommes, femmes, enfants qui sont venus me soutenir.
Au début ils [les palestiniens] n’ont pas voulu parler avec eux. Mais deux
semaines après l’enterrement, on a invité tous les israéliens, on a faire
une barbecue, avec honneur, parce qu’ils m’avaient soutenu, alors qu’ils
[les palestiniens] n’avaient pas voulu leur parler. Autrement dit, on avait
gagné de nouveaux partisans de la paix.
– Tu ne rêves pas?
– Non! cela peut arriver, et
cela arrive; il faut faire la paix avec soi-même d’abord. Au début j’avais
dit à Noam [le premier soldat rencontré]: “J’ai tiré, etc…” ce qui n’était
qu’un mensonge: j’ai donc fait la paix avec moi-même, avec la vérité: Oui,
je n’étais qu’un enfant, je n’ai pas tiré. Je vois la réaction des gens…
vraiment je ne rêve pas. C’est ce qu’il y aura à la fin: pas d’occupation,
nous parlerons, nous vivrons ensemble. Impossible autrement…
[recopié presque intégralement d’après un enregistrement de
50 minutes
Transmis par
Yohanan |