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Lettre de Wiard Raveling , juin 1980.
Cher Monsieur Jankélévitch,
ILS ONT TUE SIX MILLIONS DE JUIFS
MAIS ILS DORMENT BIEN
ILS MANGENT BIEN
ET LE MARK SE PORTE BIEN
Moi,, je n’ai pas tué de juifs. Que je sois né Allemand, ce n’est pas ma
faute, ni mon mérite. On ne m’en a pas demandé la permission. Je suis tout à
fait innocent des crimes nazis ; mais cela ne me console guère. Je n’ai pas
la conscience tranquille. J’ai une mauvaise conscience et j’éprouve un
mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d’incrédulité, de
révolte.
Je ne dors pas toujours bien.
Souvent, je reste éveillé pendant la nuit, et je réfléchis, et j’imagine.
J’ai des cauchemars dont je ne peux pas me débarrasser. Je pense à ANNE
FRANK, et à AUSCHWITZ et à la TODESFUGE et à NUIT ET BROUILLARD :
DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND
Je me rappelle exactement la nuit où j’ai vu NUIT ET BROUILLARD. Quelqu’un
m’avait signalé qu’on donnait le film à la télévision. J’ai voulu le voir.
Mais il ne fallait rien dire à mes parents, parce que c’était trop tard pour
un lycéen qui devait se lever de bonne heure dans toute la fraîcheur du
corps et de l’esprit. Quand mes parents s’étaient couchés, je me suis relevé
clandestinement, le cœur battant. Quand je suis passé devant la porte, mon
père ronflait comme d’habitude, et ma mère dormait paisiblement, sans doute.
Et moi, j’ai allumé la télévision et j’ai mis le son tout bas pour ne
déranger personne, et je fus le témoin de cette nuit de l’humanité. Je vis
ces montagnes de cadavres, ce mélange absurde et obscène de chair, de boue,
d’os, d’excréments, de cheveux. Je vis ces cadavres entrelacés dans un
commun destin, poussés dans le fossé par un bulldozer impassible, dans
l’étreinte secouée par la mort. Et tout se passait sous les yeux encore plus
impassibles de mes compatriotes en uniforme, qui, selon toute apparence, ne
furent pas attendris même par le plus petit des corps. Ces choses inanimées
avaient été des êtres humains mis au monde par des mères, des êtres humains
pleins d’espoir et de crainte, de joie et de tristesse. Et pleins de
talents. Combien de talents.
Et après, je me suis recouché dans un état peu préparé au sommeil. Quand je
suis passé par la porte de mes parents, mon père ronflait toujours, et ma
mère dormait toujours paisiblement, sans doute. Et je fus seul toute la
nuit, seul avec les impressions que je ne pouvais pas digérer. J’étais dans
un âge impressionnable, qui n’a pas encore beaucoup de défenses
intellectuelles, qui n’a pas encore les callosités du cœur indispensables
pour l’âge adulte. Et Dieu était mort définitivement.
Je n’ai jamais parlé de cette nuit à mes parents, ni à personne. C’est sans
doute pourquoi elle ne m’a plus jamais relâché.
DER TOD IST EIN MEISTER AUS DEUTSCHLAND
Est-ce que j’ai le droit de me plaindre ? Tout le monde comprend que la
victime se plaigne, et le fils de la victime. Mais le fils du bourreau ?
Comment jamais venir à bout d’AUSCHWITZ ? Comment surmonter ces montagnes,
comment combler ces fossés, comment éteindre ces fours , comment disperser
cette puanteur, comment calmer ces gémissements, comment clamer ces cris de
désespoir ?
GRAB MIR EIN GRAB IN DEN LÜFTEN. DA LIEGT MAN NICHT ENG.
Il y en a chez nous qui ont trop vite oublié. Il y a parmi nous encore
beaucoup de coupables qui vont bien.
Je mange bien, merci quand ma femme est en forme, et surtout quand je suis
en France.
Je n’ai pas de difficultés financières. Je gagne plus que mes collègues
français, polonais, russes et israéliens.
Mais je souffre de mon pays, redevenu en apparence si fort et si plein
d’assurance. Je souffre de mon pays qui est en réalité plein de complexes et
d’incertitude, qui cherche sa place et son identité, qui est plein de
coupables et d’innocents, d’arrogants et d’humbles, d’opportunistes et de
gens engagés – et de jeunes ingénus qui portent la lourde charge que
l’histoire leur a mis sur le dos. Ils ont besoin de la sympathie et de
l’aide de tous les autres peuples.
Un Français peut souffrir de la Majorité ou de l’Opposition, ou des patrons
ou des syndicats ; mais est-ce qu’il peut souffrir de la France ? Moi, je
souffre de l’Allemagne, bien que je ne sache même pas ce que c’est
exactement, l’Allemagne. C’est une plaie dans mon cœur qui ne se ferme pas.
Quelqu’un a dit que sans les nazis ce siècle aurait pu être celui de
l’Allemagne – au sens positif.
Mes parents n’ont pas tué de juifs.
Ils ne dorment pas toujours bien. Ma mère est souffrante. Mon père s’endort
vite et profondément. Mais il ne peut pas dormir longtemps. Il se lève
toujours très tôt. Il est revenu mutilé de Russie, et son corps lui fait
toujours mal. Depuis quarante ans. Ce fut déjà en 1941 qu’un soldat anonyme
de Russie lui fracassa la hanche. Donc je peux être certain qu’il n’a pas
participé à AUSCHWITZ, à Babi Yar, à Varsovie. Peut-être, ou même
probablement, il a tué quelques soldats russes. C’était normal – pour le
dire cyniquement. Mon père porte son souvenir douloureux toujours avec lui.
Il ne se plaint jamais. Est-ce que son cœur est aussi atteint ? Est-ce que
son âme est aussi mutilée ? Je n’ose pas y regarder de trop près. Lui, il
n’aime pas parler de ces temps-là.
Mes parents n’ont pas voté pour Hitler avant 33. Mais après ses « grands
succès », ils se sont convertis. Convertis à cet homme qui pourtant avait
des cornes plein le visage et sentait le soufre de loin et n’était guère
parfumé ni plein de distinction. Même dans leur région rurale, ils ont dû
remarquer que les juifs disparaissaient un peu partout. Beaucoup partout.
Cela n’a pas dû les troubler outre mesure.
Je ne les méprise pas. Est-ce que moi, à leur place, je n’aurais pas agi
comme eux ? Cette question m’inquiète, et je n’ose pas y donner une réponse
rapide et négative.
Responsables ou innocents résultats ?
Est-ce que je les aime ? Est-ce que j’ai le droit de les aimer ? Peut-être
moi aussi, dans un certain sens, j’ai perdu mes parents. Mes parents et mon
pays.
Pendant toute mon enfance, pendant toute ma jeunesse, mon père claudiquant
m’a rappelé chaque jour que nous avions été du mauvais côté. Nous ?
Mes parents mangent assez, merci. Même trop. Mais pas très bien, à mon goût.
C’est à cause d’un manque de culture culinaire. Leur pension est assurée et
assez élevée. Ils ont plus de moyens que de besoins.
L’autre jour, un ancien camarade de classe de mon père, un juif qui avait
émigré aux Etats-Unis, lui a rendu visite. Aux dires de mon père, ils se
sont très bien entendus. Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que c’est un
miracle ? Est-ce que c’est normal ?
Mes grands-parents n’ont pas tué de juifs, eux non plus. Ils étaient
toujours contre les nazis, même pendant leur époque « glorieuse ». Mais ils
ne se sont pas distingués comme résistants. A vrai dire, ils n’ont pas
beaucoup résisté. « L’individu ne peut pas faire grand-chose en politique. »
Ils n’ont pas assassiné Hitler. Ils ont passé leur temps à travailler et à
espérer pour le mieux. Mais qui s’intéressera à mes grands-parents ? Ils
n’ont rien fait d’important, ni de bien ni de mal. Avec eux, on ne peut rien
prouver.
Mes enfants ne connaissent pas de juifs. Dans notre région, il n’y en a
presque plus. Mes enfants dorment bien, merci. A moins qu’ils n’aient la
grippe ou qu’une dent ne leur fasse mal. C’est tout comme chez les petits
Français ou Polonais ou Russes ou Israéliens. Qu’ils soient nés Allemands,
cela ne leur pose pas encore de problème. Pas encore. Ce n’est pas leur
faute, mais la mienne et celle de ma femme.
Mes parents peuvent manger bien et beaucoup, s’ils le veulent. Mais ils ne
le veulent pas toujours. Mon garçon mange comme un moineau. Les autres, ça
va mieux. J’espère qu’ils auront toujours assez à manger. Et j’espère que le
mark, leur mark se portera toujours bien, tout comme le franc et le zloty.
Mais, bien sûr, mes vœux ne changeront guère le cours de l’histoire.
Mes trois enfants sont blonds. Blond germanique. Blond Brigitte Bardot.
DEIN BLONDES HAAR MARGARETHE
DEIN ASCHENES HAAR SULAMITH
Je leur parle d’ANNE FRANK. Je leur parlerai de NUIT ET BROUILLARD. Je leur
parlerai de notre histoire pas très réussi. Je leur parlerai du mal que les
allemands ont infligé à tant de gens et de peuples. Je leur parlerai de
notre lourd héritage, qui est aussi le leur. J’essaierai de les informer, de
les intéresser, d’éveiller leur sympathie pour ceux qui ont souffert et pour
ceux qui souffrent encore. Je chercherai à éviter de leur léguer mes
cauchemars et ma mauvaise conscience, ce qui ne sera pas très facile. Ils
vont apprendre des langues étrangères. Ma fille aînée apprend déjà l’anglais
et le français. Ils vont voyager en étranger et faire la connaissance de
gens de tous les pays. Je suis sûr qu’ils ne vont pas avoir beaucoup de
préjugés. J’espère qu’ils ne vont pas avoir trop de complexes.
Si jamais, cher Monsieur Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre
porte et entrez. Vous serez le bienvenu. Et soyez rassuré. Mes parents ne
seront pas là. On ne vous parlera ni de Hegel ni de Nietzsche ni de Jaspers
ni Heidegger ni de tous les autres maîtres-penseurs teutoniques. Je vous
interrogerai sur Descartes et sur Sartre. J’aime la musique de Schubert et
de Schumann. Mais je mettrais un disque de Chopin, ou si vous le préférez de
Fauré et de Debussy. Je suis sûr que vous ne serez pas fâché si ma fille
aînée joue du Schumann sur le piano et si les petits chantent des chansons
allemandes. Soit dit en passant j’admire et je respecte Rubinstein ; j’aime
Menuhin.
On vous fera grâce de notre choucroute et de notre bière. On vous préparera
une quiche lorraine ou une soupe russe. On vous donnera du vin français. Si
vous ne pouvez pas dormir sous nos édredons, on va vous donner une
couverture aussi française que possible. Si, un matin, vous êtes réveillé
par une voix allemande, ce ne sera que mon fils qui jouera avec son train
électrique.
Peut-être, s’il fait beau, vous allez faire une petite promenade avec nos
enfants. Et si la plus petite trébuche ou tombe, vous allez la relever. Et
elle vous sourira avec ses jolis yeux bleus. Et peut-être vous allez lui
caresser ses jolis cheveux blonds.
Je vous prie de croire, cher Monsieur Jankélévitch, à l’assurance de mes
sentiments respectueux.
W.R
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